Canada en Afghanistan: rencontre avec le commandant de l’Opération Attention

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Pour 45eNord.ca, le major-général Jim Ferron a discuté de la situation actuelle de l'Afghanistan (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Pour 45eNord.ca, le major-général Jim Ferron a discuté de la situation actuelle de l’Afghanistan (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Déployé en Allemagne entre 1980 et 1983, ainsi qu’entre 1986 et 1987; à Chypre en 1989; en Bosnie-Herzégovine en 1996 et en Afghanistan en 2007, le major-général Jim Ferron est actuellement le commandant de la contribution canadienne à la mission de formation en Afghanistan (Op Attention) et général commandant adjoint de la mission de formation de l’OTAN en Afghanistan (MFO-A).

45eNord.ca l’a rencontré dans son bureau au Camp Eggers, dans la « zone verte » de Kaboul.

45eNord.ca: Général, merci de nous recevoir. Pour commencer pouvez-vous nous expliquer le but, l’objectif de la mission de formation de l’OTAN en Afghanistan?

Jim Ferron: Je pense que c’est une très bonne question pour commencer. Nous avons une compréhension globale de la direction dans laquelle nous allons.

Maintenant, si vous regardez bien, il y a trois composantes, aider à la formation, conseiller et équiper ce que nous appelons les forces de sécurité nationales afghanes, soit, principalement, pour nous, le ministère de la Défense et l’armée nationale afghane, et le ministère de l’Intérieur avec la police nationale afghane. Et il y a aussi, dans les forces de sécurité, les forces spéciales afghanes, et l’armée de l’air afghane avec qui nous travaillons.

L’autre partie de la mission d’entraîner, équiper et conseiller, dont nous sommes, nous, Canadiens, très fiers, est le développement du système logistique national. Je pense que l’une des choses que les gens n’arrivent pas à comprendre est la complexité de ce théâtre [d’opérations].

Établir un système de logistique par opposition à une armée, une force de police, une force aérienne et une force d’opérations spéciales, est à mon avis, le facteur déterminant. Je suis tout à fait convaincu que, si nous partons aujourd’hui, l’armée et la police afghane seront en mesure de faire leur travail, ils seront en mesure de défendre le pays, de défendre la souveraineté de la nation et les forces de police seront capables de lutter contre la criminalité.

Il y a clairement des domaines que nous aimerions améliorer ici, comme dans n’importe quelle nation. Je suis relativement confiant que si nous quittions demain, ils [les Afghans]seraient capables de former leurs forces. Nous faisons ce travail en Afghanistan depuis longtemps, et il a été bien fait. Aujourd’hui, les Afghans assure plus de 80% de la formation.

Les enjeux pour ce qui est de notre mission de former, conseiller et équiper, à l’avenir, est d’aider à développer leur capacité de planification, afin qu’ils puissent commencer à travailler sur l’avenir. Où sera l’Afghanistan l’année prochaine, dans cinq ans, dans dix ans.

Donc, ce sont quelques uns des domaines sur lesquels nous nous concentrons. Mais la mission de formation de l’OTAN en Afghanistan, avec la contribution du Canada à la mission, est avant tout axé sur la formation, l’équipement et le rôle de conseiller après des deux ministères, l’armée et les forces de police.

Que font les quelques 900 Canadiens présents ici en Afghanistan?

Ils participent à toutes les activités dont j’ai parlé. Ce qui est intéressant, c’est la diversité des soldats, marins, aviateurs, hommes et femmes: il y a des Canadiens qui participent à la mission de formation médicale qui est extraordinaire. Nous venons d’ailleurs de terminer l’établissement d’un programme de résidence ici en Afghanistan.

Beaucoup de Canadiens ne peuvent pas comprendre la signification de cela, mais, en Afghanistan, un pays qui a été en guerre pendant plus de trois décennies, le système de santé s’est érodé au point qu’il ne pouvait plus fonctionner. Les Canadiens travaillent maintenant à ce sujet.

Les Canadiens, d’un point de vue tactique, conseillent l’armée, la police, en terme de compétences, sur la façon d’être un soldat dans les forces de sécurité nationales afghanes.

Mais nous n’assurons plus la formation nous-mêmes. Nous sommes maintenant principalement des conseillers. Pour les militaires, il s’agit de former les formateurs, former les Afghans à se former eux-mêmes.

Nous avons aussi une très bonne réputation en termes de capacité dans le monde des forces spéciales. Nos forces spéciales canadiennes ont fait un travail énorme au fil des ans, dans le développement de cette capacité. Nous avons des forces spéciales ici, dans ce pays qui conseillent les forces spéciales afghanes dans leur métier.

Et nous amenons aussi un autre groupe de Canadiens qui travaille avec l’armée de l’air. Il s’agit d’un projet à plus long terme pour nous et les Canadiens ne verrons pas la fin de la mission pour le développement de l’armée de l’air. Nous allons quitter le 31 mars 2014 et l’armée de l’air afghane continuera à se développer en partenariat avec la coalition jusqu’en 2017. Comme vous pouvez le constater il s’agit d’une approche à plus long terme. Les Canadiens sont impliqués là-dedans.

Et l’autre chose où Canadiens sont impliqués, c’est que nous avons apporté un grand nombre de logisticiens. J’ai parlé de l’élaboration d’un système logistique national. Donc, il y a des Canadiens qui travaillent là dessus.

Nous avons aussi beaucoup de soldats, de marins, d’aviateurs, des hommes et des femmes qui participent à l’aspect sécurité de ce pays, qui assurent la sécurité pour les conseillers, les formateurs. Se déplacer dans ce pays est une activité dangereuse. Nous avons donc un certain nombre de soldats de l’armée qui font ce pour quoi ils sont formés: assurer la sécurité des Canadiens qui se déplacent du point A au point B.

Donc, c’est un très large éventail de responsabilités.

Nous sommes actuellement dans un processus de transition où nous remettons les commandes aux Afghans. Comment c’était du temps de la mission à Kandahar?

Et bien, un de ces endroit où c’était vraiment, c’est l’équipe de reconstruction provinciale, l’ERP, que nous avions dans la province de Kandahar. On y a vu cette transition où nous assurions la sécurité à Kandahar et, en même temps que nous fournissions une approche pour l’établissement d’un système de sécurité pour le pays. Vous voyez cette transition lorsque nous fournissions la sécurité à Kandahar, avec dans le même temps une approche gouvernementale à l’appareil sécuritaire dans ce pays.

Donc, comme je vous le disais plus tôt, je voudrais peut-être juste insister sur le lien entre ce qui se passait dans la province de Kandahar et ce qui se passe aujourd’hui à Kaboul.

Si vous regardez la mission de sécurité, c’est extrêmement à long terme pour le pays, mais, si tout ce que vous faites est d’assurer la sécurité, à bien des égards, vous vous battez alors pour le présent. Mais si vous prenez une mission de sécurité comme notre mission de formation en ce moment, une mission d’entraînement au combat et que vous la placez au centre d’une approche plus globale en matière de sécurité, vous vous battez pour demain.

Ainsi, l’appareil sécuritaire dans le Sud pour lequel les Canadiens ont travaillé si fort avec nos collègues afghans, nous offre cette avenue, cette sécurité, pour la mission de formation aujourd’hui. Et c’est cette mission de formation que les Canadiens vont terminer qui va être la fin de notre mission ici.

Nous avons contribué à tous les aspects de la guerre en Afghanistan et, aujourd’hui avec la mission de formation, d’équipement de conseils et d’aide aux Afghans, ce sera le couronnement de la grande mission que nous avions ici quand nous partirons en mars 2014.

Est-il exact de dire que les Canadiens ne font pas que former des militaires, mais aident à construire une nation?

Vous savez, le coeur de votre question se trouve dans l’idée d’édification d’un pays, de construction d’une nation. Le Canada participe-t-il à l’édification du pays? C’est un bon sujet de débat.

Qu’est-ce cela signifie, bâtir une nation… Si vous considérez qu’une nation ne peut se construire à moins qu’il n’existe un environnement sécuritaire, à moins qu’elle ne dispose d’un gouvernement, où les gens ont la liberté de choix, à moins qu’il n’existe un système d’éducation pour former sa jeunesse, à moins que ayez une économie qui est suffisamment dynamique pour soutenir les institutions gouvernementales. Quand on regarde les choses, l’économie, l’éducation, … de quoi on a besoin pour s’épanouir? De sécurité  Sans sécurité, ils ne fleuriront pas.

Donc, quand vous engagez dans le débat sur l’édification de la nation, le Canada participe-t-il à la construction de l’Afghanistan en tant que nation? Mon opinion est que oui, nous participons à l’édification de ce pays.

Nous mettons l’accent sur les deux ministères de la sécurité qui, eux établissent les bases de ce gouvernement qui, à l’époque des talibans, n’était certainement pas démocratique, ni librement élu. Qu’avons-nous aujourd’hui? Nous avons un gouvernement démocratique qui se prépare pour une autre élection.

Dans le temps des talibans, avait-t-on des enfants et des filles qui allaient à l’école? Non. Aujourd’hui, nous avons trois millions de filles qui vont à l’école.

Avons-nous une économie dynamique?

Quand j’étais en Afghanistan, lors d’une une précédente rotation, et j’ai eu l’occasion de voyager à travers le pays, je me suis retrouvé au coeur d’une fusillade dans le sud-ouest du pays. Il y a deux mois, j’ai visité ce même endroit. Je comptais le nombre de… concessionnaires de voitures d’occasion. C’est une différence extraordinaire, en termes de temps et d’espace.

Quand on regarde l’économie, à l’époque des talibans, combien de fournisseurs d’accès Internet avions-nous? Combien de stations de radio avions-nous? Combien de stations de télévision avions-nous eu? Comparez cela à aujourd’hui. Rien de tout cela n’aurait été possible sans la sécurité.

Et les Canadiens, depuis que nous sommes arrivés dans ce pays, nous avons participé à cette sécurité. Encore une fois, nos soldats comprennent cela, et ils voient leur mission comme une mission d’édification d’un pays.

C’est là où je veux en venir.

Le Canada va quitter le pays en mars 2014. Ne part-on pas trop rapidement?

Je pense que c’est une question légitime. Beaucoup, se posent cette question en ce moment. De mon point de vue, je crois qu’il est temps pour le Canada de quitter ce pays.

Nous nous sommes battus, nous avons dépensé des ressources du Canada, nous avons perdu des soldats, des marins, des aviateurs, des hommes et des femmes et des civils dans ce conflit. Nous avons apporté une contribution formidable à cette nation. Parfois, une nation doit se tenir debout elle-même.

Si vous mesurez le succès avec quelques-uns des paramètres que je vous ai donnés tout à l’heure, la gouvernance, l’éducation, l’économie, qu’on a maintenant ici, les soins de santé, certains disent même qu’il y a eu une réduction de 26% de la mortalité infantile dans les 10 dernières années. Toutes ces choses sont des mesures énormes de progrès.

Quand les progrès sont-ils suffisants? Je crois qu’en ce moment, étant donné tout ce que je vois, de notre contribution au système de sécurité, d’ici le 31 mars 2014, la sécurité afghane, le ministère de la Défense, le ministère de l’Intérieur, l’armée et de la police, seront prêts à voler de leurs propres ailes.

Vous savez également que le Canada va continuer à participer [financièrement], au moins pour les trois prochaines années.

Nous avons fourni une généreuse contribution à la création des forces de sécurité pour l’Afghanistan et avons démontré notre engagement dans la phase de combats de guerre, dans la phase de formation, et puis dans la phase de transition grâce à une contribution financière très généreuse.

Alors, est-ce le temps? Oui, à mon avis, il est temps pour nous de partir. Les Canadiens peuvent être fiers de ce que nous avons fait ici.

Avez-vous des craintes à propos de notre retrait du pays? Que les talibans reviennent en force…

Je suis convaincu que nous avons aidé les Afghans à établir une sécurité suffisante, qu’ils seront en mesure de maintenir leur programme de gouvernance, la gouvernance de ce pays, d’une manière libre et démocratique.

La démocratie signifie beaucoup de choses différentes pour beaucoup de personnes différentes et, en autant que la démocratie soit pratiquée conformément au droit afghan, et je suis convaincu qu’elle le sera, il y a un bel avenir.

Il y aura des défis en Afghanistan? Tout à fait!

Comme vous venez de le dire, vous ne pouvez pas développer une nation qui, selon toutes les mesures, au cours des dix dernières années, a été l’une des plus faible, qu’il s’agisse de l’économie, de la santé, c’est pourquoi il est si spectaculaire de voir l’amélioration: tout cela, pourrait-on dire, équivaut à une révolution industrielle. Donc, quand vous comparez cela, il y aura toujours des défis.

Mais, regardez quelques-uns des défis qu’ils ont, en dehors de ces domaines que j’ai discuté. Quand vous voyez la diversité ethnique de ce pays, beaucoup diraient que c’est une de ces zones qui seront difficiles pour eux. Je la considère comme l’une des choses merveilleuses au sujet de ce pays, la diversité ethnique. Et ils [les Afghans]sont en ce moment en train de s’en rendre compte dans l’armée et dans les forces de police, ce qui contribue énormément à l’équilibre ethnique du pays tout entier. Ils sont très conscients de cela, et, si c’est un exemple de la capacité de ce pays à progresser dans les dix prochaines années, cette nation va réussir.

Mais nous avons encore du travail à faire, il y aura des défis et je sais que la communauté internationale s’est engagée à continuer la mission ici en Afghanistan.

Quel est votre rôle ici? C’est comment de travailler toute une année pour l’OTAN, mais pour les Canadiens aussi?

Eh bien, j’ai la chance d’avoir trois chapeaux. Pour les Canadiens, j’ai le privilège d’être le commandant de la contribution canadienne ici, donc plus de 900 soldats, marins, aviateurs, hommes et femmes, sont placés sous mon commandement, ce qui est propre à rendre très humble, car c’est un formidable privilège, à tout moment, de commander les troupes canadiennes, et ici sur un théâtre d’opérations de guerre encore plus.

Du point de vue de l’Alliance, les forces de la coalition, je suis le général commandant adjoint ici à la mission de formation de l’OTAN.

Je suis également, bien que ce soit là une distinction subtile, le général commandant- adjoint aux opérations, de sorte que la mission de formation, de conseil, d’équipement, pour l’armée, la police, l’armée de l’air, les forces d’opérations spéciales et la logistique, c’est ma responsabilité .

Ainsi, ces trois tâches m’occupent sur une base quotidienne. Réaliser un équilibre entre ces trois, en essayant de nous assurer de tirer parti de la force de l’un au bénéfice de l’autre est quelque chose que j’aime sur une base quotidienne.

Mais je pense que, vous demandez d’un point de vue personnel, la chose que j’aime le plus, c’est de travailler avec les Canadiens, en collaboration avec des Canadiens dans un environnement multinational.

Il y a 39 pays qui participent à la mission de formation de l’OTAN en Afghanistan. Chacune et chacun d’eux apporte quelque chose à la table. J’ai parlé d’un équilibre ethnique en Afghanistan. Ici, à la mission, c’est en collaboration avec 39 pays, des coutumes, des traditions, des modes différents d’aborder les problèmes et les solutions, et cet équilibre est fantastique.

C’est un endroit fantastique pour travailler. Il est extrêmement gratifiant.

Ici et là, on voit des Canadiens et des Bosniaques travailler côte à côte. Comment c’est de les revoir après l’intervention dans leur pays il y a quelques années? 

Nous voyons des Canadiens qui ont été en opération en Bosnie ici, la Bosnie-Herzégovine, les Canadiens qui ont été en opération au Kosovo, alors l’armée, la communauté internationale militaire est une petite communauté, et vous voyez d’anciens collègues, les collègues avec qui vous avez travaillé sur d’autres théâtres d’opération Vous voyez des collègues qui ont travaillé sur un grand nombre de nos missions des Nations Unies dans le passé.

Donc, c’est merveilleux quand vous voyez le progression de ces vieux amis, les anciens collègues, et vous voyez que leur contribution contribue à la sécurité dans cette région du monde.

Dernier mot?

Je pense que les Canadiens devraient être fiers de ce que nous avons accompli en Afghanistan. Je sais que nos soldats sont fiers d’être soldats, nos marins, nos aviateurs, et hommes et femmes, nous sommes tous fiers de faire parti des Forces canadiennes.

Mais nous avons tous reconnu que nous évoluons dans un environnement mondial ici.

Au cours de la période des fêtes de Noël, nous avons reçu des centaines, sinon des milliers de cartes de Noël, mon bureau à un moment donné était jonché de colis des fêtes; c’était un énorme élan de soutien et d’affection la part des Canadiens, des Canadiennes, et je veux que tout le monde sache à la maison combien j’ai personnellement apprécié leur amour, leurs pensées, et leur soutien.

Et certainement aux familles de ces soldats, marins, aviateurs, et les femmes, je vous remercie beaucoup pour votre soutien, chaque jour.

*Le matériel de protection visuel porté par notre journaliste durant son séjour, des lunettes Sawfly, est une gracieuseté de la compagnie montréalaise Revision Military.

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT

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