Encadrés, les militaires canadiens se suicident moins que les civils

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« Nous sommes entraînés pour prendre soin de nos collègues » dit une photo illustrant un texte sur la prévention du suicide sur le site de l’Armée canadienne (Photo: MDN)

Les années 2010 et 2011 n’indiqueraient pas une tendance et les taux de suicides chez les militaires seraient généralement inférieurs à ceux chez les civils en raison de l’encadrement dont bénéficient les militaires.

Pourtant, Ottawa coupe dans les emplois au programme de prévention du suicide au nom de la lutte au déficit et le chef d’état-major va même jusqu’à demander des bénévoles pour prêter main-forte au personnel.

Un document de la Défense nationale daté du 27 avril affirme en effet que les taux de suicide chez les militaires des Forces canadiennes sont inférieurs à ceux de la population canadienne en général et qu’aucun « changement statistiquement significatif n’a été observé au chapitre des taux de suicide dans les Forces canadiennes depuis 1995 ».

Les deux dernières années ont été éprouvantes: en 2011, pour 58 623 militaires de la Force régulière de sexe masculin en service, il y a eu 19 suicides et, l’année précédente, en 2010, pour 58 723 militaires de la Force régulière de sexe masculin en service, il y en avait eu 12.

Mais, pour la période de 2005 à 2009, le  taux de suicide chez les militaires de la Force régulière de sexe masculin était de 18 pour 100 000. Le taux canadien de suicide dans la population de 2005 à aujourd’hui, chez les hommes de tous les âges, varie, lui de 16 à 18 suicides pour 100 000 personnes (Source: StatCan), mais serait par contre plus élevé chez la population canadienne civile comparable de 17 à 60 ans: près de 25 pour 100 000, soulignent les militaires.

Les années 2010 et 2011: pas nécessairement une tendance

Interrogé sur cette question par 45e Nord, le lieutenant-commandant Kenneth Cooper, psychiatre, s’exprimant au nom des Forces canadiennes, admet que le nombre de suicides parmi le personnel des Forces canadiennes a augmenté considérablement l’an dernier, mais refuse d’y voir une tendance.

« Pour la période de 5 ans entre 2005 et 2009, après ajustement pour la population en majorité masculine des Forces canadiennes, âgée entre 17 et 60, le taux de suicide chez les soldats du Canada est bel et bien inférieur à la moyenne nationale », déclare le Commandant Cooper. Il faut faire attention, souligne-t-il, à ne comparer que du… comparable. En utilisant une formule de pondération reconnue par tous les statisticiens, on arriverait, pour la population canadienne masculine du même âge, à un taux de 24 à 25 pour 100 000, ajoute-t-il.

Pour ce qui est des suicides de 2010 et  2011, Kenneth Cooper précise que, pour le moment, aucun lien causal entre les suicides et le déploiement n’a pu être établi. De plus, de dire le Commandant Cooper, « on ne peut pas y voir tout de suite une tendance. On parle de petit nombre, alors, quelques suicides de plus ou de moins font considérablement varier le ratio de suicide par 100 000 mais on ne peut pas parler tout de suite d’une tendance. »

La recherche sur les 19 suicides de 2011 se poursuivra encore plusieurs mois et, nous dit le psychiatre, mieux vaudrait attendre les résultats avant de conclure qu’il y aurait ou non un lien entre ces suicides et le déploiement en Afghanistan et qu’il y aurait ou non une tendance qui se dessine.

Le Commandant Cooper a tenu à préciser que, comme des milliers de soldats reviennent de l’Afghanistan, le gouvernement fédéral prend son rôle très au sérieux pour assurer la santé mentale des soldats et le ministère fait tout son possible pour prévenir le suicide et fournir des services de santé mentale pour les soldats qui reviennent.

 L’encadrement, la clé du problème 

Interrogé à son tour par 45e Nord sur ce que disent les Forces canadiennes sur les taux de suicide, Mathieu Gagné, analyste à l’Institut national de la santé, s’est montré tout prêt à le croire.

Voici, à titre indicatif, les taux québécois pour une période semblable que nous a communiqués M. Gagné :

Taux de mortalité par suicides chez les hommes âgés de 18 à 64 ans, Québec, 2003 à 2007

  •  2003 : 34,3 par 100 000 personnes
  •  2004 : 30,6 par 100 000 personnes
  •  2005 : 34,0 par 100 000 personnes
  •  2006 : 30,8 par 100 000 personnes
  •  2007 : 30,3 par 100 000 personnes

(Source: Ministère de la Santé et des Services sociaux, Fichier des décès.)

Selon M. Gagné, les taux inférieurs chez les militaires s’expliqueraient en très grande partie par l’encadrement, l’identification des personnes à risques et l’intervention rapide auprès de celles-ci, comme le soulignait aussi le Commandant Cooper.

Un document du ministère souligne que « les Forces Canadiennes ont mis sur pied un vaste programme de prévention du suicide, qui comprend des programmes de prévention primaire, l’intervention clinique et non clinique, ainsi que l’éducation en santé mentale. […] En plus des fonds investis dans le cadre de l’Initiative de santé mentale de 2003 à 2006 (98 millions de dollars pour permettre l’embauche de près de 218 spécialistes supplémentaires en santé mentale), quelque 38,6 millions de dollars sont dépensés chaque année pour fournir des soins de santé mentale aux Forces Canadiennes. »

 L’expérience américaine: on peut réduire le taux de suicide

Au début des années 2000, la US Air Force avait mis sur pied un programme de prévention (AFSPP) pour réduire le suicide.Le programme avait eu, rapidement, des résultats heureux. Le taux de suicides dans l’armée de l’air étaient significativement plus bas après le lancement du programme

L’AFSPP, aux dires d’experts indépendants, avait effectivement empêché les suicides dans l’US Air Force, faisant ainsi la preuve que le suicide peut être réduit par une approche qui englobe la prévention et la mise en œuvre des pistes d’activités de programme.

Pendant ce temps à Ottawa

Pourtant, le gouvernement conservateur ne semble pas être prêt à reculer sur son plan visant à réduire les emplois des professionnels de la santé du ministère de la Défense travaillant aux programmes la prévention du suicide et au suivi des troubles de stress post-traumatique.

Un quotidien d’Ottawa a révélé mercredi le 2 mai que le ministère de la Défense nationale a décidé de supprimer ces emplois en dépit des affirmations par le MDN et les Forces canadiennes que le traitement de ces problèmes de santé est une priorité. Il aurait obtenu un rapport interne de la Base de Petawawa affirmant que le système de traitement de santé mentale est en «crise». Le rapport, rédigé par un groupe de cliniciens civils qui assurent une grande partie de la prise en charge des centaines de soldats atteints de troubles mentaux,  à partir de la base décrit un système qui est mal financé, sans planification à long terme, arrivant à peine à fournir les soins les plus élémentaires alors que des soldats souvent suicidaires doivent attendre quatre mois ou plus avant qu’un psychiatre ou un psychologue ne puisse les traiter.

Interrogé en Chambre jeudi le 3 mai, sur les suppressions d’emplois et la situation à Petawawa, le ministre de la Défense Peter MacKay a rejeté ces préoccupations : « Les Forces canadiennes ont augmenté le nombre de services de santé mentale », a dit M. MacKay. « En fait, nous avons maintenant plus de 378 professionnels à temps complet en santé mentale et nous travaillons à en embaucher plus.»

Bien que le contre-amiral Smith, en charge des ressources humaines des Forces, ait déclaré qu’aucune décision n’avait été prise quant à la possibilité d’éliminer la recherche et les postes d’analystes, les syndicats représentant cette catégorie d’employés ont été avisés,ce même jeudi,  que les suppressions d’emplois se poursuivent. Ils ont été informés que le service de recherche en santé mentale des militaires déployés sera fermé, supprimant quatre emplois, y compris ceux de spécialistes en prévention du suicide. Ce sont les ces employés qui avaient également pour mission de surveiller les taux de stress post-traumatique et les blessures traumatiques au cerveau.

Huit des 18 emplois dans la section épidémiologie du MDN seront aussi éliminés coupés. Parmi ces employés se trouvent des épidémiologistes et des chercheurs qui analysent les problèmes de santé mentale comme la dépression, le stress post-traumatique, et le suicide.

Les syndicats disent qu’un programme d’essai sur la prévention des blessures à la base de Valcartier sera lui aussi supprimé en raison des compressions budgétaires.

Bénévoles demandés…!

Pendant ce temps, le chef d’état-major Walt Natynczyk a lancé cette semaine un appel aux bénévoles qui seraient disposés à aider personnel des bases militaires aux prises avec une pénurie de psychologues et de psychiatres…

Chaque décès, chaque suicide est une tragédie. La vigilance est de mise, et il faut se rappeler que le processus de sélection auquel sont soumis les militaires et les programmes et les services de santé font la différence entre civils et militaires.

Appelé par 45e Nord à commenter l’affirmation des Forces canadiennes à l’effet que le taux chez les militaires était tout de même inférieur à la population générale, le directeur de l’Association québécoise de prévention du suicide, Bruno Marchand, s’est montré étonné qu’on fasse une pareille comparaison.

Pour lui, la comparaison entre les taux de suicides chez les militaires et les taux chez les civils est boiteuse. Les civils ne sont pas, eux, soumis à un processus de sélection avant de pouvoir être comptés parmi la population et, contrairement aux militaires, ne sont pas étroitement encadrés. Le directeur de l’AQPS s’interroge donc sur la pertinence d’une telle comparaison, se demandant même si elle ne servirait pas à faire oublier le triste record de 2011 et à faire accepter les coupes.

Dans l’entrevue qu’il a accordée à 45e Nord, M. Marchand conclut donc en souhaitant que les Forces canadiennes soient à cet égard en mode transparence et les enjoint de continuer leurs efforts de détection et de prévention.

Pour sa part, le porte-parole du NPD en matière de défense, Jack Harris a accusé le gouvernement conservateur d’hypocrisie. « Je pense que c’est scandaleux que le gouvernement prétende « soutenir les troupes et en fasse même son mantra politique sans, en même temps tenir compte de leurs besoins de base. »

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d’exercices ou d’opérations, au plus près de l’action.
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