Les 65 toboggans de plomb du gouvernement Harper

Le gouvernement conservateur semble remettre en question la pertinence d’acheter des F-35. Je vais m’attarder ici aux raisons techniques qui font que cet appareil n’est peut-être pas le bon choix.

Dans les années 1980, lorsque notre ministère de la Défense a eu à choisir un nouvel avion de combat, il a choisi le F-18 plutôt que son concurrent de l’époque, le F-16, sous prétexte que ce dernier ne possédait qu’un seul moteur. Le F-18 possédait deux moteurs, ce qui assurait qu’en cas de panne de l’un d’eux, l’avion pouvait quand même retourner au bercail.

En 2012, ces considérations ont disparu puisque le F-35 n’a qu’un seul moteur. Or, le Pentagone rapportait en mai 2011 que le F-35 avait un rayon d’action inférieur aux prévisions à cause de problèmes au moteur et de l’alimentation en carburant. Le F-35 a donc un seul moteur, qui est réputé défaillant.

Un autre rapport interne du Pentagone, sorti publiquement en décembre 2011, faisait état de fissures qui se forment dans le fuselage lors des manœuvres, ainsi que d’une alimentation électrique défaillante des instruments de bord, d’un logiciel d’acquisition des cibles peu fiable et d’un approvisionnement en oxygène sujet aux pannes. Ces multiples problèmes expliquent en grande partie le gonflement des coûts de l’appareil.

Des critiques comme l’ingénieur Pierre Spray, concepteur des avions F-16 et A-10 Warthog, et le spécialiste en sécurité nationale Winslow Wheeler décrivent le F-35 comme un appareil trop lourd (49 500 livres) avec un moteur sous-performant (42 000 livres de poussée) et des ailes trop courtes, ce qui fait du F-35 un des pires avions en ce qui concerne la manœuvrabilité. Selon eux, le F-35 n’est pas de taille à se mesurer aux SU-27 et SU-35, avions de chasse russe et chinois, qui sont présentement vendus un peu partout dans le monde, et qui sont plus facilement manœuvrables.

Les promoteurs vantent les qualités furtives du F-35 pour compenser sa manœuvrabilité réduite, mais les opérateurs de radar iraniens, serbes et chinois se vantent de pouvoir détecter ces prétendus avions furtifs. L’histoire militaire nous confirme que les merveilles de la technologie ont rarement tenu leurs promesses en temps de guerre. De plus, pour maintenir son avantage furtif, le F-35 peut seulement être armé de quatre missiles, ce qui réduit considérablement ses moyens offensifs.

Le F-35 peut aussi difficilement servir dans des rôles d’appui des troupes au sol, car il est trop rapide pour que son pilote puisse bien voir les cibles terrestres. Son fuselage délicat et sa faible manœuvrabilité le rendent vulnérable aux tirs anti-aériens. Considérant qu’un appareil d’appui au sol doit tourner longtemps autour d’un théâtre d’opération, son efficacité tactique est douteuse. La mobilité est le premier facteur de survie sur les champs de bataille aériens. Un avion se doit d’être agile (comme le F-18) ou très résistant (comme l’avion d’attaque au sol A-10). Le F-35 ne dispose d’aucun de ces avantages.

Les leçons de la guerre du Vietnam sont éloquentes à ce sujet. À l’époque, les stratèges croyaient les combats aériens révolus et que l’avenir se trouvait dans un chasseur bombardier rapide et armé seulement de missiles et de bombes. C’est ainsi que le F-105 est devenu à l’époque le chasseur-bombardier le plus utilisé de l’U.S. Air Force. Pierre Spray trace un parallèle funeste entre cet avion et le F-35, tous deux ayant des caractéristiques semblables : un monomoteur avec des ailes trop courtes pour un fuselage trop lourd, réduisant ainsi leur maniabilité. L’aviation et la défense anti-aérienne du Nord-Vietnam ont causé un carnage dans les escadrons de F-105, abattant 319 appareils entre 1964 et 1972. Les Vietnamiens pilotaient alors des MIG beaucoup plus vétustes que les avions américains, mais leur manœuvrabilité était supérieure. Les pilotes américains ont alors baptisé le F-105 le lead sled (toboggan de plomb), puisqu’il lui était presque impossible d’éviter les ripostes ennemies. Aujourd’hui, l’histoire se répète et montre que nos stratèges militaires ont oublié les leçons du Vietnam, autant au sol que dans les airs. Et le gouvernementHarper s’apprête à dépenser des milliards pour acheter les nouveaux toboggans de plomb.

Que le F-35 soit sous-performant ne serait pas aussi odieux si le prix n’en était pas si élevé : 40 milliards $ pour un total de 65 appareils selon la firme indépendante KPMG. Déjà, les autres pays participant à l’achat des F-35 commencent à revoir leur participation au programme. Le Parlement hollandais a été le premier à voter l’annulation de leur achat en 2010. Le Danemark a suivi la même année, annonçant qu’il repoussait sa décision d’achat à 2018, se gardant la possibilité de trouver une alternative. Après de houleux débats parlementaires, la Norvège a repoussé ses achats au-delà de 2018 en se laissant tenter par le modèle concurrent construit par les Suédois.

Le Royaume-Uni a réduit le nombre d’unités dans sa commande d’appareils, et certaines sources internes disent même que le pays n’en achètera que 40. L’Italie a abaissé sa commande d’appareils de 131 à 90. Et, bien que le Japon s’était montré enthousiaste à acheter les F-35 au début de l’année, son ministre de la Défense a changé d’idée le 29 février dernier en remettant en doute la pertinence d’acheter cet avion au coût exorbitant et aux qualités douteuses. Finalement, dans le dernier plan quinquennal du Ministère de la Défense des États-Unis, les achats du F-35 sont passés de 449 à 325, et le débat ne fait que commencer.

Les lobbyistes de Lockheed Martin sont très actifs dans tous ces pays. Ils expliquent que, si un pays se retire, le coût de l’appareil augmentera pour les autres. Considérant que la majorité des participants remettent en doute la pertinence du F-35, les coûts vont continuer d’augmenter.

Pourtant, il existe des alternatives au F-35, comme le Super Hornet, un modèle amélioré du F-18, déjà adopté par l’U.S. Navy, et qui est un appareil beaucoup plus fiable, ou même des drones sans pilotes qui coûte le dixième d’un F-35. Mais le débat qu’on devrait avoir est le suivant : le Canada a-t-il besoin d’avions de chasse? Cette arme de guerre, est-elle une relique du passé? L’alternative au F-35 ne serait-elle pas le développement d’énergie renouvelable ou la lutte contre la pauvreté dans le monde afin qu’on puisse s’attaquer aux véritables causes des guerres?

Commentaires

  1. E Dion dit :

    Très instructif. Cependant pour un article de la sorte et un diplômé de l’UQAM je m’attendais à des sources !