Tunisie: la Constituante suspendue, l’opposition dans la rue

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Le président de l'Assemblée constituante Mustapha Ben Jaafar ke 16 mai 2012 à Tunis (Photo: Archives/Fethi Belaïd/AFP)
Le président de l’Assemblée constituante Mustapha Ben Jaafar ke 16 mai 2012 à Tunis (Photo: Archives/Fethi Belaïd/AFP)

Le président de la Constituante tunisienne a annoncé mardi la suspension des travaux de l’Assemblée, tentant ainsi de forcer les islamistes au pouvoir et leurs détracteurs au dialogue pour sortir d’une profonde crise déclenchée par l’assassinat d’un député d’opposition.

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Mise à jour 07/08/13 à 8h59

Des dizaines de milliers de Tunisiens ont manifesté dans la nuit de mardi à mercredi en banlieue de Tunis pour obtenir le départ du gouvernement dirigé par les islamistes d’Ennahda qui sont empêtrés dans une profonde crise déclenchée par l’assassinat d’un opposant fin juillet.

Les manifestants, qui étaient au moins 40 000 vers 22H30 (heure de Tunis) selon un responsable policier, scandaient «le peuple veut la chute du régime» ou encore «le gouvernement va tomber aujourd’hui». Des représentants de l’opposition ont évoqué dans les médias des chiffres allant de 100 à 200 000 personnes.

Vers 01h00, aucun incident n’avait été signalé et la manifestation touchait à sa fin.

L’hétéroclite coalition d’opposition, de l’extrême gauche au centre-droit soutenu par le puissant syndicat UGTT, organise chaque nuit des rassemblements contre le pouvoir depuis l’assassinat du député Mohamed Brahmi le 25 juillet, attribué à la mouvance salafiste. Cette manifestation est de loin la plus importante depuis le début de la contestation.

De nombreux manifestants tenaient des portraits de cet élu et de l’opposant Chokri Belaïd, tué il y a six mois, le 6 février.

»C’est un rassemblement […] pour l’espoir pour une deuxième république dans laquelle les objectifs de la révolution (de janvier 2011) seront réalisés», a jugé Mohsen Marzouk, un dirigeant du parti Nidaa Tounes.

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Cette annonce intervient alors que des centaines de manifestants commençaient à affluer en début de soirée devant l’Assemblée nationale constituante (ANC) pour un grand rassemblement de l’opposition visant à obtenir la démission du gouvernement dirigé par les islamistes d’Ennahda et la dissolution de la Constituante.

«J’assume ma responsabilité de président de l’ANC et suspends les travaux de l’assemblée jusqu’au début d’un dialogue (entre pouvoir et opposition) et cela au service de la Tunisie», a déclaré à la télévision d’État Mustapha Ben Jaafar, allié laïque de centre-gauche d’Ennahda.

«J’appelle tout le monde à participer au dialogue […] Les Tunisiens en ont marre», a dit M. Ben Jaafar, dont le parti Ettakatol, sans quitter la coalition au pouvoir, est favorable à la mise en place d’une nouvelle équipe gouvernementale.

Aucune réaction des états-majors des principaux partis n’avait été annoncée en milieu de soirée.

Revenant sur la menace «terroriste» et les assassinats du député Mohamed Brahmi le 25 juillet, à l’origine de l’actuelle crise, et de l’opposant Chokri Belaïd en février, M. Ben Jaafar a dénoncé l’incapacité de la classe politique à s’unifier face au danger, les voyant emprunter la voie «de la division et de la sédition».

Dans la journée, les dirigeants d’Ennahda avaient prévenu une nouvelle fois qu’ils ne renonceraient pas au gouvernement et n’accepteraient pas une dissolution de l’ANC, malgré les manifestations nocturnes quotidiennes de l’opposition et le grand rassemblement de mardi.

«Dans les régimes démocratiques, les manifestations ne changent pas les gouvernements, c’est dans les régimes dictatoriaux qu’une manifestation est en mesure de faire tomber le régime», a jugé Rached Ghannouchi, chef d’Ennahda dans le journal La Presse.

L’opposition espère que le rassemblement de mardi soir sera bien plus important que ceux qui depuis une dizaine de nuits rassemblent quelques milliers de personnes.

Mais des divisions existent au sein de cette coalition allant de l’extrême gauche au centre-droit. Certains veulent arracher le départ du gouvernement et la dissolution de l’ANC, tandis que d’autres, en particulier la puissante centrale syndicale UGTT et le patronat Utica, plaident pour un nouveau cabinet mais veulent maintenir la Constituante.

Le rassemblement marquera en outre les six mois du meurtre de l’opposant Chokri Belaïd, tué le 6 février.

«Ennahda et le gouvernement entraînent le pays vers la destruction. Aujourd’hui le gouvernement partira, sera remplacé par un autre», a martelé à l’antenne de la radio Express-Fm la veuve de M. Belaïd, Besma Khalfaoui.

«Le gouvernement sera obligé d’écouter la voix de la rue», a-t-elle ajouté.

Le Premier ministre Ali Larayedh a proposé à maintes reprises d’élargir le gouvernement et de tenir des élections en décembre. Les islamistes ont aussi évoqué, sans réelles précisions, un référendum sur la poursuite de la «transition» post-révolutionnaire.

Mais la Tunisie, deux ans et demi après sa révolution et 21 mois après l’élection de l’ANC, n’a ni constitution ni loi électorale permettant l’instauration d’institutions pérennes.

L’assemblée était, elle, réunie mardi, malgré le boycott d’une soixantaine de députés, pour débattre de la menace «terroriste».

Outre la traque des assassins des opposants, une opération militaire «aérienne et terrestre »»d’ampleur est cours au Mont Châambi, à la frontière algérienne, pour «éradiquer» un groupe armé lié à Al-Qaïda responsable de la mort de dix militaires depuis le 29 juillet.

M. Larayedh en a profité pour affirmer que les actions de protestation mettaient à mal les efforts des forces de sécurité.

«La multiplication des manifestations et des sit-in perturbe les agents des forces de sécurité qui sont obligés d’être dans les rues alors qu’ils devraient participer à des opérations de lutte contre le terrorisme», a-t-il déclaré.

«Nous étions les initiateurs du Printemps arabe, soyons les initiateurs d’un état démocratique par des moyens pacifiques», a dit le chef du gouvernement.

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Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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