La Côte d’Ivoire, face à l’impunité d’une reconstruction arbitraire

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A l'image des destructions commises dans le village de Gobroko, en juin 2011, l'instabilité continue de régner en Côte d'Ivoire (Photo: Amnesty International)
A l’image des destructions commises dans le village de Gobroko, en juin 2011, l’instabilité continue de régner en Côte d’Ivoire (Photo: Amnesty International)

Plus de deux ans après le début des violences post-électorales en novembre 2010, la Côte d’Ivoire peine à se reconstruire. Alors que l’ancien chef d’État, Laurent Gbagbo, comparait actuellement devant le Tribunal pénal international de La Haye, Amnesty International vient de publier un rapport alarmant sur les abus de l’armée nationale à l’encontre des partisans avérés ou présumés de l’ancien président ivoirien.

Lutter contre l’impunité. Dans un rapport, publié ce mardi, Amnesty International détaille la situation actuelle des droits humains en Côte d’Ivoire. Les conclusions sont éloquentes. Représailles, torture, disparitions de corps, détentions arbitraires, exécutions sommaires. Un ensemble de «violations graves» des droits de l’Homme perpétrées «sur des bases souvent ethniques et politiques».

Au cœur de la tourmente, se trouvent les  Forces républicaines (FRCI), l’armée mise en place par le président Alassane Ouattara à l’issue de la crise post-électorale de 2010-2011, accompagnées par des «Dozos», une milice de chasseurs traditionnels soutenue par l’État et par l’armée. Amnesty International évoque une politique de «répression au nom de la sécurité». Une stratégie menée «à l’encontre de toute personne soupçonnée d’être impliquée dans ces actes ou d’être plus largement hostile au gouvernement».

Les attaques de 2012 violemment réprimées

Laurent Gbagbo, lors de sa comparution préliminaire devant la Cour pénale internationale, à la Haye, le 5 décembre 2011 (Photo: Cour pénale internationale)
Laurent Gbagbo, lors de sa comparution préliminaire devant la Cour pénale internationale, à la Haye, le 5 décembre 2011 (Photo: Cour pénale internationale)

En avril 2011, l’arrestation de l’ancien chef d’État, Laurent Gbagbo, avait mis fin à la crise politique du pays, secoué par plusieurs mois d’un conflit sanglant ayant coûté la vie à 3 000 personnes suite aux désaccords post-électoraux. Pour autant, les violences perpétrées n’ont jamais réellement cessé.

«Après quelques mois de relative accalmie, les attaques armées ont repris en 2012 et se sont multipliées à partir du mois de juin 2012», précise le rapport d’Amnesty International. Des «camps militaires», des «postes frontaliers», des «commissariats de police» ou encore des «infrastructures économiques» ont ainsi été touchées, tout au long de l’été dernier.

«Des groupes armés […] agissant sur instructions et avec le soutien politique et financier direct de groupes extrémistes pro-Gbagbo en exil» ont été accusées de ces attaques. Le gouvernement ivoirien a même assuré avoir réussi à déjouer plusieurs tentatives de coup d’État à son encontre, menée par des forces pro-Gbagbo.

De la torture à l’électricité pour obtenir des aveux forcés

Amnesty International dresse alors un constat saisissant de la répression menée par l’armée nationale. «Les FRCI et la police militaire sont allées bien au-delà d’une tâche légitime de maintien de l’ordre en arrêtant de manière arbitraire et en torturant des dizaines de personnes afin de leur extorquer des « aveux »», assure-t-elle.

Tout au long de son rapport, l’ONG internationale évoque les différents actes contraires au respect des droits de l’Homme dans le pays. Deux personnes ont ainsi péri lors d’actes de torture. De nombreuses arrestations ont été effectuées «en dehors de tout cadre légal».

À travers de nombreux témoignages recueillis sur place, Amnesty International évoque également des conditions de détention «éprouvantes» où les détenus «sont privés de liberté pendant des mois, sans pouvoir s’entretenir avec leur famille, ni consulter des avocats et des médecins». Certains ont même décrit la barbarie des forces ivoiriennes lorsqu’ils ont été torturés à l’électricité ou au plastique fondu pour leur tirer des «aveux».

Une impunité qui dérange

Gaëtan Mootoo, chercheur d’Amnesty International sur l’Afrique de l’Ouest, s'est rendu au camp de déplacés de Nahibly, attaqué en juillet 2012 (Photo: Amnesty International)
Gaëtan Mootoo, chercheur d’Amnesty International sur l’Afrique de l’Ouest, s’est rendu au camp de déplacés de Nahibly, attaqué en juillet 2012 (Photo: Amnesty International)

Pour Gaëtan Mootoo, chercheur d’Amnesty International sur l’Afrique de l’Ouest, l’heure est grave. «La Côte d’Ivoire doit briser le cycle des abus et de l’impunité». Car l’état actuel des droits de l’Homme dans le pays inquiète autant que l’absence de poursuites à l’encontre des forces ivoiriennes.

«Pas un seul membre de l’armée nationale ni autre partisan du président Alassane Ouattara n’a pour l’instant été amené à rendre des comptes pour ses agissements», s’inquiète-t-il, considérant cela comme «un échec total sur le plan de l’établissement de l’état de droit», affaiblissant «gravement le processus de réconciliation entamé en juillet 2011».

Le rapport d’Amnesty International revient sur les évènements survenus en juillet 2012. Le camp de déplacés de Nahiby, regroupant des membres de l’ethnie guéré, considérée comme pro-Gbagbo, avait alors été attaqué malgré la présence de Casques bleus de l’ONU, conduisant à la mort de quatorze personnes. Si la justice ivoirienne n’a pour l’instant pas réussi à élucider cette attaque, l’ONG internationale ainsi que de nombreux témoins accusent notamment des «Dozos» et autres FRCI.

Amnesty International demande notamment «la création d’une commission internationale d’enquête sur cette attaque» afin de faire «face aux manquements généralisés des autorités à leur devoir consistant à garantir justice et réparations».

Cette instabilité dans l’ouest du pays inquiète en vue d’une réconciliation du pays. L’un des survivants à l’attaque du camp de Nahiby témoigne. « Après le massacre de Duékoué [fin mars – début avril 2011], nous avons été contraints de quitter nos maisons. Les autorités et l’ONUCI avaient promis d’assurer notre protection. Et voilà que, plus d’un an après, nous enterrons à nouveau nos morts victimes des FRCI et des Dozos. Nous ne pouvons pas non plus retourner dans les villages avec les patrouilles de Dozos sur nos plantations», s’indigne-t-il.

De «très graves irrégularités» lors des instructions à l’encontre de pro-Gbagbo

À la suite de la crise post-électorale, la justice ivoirienne se devait alors de juger équitablement l’ensemble des violations perpétrées par les deux parties du conflit. Mais Amnesty International assure que seuls des personnes associées à l’ancien président Gbagbo ont été traduites en justice. «L’argument de la lenteur nécessaire pour le bon exercice de la justice ne tient plus», martèle l’ONG, constatant le non-respect d’une «procédure équitable» et la tenue de «très graves irrégularités» au cours de l’instruction.

«Il n’y aura aucune discrimination, aucun favoritisme, pas d’acharnement non plus à l’égard de qui que ce soit. Le drame de ce pays a été l’impunité. Je veux y mettre fin. C’est par une justice équitable que nous y parviendrons». Ces déclarations sont signées du président ivoirien Alassane Ouattara, dans un entretien au quotidien Le Monde, le 25 janvier 2012.

Des paroles qui n’ont pas été suivies d’actes concrets, à en croire Amnesty International. L’ONG affirme ainsi que «les promesses des nouvelles autorités en matière de respect et de protection des droits humains et de lutte contre l’impunité demeurent lettre morte».

A travers une liste de recommandations, Amnesty International appelle la Côte d’Ivoire à «rétablir l’état de droit et rassurer et protéger les populations». Dans une réponse publiée en annexe du rapport, le ministère de la justice, des droits de l’Homme et des libertés publiques assure que les autorités ont mis en place une série d’efforts «dans le sens d’un cadre apaisé».

En attendant, la Côte d’Ivoire reste en proie à l’instabilité. L’un des rescapés de l’attaque de Nahiby conclue d’une interrogation aussi délicate que cruciale. «Y a-t-il encore une place pour nous quelque part ?». Ce qu’Amnesty International appelle «la Loi des vainqueurs».

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Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l’Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d’une licence en Information­-Communication, Gaëtan s’intéresse aux enjeux internationaux à travers l’analyse des différents conflits mondiaux.

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