Armée égyptienne: entre coup d’État et volonté du peuple

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Le ministre de la Défense et chef de l’armée égyptienne, Abdel Fattah Al-Sissi (Photo: Armée égyptienne)
Le ministre de la Défense et chef de l’armée égyptienne, Abdel Fattah Al-Sissi (Photo: Armée égyptienne)

Alors que le gouvernement Morsi déclare qu’il étudie la déclaration militaire qui lui donne 48h pour «satisfaire les revendications du peuple» ou démissionner et que, du côté des Frères musulmans, certains crient au «coup d’État», l’armée répond à ses détracteurs islamistes en soulignant l’urgence et la gravité de la situation et en rappelant sa «mission historique» et ses interventions passées.

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Mise à jour, 02/07/13 à 13h58

Partisans et opposants du président égyptien Mohamed Morsi, de plus en plus isolé après la démission de nouveaux ministres, ont à nouveau formé mardi après-midi de grands rassemblements rivaux, faisant craindre un regain de violence, rapporte l’AFP.

Lâché par cinq ministres et son propre porte-parole, Morsi apparaît de plus en plus isolé.

Le ministre des Affaires étrangères, Mohammed Kamel Amr, a annoncé mardi son départ, rejoignant quatre autres ministres, dont celui du Tourisme, démissionnaires depuis lundi. M. Kamel Amr est le plus important membre du cabinet à se retirer.

Dans la foulée, le porte-parole de la présidence Ehab Fahmi et le porte-parole du gouvernement, Alaa al-Hadidi, ont quitté leur poste.

Alors que l’armée a donné jusqu’à mercredi soir au chef d’État islamiste pour «satisfaire les revendications du peuple», l’opposition a désigné Mohammed ElBaradei, ancien chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), pour être sa «voix» et son négociateur en vue d’une «transition politique».

Le gouvernement du Canada quant à lui a annoncé la fermeture pour une période indéterminée de son ambassade en Égypte, au Caire, en pour des des raisons de sécurité.

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Mise à jour, 02/07/13 à 0h50

On se dirige vers un énorme clash.

La présidence égyptienne a rejeté a rejeté ce mardi 2 juillet au matin (heure du Caire) l’ultimatum de l’armée qui lui donnait 48 heures pour satisfaire les «revendications du peuple» faute de quoi elle imposerait une feuille de route.

Déclarant que «l’Égypte ne permettra absolument aucun retour en arrière quelles que soient les circonstances» et se posant en garante de la «réconciliation nationale» et de la «paix sociale», elle décide de faire fi de l’ultimatum de l’armée et déclare que l’élection d’un gouvernement civil démocratique est la plus importante réalisation de la révolution égyptienne de 2011.

 

Le ministère de l’Intérieur égyptien a publié quant à lui une déclaration affirmant son «soutien total» à la déclaration de lundi des forces armées.

«Les forces de police annoncent leur entière solidarité avec la déclaration des forces armées» par souci de la sécurité nationale et de l’intérêt supérieur de l’Égypte en ce moment critique», dit communiqué du ministère.

Le ministère de l’Intérieur a réitéré son vœu de jouer son rôle de protection des institutions de citoyens et vital, ainsi que la sauvegarde de la sécurité des manifestants.

«Les forces de police se tient à égale distance de tous les pouvoirs politiques, elle ne sont biaisée en faveur d’une faction de la société au détriment d’un autre», dit encore la déclaration du ministère de l’Intérieur qui souhaite pouvoir protéger les institutions, mais aussi les citoyens et les manifestants.

Pendant ce temps, les clans rivaux poursuivent la lutte.

Les partisans de Mohamed Morsi ont organisé des marches dans tout le pays lundi soir à l’appui de la «légitimité démocratique» du président islamiste après l’ultimatum des forces armées.

Des milliers de partisans de Mohamed Morsi sont descendus dans les rues et les rassemblements pro-Morsi près de la mosquée Rabaa Al-Adawiya à Nasr City, dans la capitale, estimés à plusieurs centaines de milliers, se poursuivent pour la quatrième journée consécutive.

Dans la ville du nord de Suez, partisans et adversaires de la présidence aurait échangé des coups de feu près de l’embouchure du canal de Suez lundi soir, selon des témoins cités par l’agence Reuters.

«On entend des coups de feu partout. Partisans et adversaires vont et viennent», a dit un témoin à l’agence britannique.

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La déclaration militaire lue à la télévision est claire: «Si les revendications du peuple ne sont pas satisfaites durant cette période [de 48 heures ], les forces armées annonceront une feuille de route et des mesures pour superviser sa mise en œuvre».

Les opposants toujours mobilisés place Tahrir dans la capitale ont bien sûr explosé de joie en entendant cette déclaration et des dizaines de milliers de manifestants enthousiastes ont défilé dans les rues du Caire, d’Alexandrie et d’autres grandes villes du pays.

Plusieurs manifestants demandaient déjà depuis quelques jours au chef de l’armée de se débarrasser de Morsi et prendre le pouvoir, scandant «L’armée et le peuple sont une même main» alors que d’autres manifestants organisaient un sit-in, au siège du ministère de la Défense, dans la capitale, pour réclamer eux aussi le départ du président islamiste, et demander au chef de l’armée, de prendre directement le pouvoir.

«L’armée s’est rangée au côté du peuple», a estimé pour sa part le mouvement Tamarrod (rébellion en arabe), à l’origine de manifestations monstre de dimanche, au vu de la déclaration sommant, si on peut dire, le président Morsi de se soumettre ou de se démettre.

Les Frères musulmans, la formation dont est issu le président islamiste Mohamed Morsi, se sont bornés à déclarer qu’ils «étudiaient» la déclaration militaire, mais certains islamistes ont le sentiment qu’on leur vole le pouvoir qu’ils avaient conquis «légitimement» lors d’é;élections démocratiques et crient au «coup d’État».

Répondant lundi à ses détracteurs chez les islamistes, le commandement de l’armée égyptienne a souligné les dangers que courait l’Égypte qui risque de sombrer dans le chaos, l’urgence de la situation, son rôle apolitique et, tout particulièrement, sa relation avec le peuple qu’elle disait il y a quelques jours «éternelle».

La semaine dernière, le ministre de la Défense et chef de l’armée égyptienne, Abdel Fattah Al-Sissi, avait sommé les hommes politiques de se réconcilier, affirmant que les forces armées ne permettront pas à l’Égypte de glisser dans la violence et déclarant qu’il serait de leur devoir d’intervenir si des heurts éclataient dans le pays à l’occasion des rassemblements prévus dans les jours à venir.

Puis, à la veille de la grande mobilisation anti-Morsi, dimanche, l’armée, tout en préservant son impartialité et sa neutralité, se présentait de plus en plus comme la «protectrice du peuple» et le seul rempart contre le chaos.

Un homme blessé à Alexandrie lors de heurts en Égypte entre opposants et partisans de Mohamed Morsi, qui ont fait ces derniers jours plusieurs morts et blessés (Photo: Archives/AFP)

Se plaçant au-dessus de la mêlée, l’armée déclarait encore tout récemment qu’il est interdit de «faire couler le sang des Égyptiens». «Qu’il s’agisse d’un libéral, d’un islamiste ou d’un militant de gauche, d’un musulman ou d’un copte, d’un chiite ou d’un sunnite, d’un partisan (du régime) ou d’un opposant, d’un policier, d’un militaire ou d’un civil», dit la déclaration du commandement de l’armée, «Le sang est haram !» [sacré et inviolable, ndlr]

Aujourd’hui, après son ultimatum au président Morsi, elle rappelle une fois de plus qu’elle ne fait que son devoir.

Dans une communication lundi sur la page Facebook de son commandement, elle fait remarquer qu’il est impossible d’ignorer les appels du peuple que tout le monde a pu voir et entendre ces derniers jours.

Elle note aussi que l’armée égyptienne est un élément important de l’équation et a la responsabilité historique d’assurer la sécurité de la nation.

Le commandement insiste pour dire que l’armée ne fait pas de politique et que son rôle lui vient de la volonté du peuple, que la sécurité nationale est en jeu et que la gravité de la situation exige qu’on réponde aux revendications du peuple égyptien.

Elle rappelle qu’elle avait déjà, la semaine dernière, donner une semaine aux partis politiques pour s’entendre de manière à sortir de la crise et qu’attendre ne ferait qu’amener plus de divisions et de luttes.

Rappelant encore une fois la gravité du moment, elle réitère donc son ultimatum de 48 heures.

Les précédents historiques

Le ministre de la Défense et chef de l’armée égyptienne, Abdel Fattah Al-Sissi, pasant les troupes en revue le 13 juin dernier (Photo: Armée égyptienne)

Dans sa dernière communication, l’armée déclare avec une parfaite netteté que «la doctrine et la culture des forces armées égyptiennes ne permettent pas les «coups d’État militaires», comme l’ont montré les événements de 1977, 1986 et 2011, alors que l’armée s’est rangée du côté de la volonté du peuple égyptien et de ses aspirations pour le changement et la réforme.»

On se rappelle que c’est l’armée qui avait pris les rênes de l’exécutif entre la chute en février 2011 d’Hosni Moubarak, lui-même issu de l’armée, et l’élection de Mohamed Morsi.

Mais le rôle de l’armée comme garante de l’ordre ne date pas d’hier, comme le rappelle le commandement militaire aujourd’hui.

En 1977, des émeutes avaient éclaté et des centaines de milliers de personnes ont manifesté contre la décision du gouvernement d’Anouar Sadate, issu lui aussi des rangs de l’armée, d’abolir les subventions de l’État sur les denrées alimentaires de base pour s’aligner sur la politique libérale de la Banque Mondiale et du Fond monétaire international.

Soixante-dix-neuf personnes avaient été tuées et plus de 550 blessés dans ces manifestations qui n’avaient pris fin qu’avec le déploiement de l’armée et la rétablissement des subventions.

En 1986, environ 17 000 conscrits égyptiens des Forces centrales de sécurité (CSF), des forces paramilitaires, avaient organisé des manifestations violentes dans et autour du Caire.

Les manifestants avaient alors ciblé les zones touristiques et détruit deux hôtels.

L’émeute avait duré 3 jours et fait 107 morts, avant que l’armée finalement rétablisse l’ordre.

Le rappel de ces événements par le commandement militaire n’est certes pas anodin et il est à mettre en parallèle avec le ton de plus en plus patriotique des communications de l’armée, décidément sortie de son mutisme depuis le mois dernier.

Des généraux des forces armées ont toujours gouverné l’Égypte pendant six décennies jusqu’à l’élection de Morsi, l’an dernier, après le soulèvement de 2011 avait mis fin au règne de Moubarak.

Pour beaucoup d’Égyptiens, un retour de l’armée au pouvoir est un retour à la «normalité» après le chaos et la déconfiture économique de l’Égypte depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes.

Depuis quelques jours, en outre, le commandement militaire a mis en ligne plusieurs vidéos aux accents patriotiques sur le rôle de l’armée comme «protectrice du peuple et garante de l’ordre», dont une qu’elle a intitulé «Votre armée, votre refuge».

Par ailleurs, les Forces de sécurité égyptiennes ont arrêté lundi 15 gardes du corps armés du numéro deux de la confrérie des Frères musulmans, Khairat El-Chater, après un échange de tirs au cours desqueles personne n’a toutefois été blessé.

El-Chater est considéré comme la personnalité la plus forte et influente au sein du mouvement islamiste, mais il avait été empêché de se porter candidat à la présidentielle l’an dernier en raison de ses antécédents judiciaires, ayant été emprisonné sous le régime de l’ex-président Hosni Moubarak.

Quoiqu’il arrive maintenant, il est indéniable que toutes les conditions sont réunies pour un retour au pouvoir de l’armée qui, semble-t-il, s’y est sérieusement préparée.

Pour les militaires, on ne peut pas parler d’un coup d’État puisqu’ils se voient comme les gardiens naturels de la société égyptienne et qu’il agiraient alos, disent-ils, conformément à la volonté du peuple.


Vidéo de l’armée égyptienne

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Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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