Dans l’Arctique, «les investissements sont nécessaires et indispensables»

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Les militaires des Forces canadiennes s'entraînent régulièrement dans l'Arctique afin d'affirmer la souveraineté du pays sur ce territoire (Photo: Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Les militaires des Forces canadiennes s’entraînent régulièrement dans l’Arctique afin d’affirmer la souveraineté du pays sur ce territoire (Photo: Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Depuis quelques années, l’Arctique est progressivement devenu un carrefour d’ambitions et d’intérêts tant géostratégiques qu’environnementaux. Alors que la fonte des glaces permettra prochainement l’ouverture des routes maritimes, Joël Plouffe, co-directeur de la revue numérique Arctic Yearbook 2012 et doctorant en Sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), livre pour 45eNord.ca son regard sur la stratégie canadienne et les enjeux actuels.

45eNord.ca: Joël Plouffe, à l’heure du lancement de l’Arctic Yearbook 2012, quel bilan dressez-vous de l’année écoulée à propos de la région ?

Joël Plouffe: Cette année, l’Arctique, c’est avant tout trois choses. Cela a d’abord été une année des anniversaires. On allait bientôt célébrer le Conseil de l’Arctique qui allait commencer son nouveau cycle (le Canada prend la présidence tournante du Conseil au mois de mai, ndlr). On célèbre les vingt ans du conseil Euro-Arctique de Barents. On célèbre également les institutions et leur efficacité, qui ont fait en sorte que l’on puisse coopérer dans l’Arctique depuis plus de vingt ans. Cela a été un «reality check» puisqu’après vingt ans, la région est encore plus globalisée qu’elle ne l’était en 1996 (date de création du Conseil de l’Arctique, ndlr). Et on s’en rend d’autant plus compte aujourd’hui que les réseaux sociaux, les publications, les médias ont fait en sorte que l’Arctique fasse maintenant beaucoup plus partie des relations internationales. Et les gens se sont tournés vers l’Arctique pour se demander ce qu’il s’y passait.

Joël Plouffe lors du lancement de l'Arctic Yearbook 2012, ce mercredi, à Montréal (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Joël Plouffe lors du lancement de l’Arctic Yearbook 2012, ce mercredi, à Montréal (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)

2012 a aussi été l’année des «États non-Arctique». Dans l’Arctic Yearbook 2012, on parle du Japon, de l’Ecosse, de la France. Il y a deux ans, je ne pensais pas que j’allais publier trente pages sur la France. Mais en faisant la recherche là-dessus, je me rends compte que, dans le fond, plusieurs débats sur la relation entre l’Union européenne et l’Arctique étaient liés à la contribution de la France dans tout cela. On a aussi fait le point sur le rôle et les intérêts de la Chine.

Le troisième point marquant, ce sont les ressources naturelles. Est-ce qu’on y va ou pas ? En 2007, on s’est dit que c’était la course aux ressources naturelles dans l’Arctique parce que parait-il que la Russie a planté un drapeau. Et là, on n’a pas arrêté de répéter que s’il y a un intérêt des multinationales, c’est beaucoup plus complexe que cela. Comme on l’a vu cette année avec Shell dans la mer du Beaufort, cela (l’exploitation des ressources naturelles, ndlr) n’est pas facile même si cela ne veut pas dire que ça n’existera pas. La Chine a signé avec Rosneft (géant pétrolier russe, ndlr) son premier contrat dans la mer de Barents. Les ressources naturelles ont beaucoup d’importance dans cet Arctic Yearbook.

45eNord.ca: Le nouveau budget de la Défense a été récemment publié avec d’importantes coupes budgétaires en son sein. Quels regards portez-vous sur ces restrictions à l’échelle du Grand Nord ?

JP: Je trouve que tout ce qui est sorti de la stratégie «Le Canada d’abord» est fort intéressant. Les investissements qui ont été faits ne sont pas intéressants, ils sont nécessaires et indispensables. Ce qui m’inquiète, c’est que nous avions, pour une fois au Canada, une vision intéressante pour construire notre Nord et accorder l’intérêt qu’on lui doit. Non pas parce qu’il faut occuper le territoire parce qu’il l’est déjà par les 120 000 personnes qui y habitent mais avant tout pour faire en sorte que les habitants et les visiteurs soient protégés et que l’on puisse faire tout le développement que l’on voudra et faire avancer nos projets. Et si la Défense nationale n’est pas là, il n’y aura pas de développement ni de prospérité puisque l’insécurité va demeurer. Couper aussi facilement, cela soulève chez moi une question. Est-ce qu’il y a vraiment une vision, mais surtout est-ce qu’on comprend vraiment les enjeux ?

45eNord.ca: Il est également question de l’avortement de certains projets comme le centre d’entrainement, à Resolute Bay, ou le port de ravitaillement de Nanisivik. Est-ce que vous y voyez un risque pour l’affirmation annoncée de la souveraineté canadienne dans la région ?

JP: Ce centre d’entrainement est une manière que les gens puissent comprendre le Nord. Ce qui arrive avec le port de ravitaillement ou autre, c’est inquiétant car il n’y a absolument rien qui existe actuellement dans le Nord. Alors que de l’autre côté, en Alaska, on pousse très fort pour que les investissements arrivent et la garde côtière essaie d’avoir des infrastructures. La géographie du Nord du Canada est complexe, elle coûte cher. Mais ces investissements sont nécessaires. Les couper nous rend vulnérables, peu crédibles et il va y avoir des crises  auxquelles on ne pourra pas apporter le soutien nécessaire. Quelques exercices pourraient être coupés pour économiser quelques millions $. Mais en même temps, avec le cycle qui est en jeu depuis 2002, qui s’est renforcé en 2007, jusqu’à l’opération Nanouk en 2012, on a eu dix-sept opérations entre l’été 2012 et mars 2013. Si l’on se met à couper cela, on coupe le savoir-faire Arctique et on revient en 1950. En tant que canadien, je m’y oppose, autant pour les populations locales que pour la sécurité environnementale de notre pays, avec les visiteurs ou les bateaux de croisière qui passeront chez nous. On ne peut pas se permettre cela, ce n’est pas une option.

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Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l'Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d'une licence en Information­-Communication, Gaëtan s'intéresse aux enjeux internationaux à travers l'analyse des différents conflits mondiaux.

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