La guerre et l’information: le grand reporter est-il neutre ?

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Une journaliste en présence d'un soldat de l'armée française, en Afghanistan (Photo: defense.gouv.fr)
Une journaliste en présence d’un soldat de l’armée française, en Afghanistan (Photo: defense.gouv.fr)

Le Mali, la Syrie, la Libye, l’Irak ou encore l’Afghanistan. Autant de conflits récents et médiatisés. Face aux risques et au stress permanent de la violence, le reporter de guerre tente de retranscrire fidèlement ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Mais parvient-il à être réellement partial ? Éléments de réponse en compagnie de trois grands reporters.

«Il est toujours compliqué d’être objectif, d’autant plus dans un conflit armé. On travaille pour aller des deux côtés afin de dresser un portrait le plus précis possible de ce qu’il se passe réellement.» Par ces mots, Luc Chartrand ouvre un débat inhérent au métier de journaliste. Celui de l’objectivité.

Reporter de guerre pour Radio-Canada, il était convié, ce lundi, à la conférence «La guerre et la paix vues par les journalistes», organisée par la Chaire Raoul-Dandurand, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Également présent, François Bugingo, animateur et journaliste québécois. Il a couvert de nombreux conflits dans le monde, notamment au Rwanda. Pour lui, pas question de parler d’objectivité. Il s’agit simplement de retranscrire les faits avec le filtre qu’on leur impose.

«Tout ce débat sur l’objectivité est déplacé. L’humilité du journaliste se résume à dire qu’il n’est pas un analyste. Un reporter de guerre rapporte ce qu’il voit dans la dimension où il le voit. Il n’a pas à extrapoler pour essayer de résumer l’ensemble du conflit alors qu’il n’en voit qu’une infime partie. C’est cela qu’il doit décrire pour faire ressentir la réalité», confie-t-il.

«L’arme la plus utile du journaliste est le doute», Alec Castonguay

De son côté, Alec Castonguay est journaliste et chef du bureau politique à L’Actualité mais il est également spécialiste des affaires militaires. Ce qui l’a conduit, en 2007 et 2011, à se rendre en Afghanistan en compagnie de l’armée canadienne. Un «embedding» (intégration) qui n’a pas eu d’effet, selon lui, sur la partialité qu’il a pu éprouver dans ses reportages.

«L’arme la plus utile du journaliste est le doute», assure-t-il. «L’objectivité ou la neutralité, ce sont deux notions qui n’existent pas vraiment. Mais la meilleure manière d’appréhender un reportage, c’est de chercher à trouver un équilibre entre les différentes opinions.»

Intégré au sein des forces américaines lors de l’invasion de l’Irak, en 2003, Luc Chartrand n’a subi aucune censure, aucun droit de regard de l’armée sur ce qu’il écrivait, filmait et transmettait. «La proximité ne conduit pas forcément à épouser leur compte. C’est comme le journaliste politique qui suit pendant des mois un candidat dans son bus de campagne», assure-t-il.

Entré en Syrie grâce à l’appui des rebelles en avril et novembre derniers, il confie également que le bon respect du métier de reporter revient à faire la part des choses, même au cœur d’une intégration. «Il s’agit d’un journalisme de proximité. On tisse des liens, on échange. Mais lorsqu’on travaille, on reste professionnel. […] Il faut produire des reportages qui ne fassent pas preuve de complaisance. Les contacts n’ont pas toujours dû apprécier. Mais il faut témoigner que la terreur des rebelles est parfois la même que celle diffusée par l’armée», commente-t-il.

«On donne l’impression en partant que le conflit est réglé», François Bugingo

Les journalistes Luc Chartrand, Alec Castonguay et François Bugingo racontent leurs expériences de journalistes de guerre (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Les journalistes Luc Chartrand, Alec Castonguay et François Bugingo racontent leurs expériences de journalistes de guerre (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Car la réalité du terrain ne peut être que vue pour être réellement comprise.

«La vision occidentale d’un conflit veut que tout soit noir ou tout soit blanc», remarque Alec Castonguay. «Mais la réalité est toute autre. Sur place, tout est gris. En Afghanistan, des soldats tentent de former des personnes qui se haïssent entre elles. Il faut faire attention avec les factions, les tribus mais aussi l’influence étrangère (des  frontières volontairement poreuses notamment). Il faut être sur le terrain pour l’expliquer. Quand on le vit, c’est plus facile.»

De son côté, François Bugingo, ancien vice-président de Reporters sans frontières, remarque que de nouvelles formes de journalismes, «parfois plus militantes», apparaissent. Si elles possèdent une «subjectivité» certaine, elles ont un atout indéniable. «Celle de rester sur le terrain. Les civils qui témoignent, transmettent l’information, ce sont eux qui vont rester sur place quand le reporter va devoir quitter le pays. On donne l’impression en partant que le conflit est réglé», regrette-t-il.

«Le travail guide tout par la suite», Luc Chartrand

Le quotidien du reporter de guerre, c’est aussi du stress et de l’angoisse. Des doutes et des questions. «Sur place, on est loin des super-héros», confie Alec Castonguay. «On a du stress, on se demande pourquoi on doit être là, on angoisse pour dormir.»

Si Luc Chartrand constate «une longue période d’appréhension» avant le départ, «le travail guide tout par la suite». Un constat qui permet de garder le cap dans la réalisation des reportages.

Intégré, en groupe ou esseulé, le reporter de guerre vient témoigner de ce qu’il voit, ce qu’il juge nécessaire à la compréhension du conflit. Il vient témoigner de la réalité du terrain. Qu’il soit permanent ou temporaire, cet envoyé spécial est là pour faire vivre le quotidien de civils, de soldats ou de rebelles au cœur d’un conflit.

Si Luc Chartrand assure que la description des faits peut parfois être complétée par l’expérience et les compétences du journaliste, François Bugingo maintient sa vision d’«humilité du terrain». Quoi qu’il en soit, les deux hommes s’accordent à dire que, partial ou impartial, le grand reportage a encore de l’avenir.

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Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l'Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d'une licence en Information­-Communication, Gaëtan s'intéresse aux enjeux internationaux à travers l'analyse des différents conflits mondiaux.

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