Actions d’envergure et nuisances: l’évolution récente du djihadisme (2/3)

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Dans un précédent billet, j’évoquais la double dynamique à l’œuvre dans la mouvance djihadiste: une dite de contraction (en se greffant à des conflits locaux, les djihadistes d’Al-Qaïda voient leur agenda internationaliste s’estomper) et une d’expansion (en se greffant à des conflits locaux, les djihadistes d’Al-Qaïda parviennent à imposer un agenda internationaliste). Beaucoup de branches et de filiales d’Al-Qaïda sont plutôt engagées dans la première dynamique (AQMI, AQI, Al-Qaïda central, les Sheebabs) tandis qu’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) représente l’archétype de la deuxième dynamique. Quelles sont les conséquences opérationnelles de cette double évolution?

Il s’agit d’abord de comprendre ce qu’est le djihadisme aujourd’hui. L’existence du magazine Inspire, l’analyse de la stratégie d’Al-Qaïda et le schéma des attaques effectuées par Al-Qaïda et ses filiales le montrent: la communication djihadiste s’affine mais la menace contre l’Occident a été efficacement contrecarrée. Contrecarrée et non pas éliminée.

Une digression s’impose ici: oui, il faut souligner le succès des services de contre-terrorisme occidentaux qui ont prévenu toute attaque majeure depuis huit ans (attentats de Londres en 2005) malgré les promesses de cataclysme des djihadistes. Il sera bon de s’en souvenir lors du prochain attentat grave avant de vouer aux gémonies ces services pour leur prétendue incompétence. Car il y en aura. La question est de savoir comment on choisit de minimiser ce risque et ses conséquences. Les cris d’orfraie médiatiques poussés à chaque (tentative d’) attentat sont à peu près aussi utiles que de crier devant sa télévision contre le gardien de but qui a accordé un «mauvais» but. Pire, ce genre de commentaire entretient le mythe que le risque zéro contre le terrorisme est atteignable, ce qui pousse les dirigeants à prendre n’importe quelle mesure de sécurité pour la simple raison qu’on pourrait leur reprocher de ne pas avoir tout fait pour protéger la nation. Aux États-Unis, ce genre de raisonnement a coûté 1.000 milliards $ sonnants et trébuchants depuis 2001. Une allocation optimale des ressources inépuisables de l’État américain, à n’en pas douter.

On observe donc des djihadistes qui améliorent leur potentiel d’attraction mais qui sont également confrontés à une marge de manœuvre qui se réduit dans les pays occidentaux, dont les États ont une bonne maîtrise de leur territoire et de leur population. À l’opposé, c’est dans les pays dont l’État maîtrise mal ces deux éléments que les djihadistes s’insèrent facilement. Quoi qu’on pense de l’expression d’«État failli», qui a beaucoup de défauts, c’est dans ce genre de pays que le djihadisme connaît depuis quelques années une recrudescence: Mali, Somalie, Syrie, Yémen, Pakistan, Afghanistan.

Il en résulte que deux types d’opérations se côtoient: des opérations de grande envergure prenant place dans des pays alliés (ou supposés tels) de l’Occident et des actions de nuisance en Occident. Ainsi, au cours de la même semaine que la prise d’otages du Westgate à Nairobi, ce sont des opérations au Nigeria, au Yémen, en Irak et au Pakistan qui ont pris place, causant chacune des dizaines de morts. Rien de tel en Occident, qui est plutôt soumis à des actions proches du sabotage (colis et voitures piégées) et à des actions de loups solitaires amateurs ayant eu des contacts informels avec des réseaux militants, ces «cocktails molotov à la mer» du djihad (attentat de Boston du 15 avril 2013, tentative d’attentat de Times Square le 1er mai 2010).

L’alternative contraction/expansion influence l’évolution des types d’opérations. Si le scénario d’expansion se réalise, le risque d’attaque majeure en Occident augmente. Si au contraire c’est le scénario de contraction qui prévaut, le risque d’attaque majeure en Occident diminue pour se reporter sur les alliés des Occidentaux les plus vulnérables. En l’absence d’une solution évidente pour provoquer l’obsolescence politique du djihadisme, l’intérêt des pays occidentaux est de favoriser le deuxième scénario: circonscrire l’action des djihadistes à des zones précises et œuvrer à la résolution des conflits locaux auxquels ils se greffent. Quels sont les moyens dont disposent les pays occidentaux pour poursuivre cet objectif? Nous verrons les réponses à cette question dans le prochain billet.

Pierre-Alain Clément est directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique et chercheur en résidence de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Son champ d’expertise inclut le Moyen-Orient, l’Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, le terrorisme et l’insurrection, le djihadisme, et l’armement.

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