Égypte: à la veille d’une grande mobilisation, l’armée rappelle que le «sang égyptien est sacré»

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Rassemblement d'opposants au président égyptien Mohamed Morsi, le 28 juin 2013 à Alexandrie (Photo: AFP)
Rassemblement d’opposants au président égyptien Mohamed Morsi, le 28 juin 2013 à Alexandrie (Photo: AFP)

En Égypte, à la veille de la grande mobilisation anti-Morsi, dimanche, le bilan est déjà sombre et des Égyptiens se tournent maintenant vers l’armée qui, tout en préservant sa neutralité, se présente de plus en plus comme la «protectrice du peuple» et le seul rempart contre le chaos.

Ces derniers jours, huit personnes au total, dont un Américain, ont péri dans les troubles qui ont secoué l’Égypte à l’approche du 1er anniversaire de l’investiture du président islamiste Mohamed Morsi, dont les opposants réclament le départ, alors que la grande mobilisation est prévue pour dimanche et que l’armée lance une mise en garde à ceux qui feraient couler le sang des Égyptiens.

Lors des violences cette semaine, principalement à Alexandrie et dans le delta du Nil, huit personnes ont péri, dont un Américain, Andrew Pochter, 21 ans, qui travaillait pour une organisation non gouvernementale, tué alors qu’il prenait des photos à Alexandrie.

Des locaux du «Parti de la liberté et de la justice», branche politique de la confrérie des Frères musulmans, dont est issu le président Morsi, ont également été attaqués par des manifestants hostiles dans plusieurs localités du delta.

Des Égyptiens se rassemblent pour une manifestation anti-Morsi sur la place Tahrir au Caire, le 29 juin 2013 (Photo: Gianluigi Guercia/AFP)

Sur la «mythique» place Tahrir au centre du Caire, berceau de la révolution de 2011 qui a renversé le régime Moubarak, les opposants veulent maintenant une «deuxième révolution» contre le président islamiste, accusé d’accaparer le pouvoir et de le concentrer entre les mains des islamistes.

Comme en 2011, plusieurs tentes ont été dressées et plusieurs centaines de personnes étaient encore rassemblées samedi sur la place après la manifestation de la veille.

Le mouvement anti-Morsi, Tamarrod (rébellion en arabe), à l’origine des appels à manifester, a recueilli quelque 22 millions de signatures dans une pétition réclamant à une élection présidentielle anticipée.

Les responsables de Tamarrod soulignent que ces 22 millions de signatures représentent plus que le nombre des électeurs de M. Morsi l’an dernier (13,23 millions).

Morsi, par contre, a déclaré récemment vouloir rester jusqu’à l’échéance de son mandat, en juin 2016.

Et d’autres milliers d’Égyptiens sont descendus dans la rue pour le soutenir, affirmant, qu’après des années de corruption, le président islamiste «épure» les institutions, qu’on ne saurait le rendre responsable des difficultés économiques dont il a hérité et, surtout, qu’il a été légitimement élu.

Dans la capitale, non loin de la Place Tahrir, à Nasr City, plusieurs milliers d’islamistes qui s’étaient rassemblés la veille pour soutenir la «légitimité» du président démocratiquement élu étaient d’ailleurs toujours présents devant la mosquée Rabaa al-Adawiya.

Le président Morsi devait tenir samedi une réunion spéciale avec ses ministres de la Défense, le général Abdel Fattah al-Sissi, et de l’Intérieur Mohammed Ibrahim, mais, entre temps, l’armée, perçue par certains contre le seul rempart contre le chaos, se pose de plus en plus comme «protectrice du peuple égyptien» et veille à préserver sa neutralité.

L’armée a indiqué qu’elle s’était déployée dans les provinces pour renforcer la protection des installations vitales, en cas de graves dérapages.

Dans une communication sur sa page Facebook aujourd’hui, le commandement de l’armée égyptienne déclare que celui qui manifeste avec une arme, un automatique, un fusil ou une épée, est un criminel, même s’il prétend se servir de cette arme pour se défendre et qu’elle ne laissera personne «terroriser» les Égyptiens.

L’armée rappelle que partisans ou opposants du régime peuvent s’exprimer pacifiquement.

Se plaçant au-dessus de la mêlée, l’armée déclare encore qu’il est interdit de «faire couler le sang des Égyptiens». «Qu’il s’agisse d’un libéral, d’un islamiste ou d’un militant de gauche, d’un musulman ou d’un copte, d’un chiite ou d’un sunnite, d’un partisan (du régime) ou d’un opposant, d’un policier, d’un militaire ou d’un civil», dit la déclaration du commandement de l’armée, «Le sang est haram !» [sacré et inviolable, ndlr]

L’armée égyptienne a aussi mis en ligne une vidéo aux accents patriotiques qui montre comment elle renforçait la protection des installations vitales.


«Armée égyptienne: les fils du peuple et les protecteurs de la patrie»

Pour sa part, sur la même page Facebook du commandement de l’armée, le commandant de la Garde républicaine, le major général Mohammad Zaki, a déclaré que le droit de manifester pacifiquement est protégé et que le peuple égyptien a le droit d’exprimer son opinion, mais que la Garde doit jouer son rôle et protéger le système présidentiel choisi par le peuple et que, par conséquent, la Garde repoussera tentative de prendre d’assaut le palais présidentiel, qui «appartient au peuple égyptien».

La Garde républicaine, tout en se montrant ferme en ce qui a trait à la protection du palais présidentiel, ne sera pas, si on en croit une déclaration récente de son commandant, un instrument dont le régime pourrait se servir contre le peuple.

Le commandant de la Garde républicaine précise bien dans sa déclaration que la Garde républicaine a pour seule tâche de protéger le Palais et n’a pas l’intention d’intervenir en dehors des murs du Palais.

Le ministre de la Défense et chef de l’armée égyptienne, Abdel-Fattah El-Sisi, avait sommé dimanche dernier les hommes politiques de se réconcilier et, affirmant que les forces armées ne permettront pas à l’Égypte de glisser dans la violence, a déclaré qu’il serait de leur devoir d’intervenir si des heurts éclataient dans le pays à l’occasion des rassemblements prévus dans les jours à venir.

D’ailleurs, plusieurs manifestants, lors de la manif d’hier, demandaient au chef de l’armée, de se débarrasser de Morsi et prendre le pouvoir, scandant «L’armée et le peuple sont une même main» et d’autres manifestants ont même organisé un sit-in, au siège du ministère de la Défense, dans la capitale, pour réclamer eux aussi le départ du président islamiste, et demander au chef de l’armée, de prendre directement le pouvoir.

Entre la chute de Hosni Moubarak en février 2011 et l’élection de Mohamed Morsi, c’est l’armée qui avait assuré la direction du pays l’année suivante.

Déjà, dans son discours de dimanche dernier, le chef de l’armée avait affirmé que la division dans la société égyptienne est dangereuse et que les forces armées égyptiennes sont entièrement responsables de la protection de la volonté du peuple égyptien, déclarant qu’elles ne resteront pas silencieuses devant les tentatives d’effrayer et de terroriser les Égyptiens.

«Les forces armées ne vont pas garder le silence plus longtemps face aux insultes répétées à l’institution et ses symboles», avait-il déclaré, ajoutant en conclusion «J’espère que tout le monde réalise les répercussions que ce discours pourrait avoir sur la sécurité nationale de l’Égypte.»

Entre temps, le président américain Obama s’est déclaré inquiet de l’aggravation de la situation, le département d’État des États-Unis a de son côté annoncé le départ d’une partie de son personnel diplomatique et conseillé aux Américains de différer tout voyage non indispensable en Égypte, plusieurs ambassades seront fermés au public dimanche, jour de la grande mobilisation anti-Morsi, et plusieurs compagnies étrangères ont appelé leurs salariés expatriés ou leurs familles à partir, ou à résider par précaution dans des hôtels du Caire proches de l’aéroport.

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Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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