Les interprètes afghans qui ont servi la Coalition: plus souvent «refusés» que «réfugiés»

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Le sergent John Nichols, de l'équipe provinciale de reconstruction Ghazni, avec son interprète, Zabid, en conversation avec des marchands afghans à Qara Bagh,(Photo: Archives/sergent Rebecca F. Corey, Isafmedia)
Le sergent John Nichols, de l’équipe provinciale de reconstruction Ghazni, avec son interprète, Zabid, en conversation avec des marchands afghans à Qara Bagh(Photo: Archives/sergent Rebecca F. Corey/Isafmedia)

À la veille du retrait des Forces de la Coalition, en 2014, il est encore difficile pour les interprètes afghans qui ont travaillé ou travaillent encore pour la Coalition de trouver refuge dans les pays qu’ils ont servi. Après avoir combattu aux côtés des Américains, des Britanniques et des Canadiens, plusieurs craignent de se retrouver à la merci des talibans.

C’est dans ce contexte que le Royaume-Uni a finalement accepté aujourd’hui d’accueillir quelque 600 interprètes afghans de l’armée britannique et leurs familles, qui redoutaient les représailles des talibans après le départ d’Afghanistan de la force internationale.

Quant aux États-Unis, qui disposent du plus gros contingent en Afghanistan, ils ont déjà mis en place un système de visas pour les interprètes qui se disent menacés de mort.

Quant au Canada, il a mis fin en 2011 à un programme spécial destiné aux interprètes qui ont travaillé pour les Forces canadiennes.

Ne souhaitant pas le départ de ces «personnels qualifiés», les autorités afghanes quant à elles minimisaient les menaces qui pèsent sur eux. C’est pourquoi, dans un premier temps, les Britanniques avaient promis «une très généreuse aide financière »» à ces personnes pour qu’elles restent en Afghanistan et aident le pays à se reconstruire.

Le Royaume-Uni, qui souhaitait limiter l’octroi du droit d’asile »aux cas extrêmes», a dû changer sa politique face à la mobilisation de trois de ces jeunes traducteurs vivant en Afghanistan ou réfugiés au Royaume-Uni, qui ont saisi la Haute Cour de justice de Londres et ont aussi pu réunir 82 000 signatures sur une pétition remise au Foreign Office demandant que tous les interprètes de l’armée britannique aient le droit de s’installer au Royaume-Uni.

Plusieurs personnalités s’étaient aussi mobilisées ces dernières semaines en faveur des interprètes, notamment le général Sir Richard Dannatt, ancien «Constable de la Tour de Londres,General, Lord Ashdown ancien « haut-représentant » des Nations unies en Bosnie-Herzégovine, ayant servi dans la Royal Navy comme officier dans les commandos des Royal Marines et le général Mike Jackson, ancien chef d’État-major britannique pendant le conflit en Irak, qui a rappelé, dans une lettre les dangers courus par ces jeunes dont «une vingtaine ont été tués au combat et des dizaines ont été blessés».

Aujourd’hui, ce mercredi 22 mai, le gouvernement britannique a enfin annoncé qu’il accorderait des visas de cinq ans aux interprètes ayant servi pendant un an ou plus qui pourront demander la résidence permanente au bout de ces cinq ans.

Quant à ceux qui désirent rester chez eux, ils recevront une aide financière plus importante que prévu: 18 mois de salaire et, même, cinq ans s’ils font des études ou suivent une formation.

Des centaines d’interprètes encore à la merci des talibans

Cette décision, perçue comme un pas dans la bonne direction par ceux et celles qui soutenaient la cause des interprètes afghans, laisserait toutefois des centaines d’entre eux à la merci des talibans.

Ne sont en effet pas visés par la récente décision des autorités britanniques ceux qui n’ont pas été au front, mais ont pourtant travaillé pour les Britanniques à Kaboul ou dans les services secrets, et qui restent sous la menace des talibans.

En outre, l’offre l’asile ne s’appliquera qu’à ceux qui travaillaient encore pour les Britanniques le 1er Janvier de cette année, en excluant ceux qui ont risqué leur vie aux côtés des troupes britanniques au début de cette décennie de guerre, mais ont dû, devant les menaces de mort, cessé de travailler avant cette date et dont plusieurs sont contraints, aujourd’hui encore, de vivre dans la clandestinité.

La situation au Canada

Un interprète afghan de l’équipe provinciale de reconstruction de Farah, avec le commodore américain Harvey Wilds, commandant de l’équipe médicale (Photo: Archives/Isafmedia)

Le Canada avait depuis 2009 un programme d’asile pour les interprètes afghans qui ont travaillé pour les Forces canadiennes, mais ce programme s’est arrêté en juillet 2011, quand la mission de combat canadienne à Kandahar a pris fin, et n’a pas été remplacé.

L’une des faiblesses du programme était que les candidats devaient démontrer qu’ils étaient, individuellement, confrontés à un risque extraordinaire en raison de leur travail avec le Canada.

Un peu comme si, lors d’un incendie, le pompier vous demandait de démontrer que vous êtes personnellement visé par le feu avant de vous secourir.

C’est ainsi que, même à l’époque où ce programme était encore en vigueur, deux demandes d’asile sur trois ont été refusées, même si elles provenaient d’Afghans qui avaient risqué leur vie aux côtés des Canadiens aux jours les plus sanglants de la bataille et qu’ils étaient, aux yeux des talibans, «marqués à vie».

En outre, comme avec l’offre d’asile des Britanniques aujourd’hui, il y avait un problème de date: les interprètes devaient avoir travaillé pour le Canada pendant 12 mois consécutifs entre octobre 2007 et juillet 2011.

Le hic, c’est que les troupes canadiennes ont commencé leur travail à Kandahar en 2006, tout comme les centaines d’interprètes qui allaient travailler pour les Forces canadiennes, qui étaient laissés à la merci des talibans en vertu de ce programme.

Quoi qu’il en soit, plusieurs interprètes afghans , qui entendaient faire pression sur le ministre canadien de la Défense, Peter MacKay, ont confié leur étonnement à Nicolas Laffont, de 45eNord.ca, lors de son passage en Afghanistan l’an dernier.

Non seulement le programme spécial d’asile n’a pas été renouvelé, mais rien n’est prévu pour ceux et celles qui continuent à risquer leur vie en travaillant comme interprète pour les Forces canadiennes pendant la mission de formation. Mission de combat ou mission de formation, pour les talibans, ils sont toujours des traîtres…et des cibles.

En réponse à une question de 45enord.ca cet après-midi, une porte-parole d’Immigration Canada, Tracie leblanc,  a déclaré que le gouvernement reconnaît «que ces Afghans courageux et courageuses ont apporté une contribution importante à notre mission et ont sauvé des vies canadiennes», mais confirme que le programme a bel et bine pris fin le 31 juillet 2011, ce qui correspond à la fin de la mission militaire et civile du Canada à Kandahar, les demandeurs s’étant toutefois vus accorder six semaines supplémentaires, soit jusqu’au 12 septembre 2011, pour soumettre leur formulaire.

À ce jour, plus de 750 citoyens afghans sont arrivés au Canada, a précisé la porte-parole d’Immigration Canada, ajoutant que «Bien que quelques demandes soient toujours en traitement, nous anticipons qu’en incluant les demandeurs principaux ainsi que leurs personnes à charge admissibles, environ 800 citoyens afghans seront éventuellement relocalisés au Canada sous ce programme.»

Le problème de ceux qui continuent de s’exposer en travaillant pour la Coalition reste donc entier.

Le cas Sharifi

Le lieutenant Kevin Sweet et son interprète parle à un villageois dans la province du Wardak province (Photo: Archives/US Army)

Il y a deux ans, Sayed Shah Sharifi avait déposé en vertu de ce programme une demande qui a été rejetée «pour manque de preuves qu’il était à risque exceptionnel», même s’il avait reçu et signalé les menaces des talibans à ses supérieurs canadiens bien avant que le ministre de l’Immigration Jason Kenney ne lance le programme spécial de visa en septembre 2009.

Les soldats et les fonctionnaires civils canadiens en poste à Kandahar soutenaient pourtant sa demande et souligné que sa bravoure sous le feu nourri des talibans avait permis de sauver plusieurs vies canadiennes.

Malgré une description détaillée des dangers auxquels il s’exposait à Kandahar, où les escadrons de la mort talibans traquent et assassinent les Afghans qui ont, ou ont eu, le moindre lien avec les forces étrangères, les groupes d’aide humanitaire ou le gouvernement Karzaï..

Malgré tout cela, le ministre Jason Kenney a déclaré sa demande avait été rejetée parce que «ses allégations de menaces des talibans» ne «concordaient pas».

Outré par le traitement de la demande de Sharifi, l’avocat d’immigration de Toronto, Lorne Waldman, travaillant «pro-bono», sans être rémunéré, se préparait à porter la cause devant la Cour fédérale quand sont intervenus le ministère de la Défense et…le bureau du premier ministre Harper, ordonnant au ministère de l’Immigration de réviser toutes les demandes rejetées et annulant l’exigence que les candidats prouvent qu’ils sont confrontés à un «risque extraordinaire et individualisé et des blessures graves.»

Quant à Sharifi, il a finalement obtenu un visa au motif que sa vie était en danger à cause de son travail en tant qu’« interprète de combat de l’armée canadienne à Kandahar».

Une fin tragique pour la famille de Sharifi

Sharifi est enfin en sécurité au Canada , mais la fin de l’histoire n’est pas heureuse pour autant.

Le temps n’est pas l’allié des interprètes afghans qui ont travaillé pour les Forces canadiennes, ni celui de leur famille restée en Afghanistan.

Avant  que Sharifi puisse même songer à faire venir sa famille au Canada, après cette trop longue bataille pour obtenir l’asile, les talibans ont pris leur revanche lundi 13 mai, tuant cinq personnes de sa famille et en blessant deux autres.

Parmi les morts, Shafeeqa, sa soeur et sa meilleure amie.

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

DiscussionUn commentaire

  1. En outre, comme avec l’offre d’asile des Britanniques aujourd’hui, il y avait un problème de date : les interprètes devaient avoir travaillé pour le Canada pendant 12 mois consécutifs entre octobre 2007 et juillet 2011
    —-Ce qui est quasiment malhonnête dans cette information. C’est quand on fait le calcul, la moyenne du temps fait, d’un soldat canadien en Afghanistan, est inférieur à 12 mois.
    Mais l’aspect humain de la chose est très complexe parce que ces traducteurs sont aussi le fer de lance dans la construction du pays. Quand on regarde ça du point de vue afghan : on peut s’attrister du fait que l’Afghanistan perd ses hommes les mieux qualifiés pour reconstruire les écoles et les systèmes sociaux.