La Tunisie s’embrase après l’assassinat d’un leader de l’opposition

Le secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié a été abattu mercredi 6 février à la sortie de son domicile. (Photo: Rais67, Wiki Commons)
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Figure de l’opposition de gauche, Chokri Belaïd a été tué par balles, ce mercredi, devant son domicile, à Tunis. Un assassinat qui a déclenché de nombreuses manifestations dans la capitale tunisienne ainsi que dans le reste du pays. Le parti islamiste Ennahda, membre de la coalition au pouvoir, est pointé du doigt.

La Tunisie s’est réveillée sous le choc, ce mercredi. Le secrétaire général du parti des Patriotes démocrates, Chokri Belaïd, a été abattu devant son domicile d’El Menzah, dans la banlieue de Tunis.

Deux personnes à moto se sont arrêtés à sa hauteur avant qu’il ne monte dans un taxi. L’un d’eux a asséné plusieurs balles dans la tête et le corps de la victime avant qu’ils ne prennent la fuite. Une journaliste présente dans l’immeuble a alors alerté les premiers secours.

Membre de la coalition de gauche, principale opposition au pouvoir en place, la victime était connue pour ses prises de position acerbes à l’encontre du gouvernement actuel.

Sa dépouille a été conduite à l’hôpital Ennasr de Tunis où plusieurs centaines de manifestants se sont rassemblés afin de crier leur colère, leur haine et leur émotion.

Rached Ghannouchi et le parti Ennahda dans le viseur

«Ghannouchi sale chien», criait ainsi le père de la victime. Son frère, Abdelmajid Belaïd, a immédiatement accusé le parti islamiste Ennahda. «Mon frère a été assassiné, je suis plus que désespéré et déprimé. J’emmerde tout le mouvement Ennahda et j’accuse Rached Ghannouchi d’avoir fait assassiner mon frère», a-t-il affirmé.

Rached Ghannouchi est le leader de ce parti islamiste, membre de la coalition actuellement au pouvoir.

Des milliers de manifestants se sont réunis à travers le pays, et notamment dans la capitale tunisienne. Ils scandent l’hymne national tunisien mais aussi de nombreux slogans anti-islamistes, à destination notamment du parti Ennahda, comme le rapporte David Thomson, correspondant à Tunis pour France24 et RFI.

 

Des heurts ont ainsi éclaté entre forces de l’ordre et protestataires devant le ministère de l’Intérieur, à Tunis. La police a du intervenir en tirant des gaz lacrymogènes afin de calmer les tensions sur l’avenue Bourguiba. Des barricades ont été dressées par les manifestants pour repousser les forces de l’ordre.

Les locaux du parti Ennahda sacagés et incendiés

Dans le reste du pays, la police a également du intervenir à Sidi-Bouzid, dans le centre-ouest, où près de 200 manifestants ont attaqué le commissariat de cette ville considérée comme le berceau de la révolte de 2011. Les forces de l’ordre ont ainsi fait usage de gaz lacrymogènes avant que l’armée n’intervienne pour rétablir l’ordre.

Plus de 2 000 manifestants se sont réunis à Sidi-Bouzid, alors qu’à Mezzouna, à 75 kilomètres au sud-est, plusieurs témoins assurent que des protestataires ont saccagé puis incendié les locaux du parti islamiste Ennahda pour dénoncer le crime commis à l’encontre de Chokri Belaïd.

A Gafsa, quelques dizaines de protestataires s’en sont également pris aux locaux du parti au pouvoir. 700 personnes étaient réunies pour manifester pacifiquement, tout comme à Kasserine, Béja (nord-ouest) et Bizerte (nord).

Un «acte de terrorisme»pour le Premier ministre tunisien

Le président tunisien, Moncef Marzouki, a dénoncé «l’odieux assassinat» de Chokri Belaïd. Le chef d’État a ainsi écourté sa présence au Parlement Européen, en France, et annulé sa visite au Caire où il devait participer au sommet de l’Organisation de la coopération islamique.

Le Premier ministre, Hamadi Jebali, du parti islamiste Ennahda, a dénoncé, pour sa part, un «acte de terrorisme» contre toute la Tunisie.

«Le peuple tunisien n’est pas habitué à ce genre de choses, c’est un tournant grave […], notre devoir à tous, en tant que gouvernement, en tant que peuple, c’est de faire preuve de sagesse et de ne pas tomber dans le piège du criminel qui vise à plonger le pays dans le désordre», a-t-il déclaré.

Un climat politique délétère

Pour autant, le pays fait face à une recrudescence des tensions depuis plusieurs semaines. La violence politique fait rage au cœur du pays, sans pour autant alerter les autorités.

Si plusieurs opposants au régime sont régulièrement agressés ou pris pour cible, le gouvernement ne semble pas préoccuper par de tels évènements.

Elodie Auffray, correspondante pour L’Express à Tunis, rapporte ainsi qu’une réunion du parti des Patriotes démocrates, dont Chokri Belaïd était le secrétaire général, a été attaqué, ce week-end, par des militants islamistes.

Plusieurs partis de l’opposition accusent ainsi des milices pro-islamistes, comme la Ligue de protection de la révolution, d’orchestrer des heurts ou attaques contre des opposants au régime ou leurs locaux.

Quatre formations politiques du gauche et du centre (le Front populaire, le parti républicain, Al Massar et Nidaa Tounes), membres de l’opposition tunisienne, ont d’ores et déjà lancé un appel à la grève générale pour ce jeudi. Ils ont également annoncé la suspension de leur participation à l’Assemblée nationale constituante.

La France condamne, la Tunisie s’impatiente

Le président français, François Hollande, a condamné, ce mercredi, «avec la plus grande fermeté» l’assassinat de Chokri Belaïd.

«La France est préoccupée par la montée des violences politiques en Tunisie et appelle au respect des idéaux portés par le peuple tunisien lors de sa révolution», a-t-il déclaré dans un communiqué, avant d’ajouter que ce meurtre «prive la Tunisie d’une de ses voix les plus courageuses et les plus libres».

Plus de deux ans après la chute du président Ben Ali à l’issue des révolutions du Printemps arabe, la Tunisie traverse toujours une grave crise politique. Après l’élection de l’assemblée constituante en octobre 2011, la coalition au pouvoir peine à trouver un consensus sur la future Constitution.

Dans le même temps, des membres de cette coalition réclament un remaniement du gouvernement afin de retirer les islamistes des ministères régaliens. Un désaccord qui freine un peu plus la transition politique dans le pays.

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