Le monde change, la guerre évolue

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Les troupes du mouvement M23 progressent dans l'est de la République démocratique du Congo. (Photo: Al Jazeera English)
Les troupes du mouvement M23 progressent dans l’est de la République démocratique du Congo. (Photo: Al Jazeera English)

Après des conflits mondiaux, régionaux et nationaux extrêmement meurtriers au 20ème siècle, la guerre se réinvente à l’aube de ce nouveau millénaire. S’ils sont moins nombreux depuis la fin de la Guerre Froide, les conflits ont progressivement changé de forme et de conception. Une modernité qui se manifeste par la recrudescence d’affrontements sociétaux internationalisés.

«Peut-on vaincre la guerre au 21ème siècle ? Quel avenir pour les stratégies de paix?» Le thème de la conférence internationale organisée, ce mercredi, par la Chaire Raoul-Dandurand, à l’Université du Québec à Montréal, plante le décor de deux des enjeux majeurs de nos sociétés contemporaines: la guerre et la paix.

Au cœur des pertinents débats ayant fait la réussite de cette journée, la question des nouveaux conflits internationaux a été l’objet d’une attention particulière. Et pour cause, la fin du monde bipolaire, à la fin de la Guerre Froide, a ouvert la voie à de nouvelles perspectives.

Si Jean-Jacques Roche, chercheur et spécialiste des relations internationales et de la sécurité, note que l’on a depuis «stoppé la guerre de conquête», Bertrand Badie, professeur à Science Po Paris et spécialiste des relations internationales, note que «le système international a perdu son identité».

Il ajoute également que «l’effet de mondialisation a renforcé la confusion, entrainant en même temps l’inclusion d’un nombre sans cesse plus élevé d’acteurs et la fragmentation des espaces». Pour Dominique David, directeur exécutif de l’Institut français des relations internationales (IFRI), on parle désormais d’un monde «globalisé et segmenté».

«Les conflits perdurent, mais les armes ne sont pas toujours celles que l’on croit…», Dominique David

Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, ouvre la journée de discussions sur
Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, ouvre la journée de discussions sur « la guerre et la paix » (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Si le 20ème siècle a vu se dérouler de nombreuses guerres entre États, les conflits se concentrent désormais au sein même de ces États, dits faillis. Ce que Bertrand Badie appelle «la tectonique des sociétés». Pour Dominique David, la majorité des conflits armés proviendra du mariage entre «la décomposition des sociétés locales» et «les intérêts géopolitiques des puissances».

Les exemples sont nombreux, avec les interventions en Syrie ou au Mali pour les plus récentes. «Les sociétés civiles sont désormais les principales victimes de ces conflits dont elles sont devenues l’enjeu», constate Jean-Jacques Roche. «L’humiliation est aujourd’hui le principal facteur de guerre», selon Bertrand Badie. Celle d’un fort sur un faible. D’un peuple sur son voisin. D’un gouvernement sur une société.

La transition entre le 20ème et le 21ème siècle a donc vu surgir de nouvelles approches de faire la guerre. Les grandes puissances ne s’affrontent plus directement. Leur force de dissuasion est trop importante.

Désormais, le monde fait face à «la multiplication des acteurs violents, à qui la circulation des armes et la diffusion des technologies procureront des leviers d’une efficacité hier inconnue», comme le confie Dominique David. Ce qui mène à «des affrontements sans organisation politique comparable».

Selon ce spécialiste des questions militaires et stratégiques, les objectifs et justifications de conflit ne manqueront pas pour ces nouveaux acteurs émergents: «affirmation d’identités, recherche de leadership, contrôle de populations, délimitation des territoires de trafic, redécoupage des zones d’influence, appropriation de ressources, volonté d’affaiblir un fort en le défiant dans un champ particulier,…»

«On ne peut pas gagner ces guerres justes. Les derniers exemples le prouvent», Jean-Jacques Roche

D'éminents spécialistes internationaux ont été invités par la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM pour parler de
D’éminents spécialistes internationaux ont été invités par la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM pour parler de « La Guerre et la paix » (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Comment, dès lors, agir durablement pour la pacification d’un pays ou d’une région en proie à une guerre civile ? Le concept de «responsabilité de protéger» est omniprésent pour légitimer une intervention étrangère. De quoi inquiéter Jean-Jacques Roche.

«J’ai peur quand je vois resurgir ce concept de guerre juste. Avec cette diabolisation de l’adversaire, c’est un piège de justifier que certaines causes valent la peine de sacrifices. Si on réintroduit la guerre juste, il faut alors y ajouter la paix juste», commente-t-il.

Espérant un contexte de «négociation» plutôt que de «confrontation», le major Richard Gratton du Quartier général du Secteur du Québec de la Force terrestre, qui assistait aux conférences, a également noté la nécessité d’intervention pour des populations «tenues en otage par des frontières et des gouvernements».

De son côté, Dominique David juge que les puissances internationales ne doivent occulter leur force militaire classique. Mais il évoque également la nécessité d’adaptation «à de nouvelles hypothèses, notamment le déploiement de forces spéciales» pour lutter contre un adversaire nouveau.

La tâche ne s’annonce donc pas aisée pour la communauté internationale, comme le confirme Michel Liégeois. Cet enseignant à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, et spécialiste des conflits internationaux et des opérations de paix, prône même pour une nouvelle appréhension des conflits sociétaux pour arriver à avancer.

«La complexité à l’est de la République Démocratique du Congo ou au Darfour, par exemple, intervient à cause de conflits transfrontaliers. Il est extrêmement difficile de mener des opérations de maintien de la paix dans ces conditions. Cela nécessite donc une approche régionale des conflits de la part des Nations Unies», assure-t-il.

Terrorisme, prolifération nucléaire, cyber-attaque,…

Face à ces nouvelles perspectives, la méfiance est de mise pour les différents spécialistes, présents ce mercredi. Et pour cause, la menace de ces nouveaux acteurs sur l’échiquier géopolitique est d’autant plus importante si l’on y ajoute notamment l’actuelle prolifération de l’arme nucléaire.

«La crainte repose désormais sur les usages plus déviants auxquels on pourrait assister» car les matériaux nucléaires sont désormais «plus nombreux, plus diffusés et donc moins contrôlés», comme le constate Dominique David.

Malgré tout, Pascal Boniface se veut pragmatique. «Les guerres se gagnent aujourd’hui par la maîtrise des coeurs et de l’esprit», a ainsi déclaré le Directeur des relations internationales et stratégiques (IRIS) et professeur à l’Institut d’études européennes de l’Université de Paris 8.

L’émergence et la récurrence de ces nouvelles formes de conflit conduit donc les différents acteurs du 21ème siècle à s’interroger sur les tenants et les aboutissants d’une intervention militaire. L’action humanitaire peut également pâtir des conséquences conflictuelles, changeant notamment de mode opératoire, comme l’a noté Caroline Abu-Sada, représentante de Médecins Sans Frontières Suisse, lors de sa présentation.

Plus déviantes, moins directes, ces nouvelles menaces font peser un climat lourd sur nos sociétés contemporaines. Un climat de méfiance et de crainte sur ce qui peut se passer actuellement au Moyen-Orient ou au Sahel. Après plusieurs échecs (Afghanistan, Irak), la communauté internationale ne doit pas rater le virage du 21ème siècle. Se souvenir des erreurs du passé, c’est aussi avancer vers l’avenir.

Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l'Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d'une licence en Information­-Communication, Gaëtan s'intéresse aux enjeux internationaux à travers l'analyse des différents conflits mondiaux.

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