Mali: les peuples touaregs au cœur des préoccupations

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Les populations arabes et touaregs sont menacées de représailles dans villes maliennes conquises par l'armée française (Photo: Florence Devouard / Wiki Commons)
Les populations arabes et touaregs sont menacées de représailles dans villes maliennes conquises par l’armée française (Photo: Florence Devouard / Wiki Commons)

Si les forces françaises et africaines poursuivent leurs opérations dans le nord du Mali, les interrogations affluent sur l’avenir du pays. Parmi celles-ci, la crainte d’exactions et de vengeance de l’armée malienne est omniprésente. Trop souvent assimilées aux rebelles et islamistes, les populations touaregs s’inquiètent.

«Ils craignent des bombardements, les réactions incontrôlables des djihadistes, mais aussi les bavures des soldats maliens s’ils reprennent les territoires». C’est par ces quelques mots que l’ancien maire de Kidal s’inquiétait à la mi-janvier des conséquences de l’intervention française pour les populations touaregs.

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Ce mardi, le Centre d’étude sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI) de l’Université de Montréal organisait une conférence pour débattre justement de la guerre et de l’intervention au Mali.

Autour de la table, Mamoudou Gazibo, chercheur au CEPSI, note une régionalisation inévitable du conflit. Pour ce professeur d’origine nigérienne, la présence des populations touaregs ne se résume pas qu’à la région du Nord-Mali. «Les peuples touaregs sont liés. Un conflit dans un pays comme le Mali amène une inquiétude chez les voisins. Le Niger voit cette crise touareg comme une chaîne, une contagion», constate-t-il.

Carte de la répartition des populations touaregs dans la région du Sahel (Photo: Wiki Commons)
Carte de la répartition des populations touaregs dans la région du Sahel (Photo: Wiki Commons)

Une vision qui provient de la période postcoloniale des années 1960 où le nouveau tracé des frontières africaines a provoqué la division d’un peuple. Les touaregs se sont alors retrouvés éparpillés entre le Mali, le Niger, le Burkina Faso, l’Algérie et la Lybie.

Mais si le conflit a éclaté au Mali dans le courant de l’année 2012, Mamoudou Gazibo note que le pays est plus propice aux tensions. «Le nord-Mali est structurellement réceptif aux trafics et à la rébellion», assure-t-il. Un constat qu’il dresse «suite à la rébellion des années 1990» à partir de laquelle «le Niger a refusé de dégarnir le nord du pays, contrairement au Mali. Le Niger n’a pas voulu d’autonomie régionale».

Pour mieux comprendre le mouvement touareg, Marie-Joëlle Zahar, professeure de sciences politiques et membre du Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP), propose une synthèse pertinente sur les enjeux et ambitions des différents groupes au nord-Mali.

«C’est un mouvement fractionné entre des divisions d’ordre ethniques, tribales ou religieuses. On constate également des demandes socio-économiques constantes et des exigences politiques variables mais de plus en plus extrêmes. De la décentralisation, on est passé à une volonté d’autonomie et désormais d’indépendance, notamment pour le MNLA», constate-t-elle.

Un rôle clé dans les évènements de 2012

Suite à la chute du colonel Kadhafi, en Libye, à l’automne 2011, survient une prolifération d’armes à destination de la région du Sahel. De nombreux militaires touaregs se regroupent ainsi pour former le Mouvement de libération national de l’Azawad (MNLA). Leurs buts, renverser le rapport de force avec l’armée malienne et prendre le contrôle du nord du pays. Leurs opérations armées conduisent alors au coup d’Etat du 22 mars 2012 et à la chute du gouvernement en place.

Peu de temps après, l’hégémonie du MNLA est remise en cause. Les groupes islamistes d’Ansar ed-Dine, d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) reprennent les villes de Kidal, Tombouctou ou encore Gao. Ils y appliquent leur interprétation fanatique de la charia et terrorisent les populations locales.

Le Centre d'étude sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI) organisait une table ronde sur le sujet de
Le Centre d’étude sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI) organisait une table ronde sur le sujet de « la guerre et l’intervention au Mali », à l’université de Montréal (Photo: Gaëtan Barralon/45eNord.ca)

Mais tous ces mouvements indépendantistes ne vivent pas en harmonie, bien au contraire. «Le MUJAO s’est détaché d’AQMI courant 2011. Il existe également des différences tribales entre les leaders de chaque mouvement, ce qui mène à des relations tendues entre chacun. Par exemple, AQMI est en conflit ouvert avec le MNLA», détaille Marie-Joëlle Zahar.

En somme, une multitude de tensions qui tourne autour des populations civiles. Trop vite considérés comme islamistes, les «hommes bleus», comme on les appelle en référence à leur chèche, craignent des représailles à leur encontre. «Il faut tout de suite défaire cet amalgame récurrent entre rebelles, touaregs et islamistes», martèle Marie-Joëlle Zahar.

De la terreur islamiste aux représailles militaires

Car à mesure que l’opération Serval avance dans le nord du pays, les populations touaregs s’exposent à l’avancée de l’armée malienne. Elle-même qui a été humiliée, il y a quelques mois, lors du renversement du pouvoir. Les exactions constatées à Sévaré, notamment, interrogent donc sur les intentions des forces maliennes.

Par ailleurs, la radicalisation des différents mouvements islamistes inquiètent les différentes puissances occidentales. Si la France semble attacher à défendre d’autres intérêts, les pays soutenant l’intervention française y voient une guerre déclarée contre l’islamisme. Une vision qui inquiète Marie-Joëlle Zahar.

«La dimension islamiste de l’intervention étrangère ne permettra pas de réintégrer les touaregs dans le tissu social», assure-t-elle. Avant d’ajouter que «l’Islam politique n’est pas un épouvantail. Il faut faire une différenciation entre les mouvements et éviter de les mêler les uns avec les autres».

Le Mali, c’est «le territoire de plusieurs peuples», selon Marie-Joëlle Zahar. Une formule qui résume les enjeux à venir pour les différents acteurs de la reconstruction du pays. En attendant, les civils touaregs souffrent. Qu’ils soient maliens, nigériens ou autre.

Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l’Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d’une licence en Information­-Communication, Gaëtan s’intéresse aux enjeux internationaux à travers l’analyse des différents conflits mondiaux.

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