Dix ans de guerre en Irak: le Canada s’affirme, les États-Unis déraillent

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Plus d'un an après le retrait total des troupes américaines, l'Irak continue de vivre dans l'instabilité (Photo: Archives/Pardaphash)
Plus d’un an après le retrait total des troupes américaines, l’Irak continue de vivre dans l’instabilité (Photo: Archives/Pardaphash)

Le 20 mars 2003, l’administration américaine décide d’envahir l’Irak. A la tête d’une coalition internationale, les États-Unis assurent alors vouloir lutter contre la menace des armes de destruction massive. Une opération à laquelle refusera de participer le Canada. Dix ans plus tard, l’instabilité et l’insécurité règnent désormais en maître dans un pays morcelé par les conflits communautaires.

«Force nous est de constater que le Conseil de sécurité n’a pas adopté de résolution autorisant une campagne militaire. Donc, le Canada ne se joindra pas à une action militaire.» Le 17 mars 2003, Jean Chrétien faisait se lever la foule du Parlement canadien. Figure de proue de l’opposition à l’intervention en Irak, le Premier ministre de l’époque s’opposait alors farouchement au chef d’État américain, George W. Bush.

Si l’opinion publique canadienne paraissait extrêmement divisée, voire clairement opposée au Québec, quant à une intervention en Irak, nombreux étaient ceux qui craignaient une détérioration certaine des relations avec le voisin américain. Parmi eux, Stéphane Roussel, professeur à l’Ecole nationale d’administration publique (ENAP) et expert en relations internationales et analyse politique, concède qu’il ne voyait pas l’opposition aux États-Unis d’un très bon œil. «J’étais plus dans le camp de ceux qui considéraient qu’on ne devait peut-être pas s’éloigner du principal allié, du principal partenaire», avoue-t-il dans un entretien accordé à 45eNord.ca. «C’était le dilemme, à savoir est-ce qu’on essaie de dissuader un ami de faire une grosse bêtise ou l’accompagner parce qu’il juge cela essentiel», ajoute-t-il.

Un tournant de la diplomatie canadienne

Dix ans plus tard, le chaos régnant en Irak atteste de l’échec américain à conquérir la paix dans le pays. Après une avancée rapide et significative, marquée par la chute de Saddam Hussein, la coalition menée par les États-Unis et la Grande-Bretagne s’est ensuite vue confrontée à une guerre asymétrique difficilement maitrisable. Face à la guérilla des talibans, les forces occidentales ont dû essuyer de nombreuses pertes dans les multiples attentats perpétrés aux quatre coins du pays. De quoi légitimer un peu plus le non-alignement du Canada à l’égard de son allié américain. «A posteriori, la décision qu’a prise le Premier ministre [Jean Chrétien, ndlr] était sans doute la meilleure. C’était un gros risque qu’il prenait», assure ainsi Stéphane Roussel.

Sans l’appui des Nations Unies à une intervention, le Canada avait donc décidé de rester en retrait. Une décision considérée par beaucoup comme un tournant dans la diplomatie canadienne. «C’est une réaffirmation importante, le fait de redécouvrir que les Canadiens ont le pouvoir de dire non sans que le ciel leur tombe sur la tête», juge Stéphane Roussel.

Car, comme Jean Chrétien le scandait, le manque de preuves avancées par les américains pour justifier leur intervention rendait légitime la non-intervention canadienne. «Il n’y avait pas de lien à tisser entre Al-Qaïda et le régime de Saddam Hussein, il n’y avait pas d’armes de destruction massive, il n’y avait pas de raison. Cet acharnement du gouvernement de George Bush contre l’Irak paraissait artificiel, incompréhensible et difficile à justifier», analyse désormais Stéphane Roussel.

Un engagement plus prononcé en Afghanistan

Un constat qui a éclaté aux yeux du monde lorsque la menace des armes de destruction massive est apparue comme un leurre censé légitimer l’intervention américaine. En attendant, le froid régnant entre les États-Unis et le Canada a été tempéré par une implication plus importante dans la guerre menée en Afghanistan. Certains spécialistes y ont même vu une compensation canadienne pour tempérer les divergences nées de l’opposition à l’intervention irakienne. «Cela allégeait un petit peu la pression», concède Stéphane Roussel. «Mais il y avait une résolution des Nations Unies pour cela. L’Afghanistan, avec son régime taliban et l’appui qu’il donnait aux terroristes du 11 septembre, devenait une cible légitime», ajoute-t-il.

Jouissant d’une position politique plus détachée de son voisin américain, le Canada souhaitait alors s’affirmer comme «un pays indépendant», selon les termes utilisés par Jean Chrétien. Mais dix ans plus tard, la philosophie de l’ancien Premier ministre ne semble plus d’actualité. Au grand dam de Stéphane Roussel. «Au lieu de tirer une expérience positive de l’épisode irakien, on a tiré la leçon que si le Canada ne veut pas disparaître et devenir inutile, impuissant aux yeux du reste du monde, il doit prouver son utilité et la prouver avant tout à Washington», regrette-t-il, considérant cet alignement «clair et indéfectible aux États-Unis» comme un recul de la diplomatie canadienne.

En attendant, cette intervention en Irak, aussi illégitime soit-elle, a laissé un pays meurtri. Installé au pouvoir depuis 2006, le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, peine à assurer la sécurité au sein de ses frontières. Leader d’un gouvernement à majorité chiite, il voit affluer les contestations incessantes des communautés sunnites et kurdes.

«Quelques semaines après le début des opérations militaires, je me faisais la réflexion que gagner cette guerre-là n’est pas un problème. C’est gagner la paix qui est un problème», martèle Stéphane Roussel. Avant d’ajouter que, «dix ans plus tard, elle n’est toujours pas gagnée. C’est vrai qu’on s’est débarrassé de Saddam Hussein mais est-ce qu’en termes de stabilité ce régime-là est solide ?». Une question plus que jamais d’actualité alors que les attentats se multiplient dans le pays. Si les États-Unis ont définitivement quitté le sol irakien depuis le 18 décembre 2011, la paix n’est, elle, jamais revenue. L’instabilité politique, sociale et religieuse gangrène le pays. À tel point que son avenir apparait bien sombre dans une région où l’insécurité règne en maître.

Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l’Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d’une licence en Information­-Communication, Gaëtan s’intéresse aux enjeux internationaux à travers l’analyse des différents conflits mondiaux.

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