Mali: entre liesse et représailles, le monde s’inquiète

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Les populations arabes et touaregs sont menacées de représailles dans villes maliennes conquises par l'armée française (Photo: Florence Devouard / Wiki Commons)
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Les populations arabes et touaregs sont menacées de représailles et d'exactions dans les villes maliennes conquises par l'armée française (Photo: Florence Devouard / Wiki Commons)
Les populations arabes et touaregs sont menacées de représailles et d’exactions dans les villes maliennes conquises par l’armée française (Photo: Florence Devouard / Wiki Commons)

Alors que l’opération Serval se poursuit au nord du Mali, les populations des villes libérées, ces derniers jours, retrouvent peu à peu leurs marques. Mais la crainte pèse toujours sur le sort réservé aux peuples arabes et touaregs, assimilés aux groupes islamistes, et menacés de représailles, voire d’exactions. Si le maire de Gao tente d’apaiser les tensions, la communauté internationale s’inquiète.

En trois semaines d’intervention, l’opération Serval n’a rencontré aucune résistance dans son avancée. Aucune opposition, seuls du vent et du sable pour freiner les ambitions françaises. Dans sa guerre face aux groupes islamistes, l’armée «Bleu, blanc, rouge» s’est retrouvée bien isolée. Peu de soutien concret lui a été apporté par ses alliés internationaux.

Sans appui donc, mais sans ennemi également. Les différentes mouvances islamistes qui contrôlaient le nord du pays ont fui à la frontière algérienne. Il ne reste que peu de traces laissées par les groupes d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) ou encore d’Ansar Dine. Ils seraient désormais retranchés dans les montagnes à l’extrême nord du Mali, dans la région d’Afars des Ifoghas notamment.

Beaucoup d’analystes s’accordent ainsi à dire que la guerre n’a finalement pas commencé. Mais à mesure que l’armée française évolue, elle laisse derrière elle des populations maliennes pleines de joie et d’espoir. La libération de Tombouctou a notamment permis d’observer des scènes de liesse dans les rues de la ville.

La vengeance d’une armée humiliée

Une euphorie à tempérer. Désormais détachés de la menace islamiste, de nombreux maliens se sentent habiter d’un sentiment de vengeance. Une sorte de revanche face aux populations arabes et touaregs, assimilés à des islamistes. Le peuple noir les voit alors comme des traîtres qui ont dénoncé leurs frères maliens, quelques mois plus tôt, lors du siège islamiste dans le nord du pays.

Depuis quelques jours, plusieurs témoignages rapportent des exactions à l’encontre d’arabes ou de «peaux-rouges» (touaregs). Des exactions qui seraient commises par la population malienne mais aussi par son armée. Par crainte d’impunité, militaires et civils s’attaqueraient donc sauvagement aux minorités «nordiques».

Le gouvernement malien n’a pas commenté ces faits. Un silence radio qui tend à confirmer les actes rapportés. L’envoyée spéciale de L’Express, Dorothée Thiénot, a ainsi pu recueillir de forts témoignages à ce sujet. Parmi ceux-ci, celui de Moussa S. à Sévaré.

«J’étais là! Les morts étaient des rebelles! Ils les ont jetés dans le puits. Les soldats ont achevé les rebelles blessés, ramenés de Konna. Les vivants ont été exécutés. Puis ils ont recouvert les corps de pneus et d’essence et les ont brûlés», raconte-t-il.

«Soif de vengeance, méfiance, suspicion à tous les étages»

Des scènes de barbarie qui semblent se multiplier à mesure que les populations maliennes retrouvent leur ville. «Si on n’est pas en mesure de présenter sa carte d’identité, on est amené à la gendarmerie», confie un jeune malien. «Et si aucun habitant de Sévaré ne reconnaît le suspect, on l’exécute.»

Vincent Hugueux, grand reporter à L’Express et de retour du nord-Mali, confie ses impressions. «Soif de vengeance, méfiance, suspicion à tous les étages. En clair, et au prix d’amalgames injustes, les «Sudistes» considèrent tous les Touaregs comme les complices des bourreaux djihadistes», assure-t-il sur le site internet du journal.

Il s’interroge également sur la tournure à venir des évènements après le passage de l’armée française. «L’ennui, c’est qu’il faudra réussir demain ce qui n’a jamais été accompli jusqu’alors, alors que le conflit en cours aura considérablement dégradé les relations entre les communautés du Mali», confie-t-il, quelque peu dubitatif.

Arabes et touaregs en sécurité à Gao ?

Au nord du pays, à Gao, ancien fief des groupes islamistes, repris le 26 janvier dernier par les armées française et malienne, le maire de la ville tend à calmer les tensions. Sadou Harouna Diallo a ainsi appelé les populations arabes et touaregs à revenir s’installer dans la cité.

Assurant à l’AFP qu’ils n’ont rien à se reprocher, l’élu malien juge la présence de ses peuples comme indispensable dans une ville comme Gao.

Alors que de nombreux commerces et domiciles ont été pillés depuis la libération, M. Diallo considère les populations arabes et touaregs comme des piliers de l’économie locale. Il a, par ailleurs, déclaré à l’AFP que la sécurité était assurée pour eux.

Une condamnation internationale

Mais, de son côté, la communauté internationale s’inquiète. Différentes ONG telles que la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), Human Rights Watch (HRW) ou encore Amnesty International condamnent les exécutions sommaires qui sont effectuées dans le pays.

Dans un communiqué, publié ce jeudi, HRW maintient que «des organisations internationales comme l’UA (l’Union Africaine) doivent exercer de réelles pressions sur les forces maliennes pour qu’elles respectent les droits élémentaires.»

L’ONU monte au créneau

Les Nations Unies ont également réagi à ce sujet. Ce vendredi, Adama Dieng, conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU pour la prévention du génocide, a lancé un appel.

«Je demande à l’armée malienne de s’acquitter de la responsabilité qui lui incombe de protéger l’ensemble des populations, indépendamment de leur race ou de leur groupe ethnique», a-t-il déclaré. Avant d’ajouter qu’il était «profondément préoccupé par le risque de représailles contre des civils de souche touareg et arabe.»

Entre liesse et tristesse, le Mali avance sur un équilibre fragile. Alors que l’Opération Serval se poursuit dans le nord du pays, les autorités maliennes doivent également faire face à l’un des défis les plus importants de cette offensive.

Il leur faudra veiller à une cohabitation entre les différents peuples et minorités composant le pays. Ensuite, «on peut rêver de quelque chose qui ressemblerait à la paix», conclue Vincent Hugueux.

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