Mali: priorité numéro 1: réapprendre à vivre ensemble

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«Réorganiser la vie et faire en sorte que les gens qui ont vécu ensemble pendant des siècles réapprennent à vivre ensemble».

Cette récente prophétie du Président par intérim (sur RFI, le 31 janvier dernier) de la République du Mali tranche singulièrement avec les discours de reconquête guerrière qui alimentent la progression des armées française et africaines depuis trois semaines. Suite au quasi «sans faute» militaire et politique qui caractérise pour l’heure l’avancée du corps expéditionnaire français, l’aventure malienne ne cesse de surprendre: par sa rapidité et son efficacité opérationnelle, par l’unanimité des appuis recueillis et, espère-t-on, par la reprise du pouvoir civil sur les forces putschistes qui ont contribué à mener le pays au bord de l’abîme.

Mais le plus dur reste à faire : restaurer les liens de confiance des ethnies et communautés qui vivaient en paix relative depuis des lunes. Le Président Diacounda Traoré s’est mis en devoir de convaincre que cette guerre «n’est pas une guerre contre une ethnie, ou contre les Touaregs, ou contre les Bambaras, ou contre les Soninkés ou contre les Songhaï»  Il n’est pas évident que sa voix puisse se fasse entendre partout. Au centre comme au nord, des exécutions sommaires ont été perpétrées et des corps jetés au fond de puits suite à des actes de vengeance et de représailles (voir Human Rights Watch). Plusieurs milliers de réfugiés de couleur «pâle» (Arabes, Touaregs) viennent à leur tour de prendre le chemin de l’exil même si «les gens aspirent à rentrer chez eux. Mais les réfugiés sont également déterminés : après avoir été déplacés pendant des décennies, ils ne rentreront pas sans paix durable, affirme le directeur d’Oxfam en Mauritanie. Les causes profondes du conflit doivent être résolues avant qu’ils puissent envisager un retour».

Quelles «causes profondes»? Décolonisation ratée? Traitement inéquitable du «Nord» par le «Sud»? Conflit libyen? Trafic d’armes? Mauvaise gouvernance du régime renversé ? Anciens conflits mal réglés? Les maliens se souviendront qu’à Tombouctou, en 1996, la «Flamme de la paix» consumait dans un grand bûcher trois mille armes ayant servi aux combattants touaregs dans le conflit qui les opposait à l’État depuis 1990. Aujourd’hui, sur les ruines de l’effondrement de l’État et d’une armée incapable d’assurer une arme par soldat, la refondation de l’État et de la démocratie au Mali reposera sur des instruments largement popularisés sous d’autres cieux:

  • Une «Conférence nationale»? La dernière, organisée après la chute du président dictateur Moussa Traoré en 1991, avait ouvert la porte à tous les épanchements et posé les pierres d’une refondation et d’un véritable «printemps malien» et d’un retour à la démocratie;
  • Une «Commission de médiation et de réconciliation»? Souhaitée par le Président Traoré, cet instrument, largement popularisé sur le continent africain (Afrique du Sud, Kenya, Maroc, Sierra Leone, Côte d’Ivoire), peut permettre de regarder en face la profondeur des malentendus politiques, économiques et sociaux accumulés entre «Nord» et «Sud», et devenir un acte de refondation d’un Mali pacifique, démocratique et réunifié;
  • Des élections nationales? Le président Traoré souhaite les tenir avant le 31 juillet prochain. Un appui international sans équivoque au processus électoral devrait permettre au Mali de prendre un nouveau départ. Le président par intérim s’est déjà engagé à ne pas se présenter pour ne pas jouer le rôle d’arbitre;
  • Des élections honnêtes et équitables pourront difficilement se tenir sans un retour libre, librement consenti, et organisé des centaines de milliers de réfugiés qui ont fui pour les pays voisins. Les conditions de sécurité, d’accès aux populations par les organisations humanitaires, comme l’organisation des conditions de réinsertion et reconstruction des communautés de retour seront un élément clé pour l’organisation d’un scrutin participatif et inclusif;
  • Un processus profond de refonte et formation de l’armée, que l’Union européenne s’engage à entreprendre (EUTM), associé au désarmement et la démobilisation des groupes armés qui se seront rendus et  à une recherche et lutte efficace contre les armes légères et de petit calibre (ALPC).;

Aussi, au-delà de la sécurisation du territoire national, de la lutte contre les «forces résiduelles» djihadistes et de la mise en œuvre de la MISMA, le développement de l’agenda civil et politique malien, qui commence dès aujourd’hui, aura besoin de ressources et capacités multiples, ciblées et efficaces de la part de la CEDEAO, de l’Union africaine, des Nations Unies, de la Francophonie et des pays bilatéraux amis.

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Yvan Conoir est chercheur en résidence à l'Observatoire sur les missions de paix et les opérations humanitaires et coordonnateur des écoles d’été Missions de paix, opérations humanitaires et consolidation de la paix de la Faculté de science politique et de droit de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.

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