Syrie: «le régime Assad a déjà joué sur les paradoxes occidentaux»

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Présent, ce vendredi, à l'université McGill pour la conférence Katia-Boustany sur la situation en Syrie, Sami Aoun (à droite) nous a confié sa vision  de la stratégie israélienne au coeur du conflit actuel (Photo: Gaëtan Barralon/45eNord.ca)
Présent, ce vendredi, à l’université McGill pour la conférence Katia-Boustany sur la situation en Syrie, Sami Aoun (à droite) nous a confié sa vision de la stratégie israélienne au cœur du conflit actuel (Photo: Gaëtan Barralon/45eNord.ca)

Depuis plus de deux ans, la crise syrienne bouscule l’équilibre déjà fragile du Moyen-Orient. Alors que les diplomates internationaux semblent dans une véritable impasse pour tenter de régler cette crise, Sami Aoun, politologue québécois d’origine libanaise et professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, constate les paradoxes affaiblissant les puissances occidentales. Dans un entretien accordé à 45eNord.ca, il nous explique sa vision du conflit au travers d’une analyse régionale et internationale.

45eNord: Pour clôturer la conférence Katia-Boustany, à l’université McGill, ce vendredi, vous avez cité la stratégie israélienne, attestant qu’on ne puisse «pas trouver plus fiable qu’Assad» pour gouverner en Syrie.

Sami Aoun: Les stratèges israéliens ont gagné un peu de confiance dans les réflexes d’Assad, comme s’ils craignaient l’alternative. Avec lui et surtout son père, ils sont en guerre, en paix, en négociations secrètes ou publiques. Pour le Golan, cela fait une bonne quarantaine d’années qu’il était bien calme. Sauf qu’il a mené contre Israël une guerre de procuration par le Hezbollah. Mais désormais, la frontière avec le Hezbollah est ferme et bien contrôlée par la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban, ndlr). C’est pourquoi ils [les stratèges israéliens, ndlr]pensaient que, d’un point de vue stratégique, c’était plus rentable de traiter avec Bachar al-Assad. Maintenant, ils ont commencé à changer parce que, si jamais la tendance en profondeur va vers l’effritement de la Syrie, on remélange les réalités de Sykes-Picot [accords signés en 1916 entre la France et la Grande-Bretagne sur le partage du Moyen-Orient à la fin de la guerre, ndlr]. Si jamais il faut «rebalkanisé» sur des frontières et des points de clivage sectaires, communautaires, confessionnelles, on va créer des mini-États alaouites, kurdes, sunnites et druzes. La stratégie israélienne ne serait alors que réconforter. L’accusation historique chez les élites arabes et les élites syriennes, libanaises et autres est qu’Israël travaille justement pour déclencher cette dynamique d’effritement. Pour les israéliens, c’est un gain pur, qu’il y ait un effritement, une faiblesse d’Assad ou sa chute. Dans tous les scénarios, ils sont plus à l’aise.

Néanmoins, il y a trois points qui les inquiètent. D’abord, comment garder la stabilité et le calme sur le Golan. Ensuite, les armes chimiques. Ils veulent être sûrs qu’elles ne tombent pas entre les mains du Hezbollah ou entre les mains de groupes radicaux sunnites, islamistes, djihadistes. Enfin, les armes balistiques, surtout le SA-17 [missile russe anti-aérien avec capacités antichar et antinavire, ndlr]. Est-ce que le Hezbollah va avoir, dans le sud-Liban ou dans la plaine du Bekaa, un SA-17 qui pourrait inquiéter l’aviation militaire et l’aviation civile israéliennes ?

Peut-on craindre un nouvel Irak, actuellement divisé entre les communautés sunnite, chiite et kurde ?

Oui, le spectre de la «rebalkanisation» ou de l’effritement des États de droit ou des Etats post-indépendants devient une réalité, notamment sur le plan géopolitique. Sur le territoire, on voit de plus en plus des frontières de ces mini-Etats, qu’ils soient ethno-culturel, ethno-racial ou ethno-confessionnel. Par exemple, les frontières de l’entité kurde, qu’elle soit en Irak ou en Syrie, sont bien délimitées, avec une certaine dureté.

Quel rôle viennent jouer les différents voisins de la Syrie, à savoir le Qatar ou l’Arabie Saoudite du côté des rebelles, ou encore l’Iran du côté du régime ?

Ce qui intéresse la plupart des pouvoirs arabo-sunnites, c’est de contrecarrer une menace, qu’elle soit ethnique ou confessionnelle, de l’Iran. Leur souci majeur est de garder leur position sur l’échiquier comme allié des Américains. Car en même temps, ils ne veulent pas être sous l’emprise du dictat irano-chiite. En ce sens, quand ils livrent bataille en Syrie, en Irak ou au Liban, leur souci premier est de freiner ou d’endiguer l’expansion iranienne à leur dépend. Il s’agit de donner un appui aux communautés sunnites, comme l’Iran le fait avec les communautés chiites. On a ainsi une polarisation entre la puissance irano-chiite et les puissances arabo-sunnites. Mais la puissance irano-chiite est plus articulée et cohérente, elle suit une stratégie puisque c’est un seul acteur, avec un grand passé impérial. Tandis que les Arabes sont divers États, il y a des malentendus et des tensions entre l’Egypte et les Emirats Arabes Unis. Même le Qatar et l’Arabie Saoudite ne sont pas sur la même longueur d’onde.

En Syrie, comme le régime est plus dans la zone d’influence iranienne, on voit que la rébellion prend un caractère plutôt sunnite contre un pouvoir perçu comme alaouite. Et on voit la peine à aller l’aider. Ces derniers jours, le Hezbollah a presque dominé la région entre le Hermel au Liban et le littoral méditerranéen alaouite en Syrie. Et il est peut-être même à la veille de dominer la grande ville de Homs. Depuis, on voit une mobilisation des djihadistes sunnites qui pourraient appeler à la rescousse de leurs frères sunnites massacrés par le régime alaouite et le Hezbollah.

Quel regard portez-vous également sur le comportement de la communauté internationale ? Son rejet du président syrien et sa méfiance des rebelles extrémistes ne traduisent-ils pas son incapacité à influer directement sur ce conflit ? Et sur les problèmes de la région plus généralement ?

Le moment américain dans la région est en recul. L’administration Obama prend son temps avec beaucoup d’hésitation et de réflexion pour se repositionner au Moyen-Orient. Dans cette période d’hésitation, de «leading from behind», cette façon de faire a laissé un vide, comblé plutôt par la Russie, l’Iran ou l’axe des Alliés, impliqué très profondément dans l’appui au régime Assad. Tandis qu’on voit le bloc stratégique occidental plus perplexe, victime de ses propres paradoxes. Comment peut-on fournir des armes aux rebelles syriens s’ils sont dominés, menés ou si, parmi eux, se trouve un groupe qui prête allégeance à Al-Qaïda, comme Al-Nosra, et en même temps leur faire la guerre au Nord-Mali, en Libye ou au Maghreb ? Ce paradoxe est une des grandes ambiguïtés dans la décision stratégique de l’OTAN. L’OTAN dit et reprend qu’il n’a pas intérêt et ne veut pas rentrer dans le conflit. Donc le scénario libyen est écarté avec beaucoup de vigueur.

Mais on se rappelle que le régime Assad a déjà joué lui-même sur les paradoxes occidentaux. Il a déjà fait mener ou aider à faire la guerre contre les Américains en Irak, et, en même temps, il pouvait leur donner des renseignements sur beaucoup de cellules terroristes ici et là, en Europe ou ailleurs. Cette ruse politique du régime Assad l’aide à survivre. D’un côté, son argument est de plus en plus convaincant qu’il est en train de se battre contre des islamistes qui font l’effroi à Toronto, à Montréal ou à Boston. Mais de l’autre, avec l’exemple du Fatah al-Islam, le régime est impliqué lui-même dans l’instrumentalisation des islamistes. Voilà pourquoi c’est devenu assez paradoxal pour les Américains, le bloc occidental, l’OTAN et les services de renseignement. L’Occident est comme perdu entre l’aide fournie par des régimes autoritaires et sa guerre contre le terrorisme. Et sur ce point, il révèle ses limitations.

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Journaliste pour 45eNord.ca, Gaëtan Barralon étudie les nouvelles pratiques journalistiques à l'Université Lumière Lyon 2 (France). Titulaire d'une licence en Information­-Communication, Gaëtan s'intéresse aux enjeux internationaux à travers l'analyse des différents conflits mondiaux.

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