Affaire Pratt & Whitney, la suite, mais… certainement pas la fin

0
Richard Blumenthal, sénateur du Connecticut et membre de la Commission des Forces armées (Photo: M.Key)
Richard Blumenthal, sénateur du Connecticut et membre de la Commission des Forces armées (Photo: M.Key)

Le sénateur Richard Blumenthal du Connecticut, l’État américain où se trouve le siège de la société mère de Pratt & Whitney, United Technologies, n’appuie pas la demande des deux coprésidents de la Commission des Forces armées du Sénat des États-Unis d’envisager la suspension ou la radiation de Pratt & Whitney de la listes des fourniusseurs du ministère américain de la Défense. Il n’est pas pour autant très tendre avec  l’entreprise.

Contexte

Comme vous pouviez le lire sur 45e Nord dès le 6 août, les sénateurs John McCain et Carl Levin ont demandé à l’administration Obama dans une lettre (PDF)  au secrétaire à la Défense Leon Panetta et à la Secrétaire d’État Hillary Clinton, de punir davantage Pratt & Whitney pour l’exportation illégale de technologie vers la Chine.

Pratt & Whitney Canada avait plaidé coupable le 28 juin à des accusations d’exportation illégale de logiciels utilisés par la Chine pour développer son premier hélicoptère moderne d’attaque militaire. Pratt & Whitney Canada, sa société mère, et une autre filiale avaient accepté de payer plus 75 millions de dollars en amendes pour ces infractions et pour avoir fourni des informations trompeuses au gouvernement des États-Unis.

On sait que Washington avait imposé un embargo sur les armes à la Chine après le massacre de Tienanmen de 1989, mais Pratt & Whitney Canada, alléchée par le marché de près de 2 milliards de dollars des hélicoptères civils en Chine, a pris ce que le ministère américain de la Justice a appelé un «risque calculé».

Le Département d’État américain (le ministère américain des Affaires étrangères) avait alors partiellement suspendu les privilèges de Pratt et Whitney Canada en vertu de l’International Traffic in Arms Regulation accord (ITAR).

C’est exactement ce genre de mesure que les sénateurs Levin et McCain voudraient maintenant que le ministère américain de la Défense envisage à son tour.

Réactions aux États-Unis

Richard Blumenthal

Comme il fallait s’y attendre, la United Technologies et le Pentagone n’ont pas voulu commenter l’affaire, mais le sénateur démocrate du Connecticut, Richard Blumenthal, s’est prononcé.

Le sénateur Blumenthal a déclaré le mardi 7 août à la presse américaine qu’il est d’accord avec Levin et McCain que tout préjudice susceptible de s’être produit en raison des exportations devrait être évalué et qu’il préconise une surveillance plus étroite des contrôles à l’exportation.

Il a également dit qu’il est d’accord que les infractions dont s’est rendu coupable Pratt & Whitney Canada étaient « extrêmement troublantes ». Toutefois, il ne va pas jusqu’à appuyer la demande des deux sénateurs au Pentagone d’envisager la suspension ou la radiation de l’entreprise de la liste des fournisseurs et l’arrêt de ses contrats.

« L’exclusion et la suspension », a-t-il déclaré, « sont généralement utilisées pour se protéger de violations en cours ou de menaces posées par une entreprise, et je sais bien là qu’il n’y a aucune preuve ni indication de violations en cours ou de menaces ».

Avant d’être élu sénateur, Richard Blumenthal a été procureur général du Connecticut. À Yale, où il fut étudiant, il était un camarade de classe du futur président Bill Clinton et de la future secrétaire d’État américaine Hillary Rodham Clinton. De 1970 à 1976, il a servi dans les Forces américaines.

Joseph Lieberman

Quant au principal sénateur du Connecticut, Joseph Lieberman, il ne s’est pas encore exprimé sur cette affaire.

Ancien membre du Parti démocrate devenu indépendant, il était le candidat du parti pour la vice-présidence à l’élection de 2000. Il reste étroitement lié avec le parti. Membre lui aussi de la Commission des Forces armées, il est en outre président de la sous-commission sur l’Armée de terre et président de la sous-commission sur la sécurité intérieure. Le sénateur Lieberman est encore très influent.

Non seulement représente-t-il le Connecticut, où se trouve le siège de la United Technologies, mais le président Dave Hess de Pratt et Whitney avait écrit sur son compte Twitter en février 2012 à propos de Joseph Lieberman : « le sénateur Lieberman a été un extraordinaire serviteur public et un grand ami de Pratt & Whitney ».

Pendant ce temps au Canada

Les experts en commerce s’accordent pour dire que cette affaire arrive à un moment délicat pour l’industrie canadienne de la défense, alors que Washington est à redéfinir ses ententes en matière d’armements et resserre les règles pour tous les fournisseurs de matériel militaire qui ne sont pas basés aux États-Unis.

Tim Page

« Chaque fois qu’il y a des histoires comme ça, l’industrie canadienne doit s’asseoir et en prendre note », a déclaré Tim Page, président de l’Association canadienne de la Défense et des Industries de la sécurité.

«Les Canadiens prennent leurs responsabilités en vertu de l’ITAR (International Traffic in Arms Regulation) très au sérieux parce que le marché américain est un marché important pour notre industrie et parce que les industries américaine et canadienne de la Défense sont très intégrées. »

Le Canada exporte pour 4,9 milliards de dollars d’armements aux États-Unis par an sur un total de ventes internationales de 6,4 milliards de dollars.

Tim Page n’a pas voulu commenter l’affaire Pratt & Whitney Canada, mais a suggéré que ces « roulements de tambour » à Washington sont dus en partie à la campagne des élections présidentielles.

Philippe Lagassé

Pour sa part, Philippe Lagassé, titulaire d’une maîtrise en études de guerre du Collège royal militaire du Canada et expert en matière de défense à l’Université d’Ottawa, a déclaré à la Presse canadienne que cette affaire aurait été plus inquiétante si Pratt & Whitney Canada n’avait pas été la filiale d’une société américaine : «Si une entreprise uniquement canadienne avait agi de la sorte, on se serait demandé (aux États-Unis) s’il était bien sage que des sociétés canadiennes soient impliquées dans le développement de technologies aussi délicates ».

Il faut dire que les autorités américaines ont déclaré que ce dont a été accusée l’entreprise de Longueuil était l’une des plus importantes infractions aux règles touchant l’exportation illégale de technologie par une entreprise de défense majeure dans toute l’histoire du ministère de la Justice des États-Unis.

En entrevue à 45e Nord le 9 août, le Professeur Lagassé a déclaré que, si la lettre des sénateurs Levin et McCain pouvait être perçue comme un coup de semonce, il serait étonnant toutefois, en pleine campagne électorale, que les démocrates laissent Pratt & Whitney et sa société-mère, United Technologies s’en sortir à si bon compte …  d’autant plus que ce groupe n’en est pas à ses premières infractions. Il admet donc que l’administration américaine pourrait bien, dissuasion oblige, faire de l’entreprise un exemple. Cela serait d’autant plus possible que les sociétés du groupe ne sont pas indispensables. Certes, Pratt & Whitney est le motoriste du F-35, mais il n’est pas le seul et pourrait techniquement être remplacé.

Pratt & Whitney Canada emploie 6 200 personnes au Canada, soit 5 000 au Québec, 700 en Ontario, 315 en Nouvelle-Écosse et 150 en Alberta.

Le 1e  août, une autre infraction et une amende de 52 M $US 

Le 28 juin dernier, quand il a plaidé coupable aux accusations d’exportation illégale, le groupe United Technologies n’en était pas à sa première infraction et, semble-t-il, pas à sa dernière non plus…

Mercredi le 1e août, la semaine dernière, Pratt & Whitney, USA, et son sous-traitant, PCC Airfoils LLC, ont accepté de payer au gouvernement américain 52 M$ US dans une autre affaire: avoir fourni  sciemment de fausses informations et vendu des pièces de remplacement de pales de turbine défectueuses pour des turboréacteurs utilisés dans les avions de chasse F-15 et F-16 utilisés principalement par l’US Air Force.

 

À lire aussi:

John McCain et Carl Levin envisagent la radiation de Pratt & Whitney Canada

Pratt & Whitney se reconnaît coupable d’exportation illégale vers la Chine

Affaire Pratt & Whitney: le chef de la direction de la société mère répond

 

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

Les commentaires sont fermés.