Syrie: le Liban au bord du précipice?

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Des explosifs du Hezbollah déguisés en pierre à la frontière libanaise (Photo: IDF)
Des explosifs du Hezbollah déguisés en pierre à la frontière libanaise (Photo: Archives/IDF)

Des cheikhs sunnites appelant au djihad, un Hezbollah plus que jamais impliqué, un gouvernement qui tarde à être formé. Avec plus de 400 000 réfugiés syriens sur son territoire, le Liban apparait actuellement des plus fragiles pour lutter contre l’expansion du conflit voisin.

Depuis samedi dernier, la contagion de la crise syrienne a pris une nouvelle ampleur du côté du Liban. Voilà cinq jours que des combats acharnés ont lieu à Qousseir, à proximité de la frontière syro-libanaise. D’un côté, des rebelles syriens. De l’autre, des troupes de Bachar el-Assad. Mais aussi et surtout des combattants du Hezbollah. Le parti chiite libanais, considéré par Washington comme une organisation terroriste, semble de plus en plus dévoiler son implication dans le conflit voisin.

Et pour cause, son récent soutien aux forces régulières syriennes s’inscrit dans sa stratégie de voir la région de Qousseir tombée aux mains du régime pour établir le lien entre la ville syrienne de Homs et les régions libanaises du Hermel et de la Békaa. Un succès du côté de Qousseir permettrait également de mettre à mal la transmission d’armes et de munitions aux rebelles.

Cité par l’AFP, Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), a affirmé, ce mardi, que «l’armée est en train de mener la bataille sur les fronts nord et est de la région de Qousseir et le Hezbollah est sur les fronts sud et ouest», plus proches de la frontière libanaise. Selon l’Agence nationale d’information (ANI), organe officielle libanais, ce sont plus de 450 Syriens qui sont arrivés, ce mercredi, à Wadi Khaled, au Akkar (Liban-Nord), fuyant la région de Qousseir.

«Ces derniers jours, le Hezbollah a presque dominé la région entre le Hermel au Liban et le littoral méditerranéen alaouite en Syrie. Et il est peut-être même à la veille de dominer la grande ville de Homs», nous a confié, ce mardi, Sami Aoun, politologue québécois d’origine libanaise et professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. «Depuis, on voit une mobilisation des djihadistes sunnites qui pourraient appeler à la rescousse de leurs frères sunnites massacrés par le régime alaouite et le Hezbollah», a-t-il ajouté.

Deux cheikhs sunnites libanais appellent au djihad en Syrie

En réponse à l’implication du Hezbollah, dénoncée par l’opposition syrienne, deux cheikhs salafistes libanais ont en effet appelé, ce mardi, au djihad en Syrie pour défendre les habitants sunnites de la région centrale de Homs. Devant ses partisans de la ville de Saïda, dans le sud du Liban, le cheikh Ahmad el-Assir a notamment annoncé la création des «brigades de la résistance libre» pour aller combattre en Syrie. Il a ainsi émis une fatwa, un décret religieux, «qui impose à tout musulman à l’intérieur et à l’extérieur du Liban […] d’aller en Syrie et de défendre ses habitants et ses mosquées notamment à Qousseir et à Homs».

Un soutien aux populations sunnites d’ores et déjà rejeté par la rébellion syrienne. «En tant que commandement militaire suprême de l’ASL [Armée syrienne libre, principale composante de l’opposition], nous les remercions mais nous rejetons tout appel au djihad en Syrie et nous rejetons toute présence de combattants étrangers, quelle que soit leur provenance», a déclaré, ce mercredi, Louaï Moqdad, coordinateur politique et pour les médias de l’ASL. «Nous avons dit à plusieurs reprises que nous manquons en Syrie d’armes et non d’hommes», a-t-il ajouté.

Dans le même temps, la rébellion syrienne tente, tant bien que mal, de défendre ses positions face à l’armée régulière et au Hezbollah libanais. Dénonçant une véritable «déclaration de guerre» avec la présence de milices du parti chiite en territoire syrien, les rebelles ont poursuivi, ce mercredi, leurs tirs d’obus en direction du Hermel, entrepris depuis plus d’une semaine, notamment du côté de la localité libanaise de Qasr, considérée comme l’un des bastions du Hezbollah.

Le président libanais veut empêcher le transfert d’armes et de combattants

Fidèle à sa stratégie de distanciation vis-à-vis du conflit syrien, le président libanais Michel Sleiman a, de son côté, appelé à empêcher le transfert d’armes ou de combattants libanais en Syrie, dans un communiqué diffusé par le bureau de presse de la présidence.

Le chef de l’Etat a également appelé à «empêcher la mise en place de camps d’entraînements à l’intérieur du Liban, afin de respecter la déclaration de Baabda et la politique de distanciation du Liban envers la crise syrienne et pour renforcer l’unité nationale et éviter de déstabiliser la coexistence», comme le précise le texte.

Face aux divergences actuelles qui frappent la vie politique libanaise, le chef de l’État tente de mener la barque en attendant que Tammam Salam, récemment nommé par l’alliance au pouvoir du 14-Mars, ne parvienne à former un nouveau gouvernement. Dans ce contexte, plusieurs représentants politiques se sont d’ores et déjà déclarés inquiets de voir le conflit syrien débordé progressivement au sein des frontières libanaises.

Pour Saad Hariri, chef du courant du Futur, principal parti de la coalition au pouvoir, la participation du Hezbollah aux combats «entraînera le Liban dans le conflit que le président Bachar el-Assad a promis d’étendre à toute la région». «L’engagement du Hezbollah dans la guerre syrienne vise à défendre le régime et n’a nullement pour objectif de défendre une communauté donnée», a-t-il ajouté dans un communiqué de son bureau de presse.

De son côté, le député Marwan Hamadé s’est inquiété pour l’avenir du pays, constatant que le Liban est actuellement «dans une phase transitoire entre la guerre et la paix, parce que le Hezbollah est en train de reproduire le scénario des fermes de Chebaa à Qousseir». «Tout comme le parti chiite nous avait poussé vers une guerre destructrice en 2006 au Liban-Sud, nous pourrions être de nouveau incités à une guerre destructrice au nord et à l’est du pays», a précisé M. Hamadé.

Malgré sa volonté de se tenir à l’écart, Michel Sleiman doit également tenir compte des quelques 400 000 déplacés syriens, présents sur le territoire libanais selon le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU. Divergences et craintes sont donc bien réelles au Liban. Face à un conflit voisin des plus imposants, le pays tente de faire face mais les agissements du Hezbollah dessinent un rapprochement dérangeant avec le régime de Bachar al-Assad. Un rapprochement irréversible?

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Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l’Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d’une licence en Information­-Communication, Gaëtan s’intéresse aux enjeux internationaux à travers l’analyse des différents conflits mondiaux.

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