INTERVIEW | Brigadier-général Richard Giguère, commandant sortant du Secteur du Québec de la Force terrestre (VIDÉO)

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45eNord.ca: Général Giguère, vous quittez votre poste de commandant du Secteur du Québec de la Force terrestre et de la Force opérationnelle interarmées (Est), votre sentiment?

Brigadier-général Richard Giguère: Ya un dicton qui dit que le temps passe vite quand on est heureux. Alors j’ai du être très heureux parce que je me ramasse, après deux ans de commandement, avec le temps qui a passé extrêmement vite. Je suis déjà au terme de mon commandement, mais ça aura été deux années exceptionnelles. C’était dans mes plus belles expériences militaires d’avoir passé du temps au Québec avec l’équipe de la Défense.

Lorsque vous avez pris le commandement il y a deux ans, quelle était votre approche, vos priorités?

J’arrivais de presque une année à Kandahar, alors évidemment l’environnement était très différent, un peu comme mon remplaçant le général Lanthier qui est en train de recevoir au moment ou on se parle [jeudi 11, ndlr]des briefings sur le Secteur du Québec, avec toutes les branches, tous les conseillers qu’on a.

Mon approche a été de prendre quelques semaines une fois pris le commandement, pour prendre le pouls du Secteur du Québec: les gens, le terrain, les principaux joueurs, donc de bien prendre le pouls avant de donner des directives qui venait vraiment de moi là. C’est l’approche que j’avais décidé de prendre, et au mois d’octobre [2011], j’ai écris un document qui disait ‘Bon ben voilà j’ai pris le pouls, j’ai bien senti l’atmosphère, voici selon moi ce qui se passe et vers où on s’en va pour les prochaines années’.

Juste avant votre arrivée, les inondations en Montérégie frappées en plein cœur le Québec, qu’ont fait les Forces canadiennes à ce moment là?

On a contribué avec l’Opération Lotus. Pour moi c’était intéressant parce qu’à ce moment là j’étais à Kandahar et je savais que je m’en venais ici, alors je regardais des bulletins de nouvelles qui parlaient des inondations en Montérégie, et puis les Forces canadiennes ont participé à l’Opération Lotus.

Quand je suis arrivé, on était au moment où on regardait les leçons apprises pour les opérations dans le futur, et on s’est servi de ça. On a fait des opérations dans le Nord après: on est allé à Salluit, à Scherfferville, on a fait des opérations interarmées avec l’Aviation, la Marine, interagences avec la Sûreté du Québec et les autres joueurs du monde de la sécurité au Québec, en se servant de ces dernières leçons apprises.

Au cours de ces deux années, il y a eu beaucoup d’exercices qui ont été menés, mais vous avez également eu la tâche de mettre sur pied deux forces opérationnelles, la FO 3-12 et la FO 4-12. De quoi s’agissait-il?

Quand je suis revenu en juillet-août 2011, on revenait avec presque 1 500 personnes de la FO 3-10 qui était à Kandahar. Alors la première chose qu’on a eu à faire ça était la réintégration de ces gens là. À Valcartier principalement, mais aussi un peu à l’échelle du Secteur.

Très rapidement par la suite, on est rentré dans un mode de «montée en puissance» comme on dis, où on avait à monter la prochaine équipe qui allait se déployer à Kaboul. On regardait pour un effectif d’environ 700 personnes, ce qu’on a appelé la 4-12, pour des gens qui participent à l’Opération Attention, à Kaboul.

Ce qui intéressant, c’est qu’au moment où on se parle ils sont en train de revenir. Il ne reste que deux vols et on aura réintégré une deuxième réintégration de gens qui ont été en Afghanistan.

La FO 3-12, c’était de faire la montée en puissance d’un groupe de militaires qui allait être en stand-by pour une période de temps. Il a fallu monter un groupement tactique, à peu près 1 000 personnes, un quartier-général de brigade, celui de la 5e brigade [Valcartier] qui était impliqué et bien évidemment un élément de soutien national, de logistique pour supporter tout ce monde là. On a formé ce groupe là et on a fait un paquet d’exercices pour atteindre notre capacité opérationnelle à l’automne dernier.

Les exercices ont commencé par un exercice d’hiver dans la Beauce, ensuite il y a eu un exercice à Gagetown au Nouveau-Brunswick et finalement un gros exercice à Wainwright, où il y a eu des mouvements ferroviaires, aériens, … un gros exercice dans l’ouest. Et au terme de cet exercice là la force opérationnelle 3-12 a été déclarée apte aux opérations et on est demeuré en stand-by jusqu’au mois de juillet en fait. Ça ça permettait au gouvernement canadien d’avoir une force entraînée, prête à un déploiement si eux le jugeait nécessaire.

Donc, en même temps, on a monté le groupe pour Kaboul, le groupe pour la force en attente, ce qui explique le nombre d’exercices, d’activités qu’on a fait. Des années extrêmement occupées, mais extrêmement valorisantes.

Comment est-ce que cela se passe de mettre en place de telles forces? Vous donnent-on des directives bien précises?

Non, on reste dans le générique. C’est sûr que l’Armée canadienne va nous donner des tâches que nous devons être capables d’accomplir, mais cela reste très générique. On part de cela, et au niveau du Secteur il y a tout un travail d’état-major qui se fait, et ensuite on va donner la tâche à la 5e brigade à Valcartier, dans le cas qui nous intéresse ici, et on leur dit ‘voici tes ordres de marche et au terme de l’exercice tu dois être capable de faire tout ca’. On commence au plus bas niveau, individuel, sections, pelotons, … et on monte ainsi de suite jusqu’au gros exercice au niveau de brigade comme on l’a fait [l’automne dernier] dans l’ouest.

La mission qui a été donnée à la FO 4-12 en Afghanistan n’avait rien à voir avec ce que faisait le Canada auparavant.

C’était très différent. Quand on était à Kandahar, on avait déjà avec nous un groupe qui faisait de l’entraînement et du mentorat, l’équipe de liaison et de mentorat. Ce qu’on a fait à Kaboul, on a déménagé de secteur, mais c’est comme si on avait mis une grosse équipe de liaison et de mentorat et à ce moment là l’entraînement est devenu notre priorité. On n’était plus dans un cadre de contre-insurrection, on était à Kaboul pour entraîner et mentorer les forces afghanes et c’est ce qu’on a fait dans la dernière mission.

Vous vous êtes rendu à deux reprises à Kaboul dans la dernière année pour voir vos troupes, comment avez-vous trouvé cela?

Comme je vous disais, on n’est plus dans le cadre de mission de combat, mais quand on regarde ça au niveau stratégique, c’est un rôle extrêmement important d’appuyer les forces afghanes pour qu’elles arrivent à faire leurs opérations par elles-même.

Le dernier contingent canadien va partir en mars 2014. J’avais déjà vu à Kandahar de gros changements dans le professionnalisme des forces afghanes. C’est pas parfait, mais regardez ce qui s’est fait dans les dix dernières années.

Je fais souvent cette remarque là parce que les gens nous disent que «ça prend du temps, c’est long, ça prend beaucoup de ressources». Mais en 2001 quand on regardait la fameuse revue The Economist qui fait un bilan des pays les plus avancés aux moins avancés, dans le bas de la liste figurait l’Afghanistan. C’est un pays qui n’avait plus de gouvernement, plus d’armée, plus de police, plus de finances, y avait plus rien et regardez où on est rendu aujourd’hui. C’est pas parfait, mais on est définitivement parti dans la bonne direction et quand j’étais encore à Kandahar et qu’il y avait des opérations menées par les forces afghanes, planifiées et exécutées par elles, nous on était là dans un rôle d’appui. C’est ça notre travail à Kaboul maintenant. Avec toute notre participation dans les différentes écoles qu’il y a là-bas, c’était de dire aux Afghans ‘Écoutez, on vous donne tout ce qu’on peut, on va échanger le maximum de connaissances avec vous autres, parce que vous allez voler de vos propres ailes’ et c’est ça qu’ils veulent.

Les critiques qui étaient souvent faites il y a encore quelques années étaient qu’on essayait de changer un pays en ce qu’il n’est pas: un pays occidental. Quel changement a été apporté à la stratégie des soldats?

Souvent les gens disaient, par exemple au niveau de l’équipement, ‘On va utiliser notre équipement et on va leur laisser une partie de cet équipement’. Il fallait qu’on fasse attention à ce qu’on laisse, parce que si les gens là-bas étaient pas en mesure de maintenir et de réparer cet équipement, ça donne quoi?

Alors il y a eu une période d’adaptation c’est certain. Prenez les pays qui étaient présents à Kandahar. Il y avait les Canadiens, les Américains, les Britanniques, les Australiens et quand vous regardez ces armées qui sont bien entraînées, bien organisées et bien équipées, habitués à utiliser x types d’équipements, il a fallu qu’on s’adapte aussi même si les Afghans n’avaient pas nécessairement par exemple nos tactiques, techniques et procédures comme nous on l’entendait, ça ne voulait pas dire que c’était des mauvais soldats. Il a donc fallu s’adapter et prendre un peu de notre côté et du leur pour arriver à mettre sur pied une armée qui est adaptée aux besoins du pays et des potentielles menaces qu’il y a là-bas.

Autre mission en cours: Haïti.

Oui, une quarantaine de personnes. J’étais à leur départ et je dois dire que cela faisait drôle de voir un groupe de militaires avec des casques bleus, des bérets bleus pour être exact et ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu ça.

Les objectifs stratégiques en arrière de ça, comme vous le savez on a été longtemps en Haïti les Canadiens. Moi j’étais là en 1996 déjà, et j’avais passé presque six mois. Haïti est un pays qui a encore beaucoup de besoins. Il y a une mission des Nations Unies qui est là et il y a une coopération avec le Brésil qui est importante.

Il y avait aussi un désir d’améliorer notre coopération avec un pays comme le Brésil. C’est une belle expérience pour nos soldats, ils sont allés s’entraîner au Brésil. Ils sont en Haïti maintenant et font parti d’une unité brésilienne.

Ces objectifs sont donc en train d’être atteints avec ce déploiement de ce peloton là.

C’est pas une petite mission. Les gens vont vous dire que c’est une petite mission puisqu’on a envoyé qu’une trentaine de personnes. Il n’y a pas de petite mission. C’est toutes des grandes missions, et nous on a une petite composante de trente personnes, mais ces gens-là on été entraînés, équipés, organisés, avec le même souci de perfectionnement que si on avait déployé un groupe de 1 000 ou 1 500 personnes.

Vers quoi se développe l’expertise des militaires du Québec? Que va-t-on regarder prochainement?

En raison des tâches qui nous ont été donné par l’Armée on a été très occupés. Les Forces se sont très entraînées, on a essayé notre équipement, des déploiements aux États-Unis… la force est bien équipée, bien entraînée, mais il faut toujours garder un œil avec notamment la réintégration des quelques 700 qui reviennent, comment on va les accueillir, leur permettre de passer du temps en famille, ensuite de voir si y en a qui ont des besoins d’aides au niveau physique ou mental… bien s’occuper d’eux autres. Ce qui va falloir faire attention, comme je vous le disais tout à l’heure le Canada va quitter l’Afghanistan en mars 2014, ça veut pas dire qu’on aura plus de besoins. Y a des gens qui vont sans doute développer des maux physiques ou psychologiques, alors même si on n’est plus sur le terrain il va falloir quand même garder une veille au niveau soutien qui va dépasser mars 2014, et ça c’est quelque chose que je surveille de près.

L’autre chose qui est intéressant aussi quand on parlais d’entraînement tout à l’heure, on était ces dernières années dans un cadre de contre-insurrection en Afghanistan. Le défi des forces armées de tout pays, c’est de préparer la prochaine mission. Qu’est ce que cela va être? Vous êtes aussi bon devin que je puisse l’être.

On a commencé à retrouver dans les exercices qu’on a conduit dans les deux dernières années, des tactiques et des exercices un peu plus conventionnels. Je vous dis pas qu’on retourne à la Guerre froide, c’est pas ça du tout, mais on est en train de revoir ce qu’on faisait à cette époque là, en prenant les leçons apprises de ce qu’on a fait en Afghanistan et puis essayer de se préparer pour la prochaine potentielle mission et puis on est peut-être dans une zone grise. Ça sera peut-être pas la Guerre froide, nucléaire, comme on a été entraînés pendant un moment donné, ça sera peut-être pas non plus une contre-insurrection comme on l’a connu en Afghanistan, mais ça sera peut-être quelque chose qui est dans une zone entre les deux, et puis c’est dans cette direction là qu’on s’entraîne. On a fait par exemple de l’entraînement chimique, biologique, radiologique à Valcartier, parce qu’en Afghanistan c’était pas une menace alors on s’en est pas servis, alors là on recommence à sortir cet équipement là, ces procédures là, juste pour être prêts à toute éventualité. Quand arrivera une mission future, on va être, à mon avis, au moins préparés à près de 80%, et le 20% qui manque, c’est le théâtre dans lequel on va être déployé.

Le Nord?

On s’est beaucoup entraînés dans le Nord! On a fait Salluit, au nord du 60e parallèle, Schefferville,… En fait pour les inuits, Scherfferville c’est le sud, et quand on arrive à Schefferville qui est déjà à trois, quatre heures au nord de Sept-îles, c’est [dur]. Avec l’Afghanistan, on s’est moins entraînés pour la guerre en hiver bien évidemment et là c’est un autre aspect qu’on retrouve parce qu’un soldat canadien par définition, et en raison de notre géographie, doit être à l’aise pour travailler dans le Nord, dans les grands froids, et même au nord du 60e parallèle. C’est donc pour ça qu’on a mis l’emphase sur le grand Nord et aussi le nord du Québec dans les derniers exercices. C’est toujours plus compliqué! Par exemple, lors du déploiement à Schefferville on a fait face au «général hiver» qui nous a rendu notre déploiement là-bas moins facile qu’on l’espérait, mais c’est toutes des belles leçons. C’est pas tout de noter ces leçons, mais de les apprendre et de les retenir. Et ce qui est prévu dans les mois qui s’en viennent, c’est encore d’autres exercices dans le Nord, comme par exemple cet été il y a le fameux exercice Nanook [45eNord.ca sera présent] qui va avoir lieu dans le grand Nord canadien et les troupes, près de 500 personnes – 350 réguliers et environ 150 réservistes – vont venir du Québec cette année. Alors ce qu’on a fait à Salluit, à Schefferville, nous a préparé pour ce qu’on va faire à l’Opération Nanook qui va débuter bientôt.

Après le Secteur du Québec, quelle va être votre prochaine mission?

Je m’en vais commander le Collège des Forces canadiennes à Toronto, et là on tombe dans le monde académique justement.

Quand on regarde la formation d’un professionnel militaire, il y a toujours un côté intellectuel. Parfois c’est bien d’apprendre nos propres leçons, et parfois on peut apprendre les leçons des autres en étudiant et analysant ce qu’ils ont fait. On arrive donc au Collège des Forces canadiennes à Toronto où on donne de l’enseignement supérieur à nos cadres moyens et supérieurs.

Je m’en vais là comme commandant et je me vois aussi un peu dans un rôle de mentor parce qu’avec plus de trente ans de service, des leçons j’en ai appris beaucoup et j’espère en avoir retenues beaucoup. Donc passer mon expérience et bien encadrer les futurs chefs des Forces armées du Canada.

En quittant votre poste, que souhaiteriez vous dire à vos militaires?

Merci! Je leur dirai merci pour leur belle détermination, merci pour l’esprit d’équipe qu’ils ont. Les défis qu’ils ont relevé ça prend beaucoup de détermination pour faire ça.

Quand je me couche le soir, je me dis toujours que s’il arrivait quelque chose pendant la nuit, qu’on avait besoin de forces armées, que ce soit ici sur notre territoire pour assister la province dans une opération domestique par exemple ou d’aide pour une situation naturelle qui arrivait – feu de forêt, inondation, si on avait besoin de forces armées à l’extérieur pour appuyer notre gouvernement dans une mission, je suis pleinement confiant que vous pouvez compter sur l’équipe de la Défense du Québec. Et pour tout ça, c’est un grand merci que je voudrai dire à tout notre personnel.

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT

Discussion7 commentaires

  1. Vous aller être en RI ?
    De mon côté si tout va bien il reste 1 an à son posting de gagetown
    Toronto, c'est pour 2 ans ?

  2. Belle entrevue: Un leader sympathique. Chantal, je n'ai jamais eu la chance de le rencontrer alors que nous étions tous les deux à Kandahar en 2011; je suis cependant content de voir que la formation de nos futurs chefs militaires est entre bonnes mains.