Suicides: on a ignoré des recommandations qui auraient sauvé des vies, dit la Légion

Des coquelicots ont été déposés sur la Tombe du Soldat inconnu (Photo: Gaëtan Barralon/45eNord.ca)
Temps de lecture estimé : 5 minutes
Des coquelicots ont été déposés sur la Tombe du Soldat inconnu (Photo: Gaëtan Barralon/45eNord.ca)
Des coquelicots ont été déposés sur la Tombe du Soldat inconnu (Archives/Gaëtan Barralon/45eNord.ca)

La réaction de la Légion royale canadienne à la récente vague de suicides chez nos soldats est double: elle pointe vers la pénurie de personnel en soins de santé et déplore que le gouvernement n’ait pas encore suivi les recommandations qui auraient peut-être permis de sauver ces vies.

En réponse à la vague de suicides, la Légion indique, dans un communiqué paru ce matin et intitulé «Des recommandations qui auraient pu venir en aide aux victimes de suicide», se réfèrer au récent rapport de Pierre Daigle soulignant les carences du système de santé mentale dans les Forces armées et ne peut s’empêcher de dire que, si ses recommandations avaient été suivies, la situation serait peut-être différente.

Jusqu’ici, l’armée, qui a toujours affirmé que les déploiements sur le terrain, comme en Afghanistan, ne sont pas un facteur de risque dans les suicides commis et que le taux de suicide dans l’armée demeure stable, ne semblait pas prendre la véritable mesure du problème.

Les Forces armées canadiennes avaient toutefois récemment fait un pas timide vers la reconnaissance du problème et des ses causes.

Avec le retour de nos soldats d’Afghanistan et le nombre d’entre eux devant gérer les effets du syndrome de stress post-traumatique (PTSD) en nette augmentation, les suicides risquent de se multiplier, a finalement admis début décembre le colonel Rakesh Jetly, conseiller en santé mentale auprès de la Direction de la Santé mentale du ministère de la Défense.

Après le colonel Jetly qui admet qu’avec le retour d’Afghanistan le nombre de suicides risque d’augmenter, on est pourtant revenu hier avec le brigadier-général et médecin-chef des Forces armées, Jean-Robert Bernier, à la position initiale de l’armée qui ne reconnaît aucun lien entre la vague de suicides présumés parmi les militaires canadiens et leur déploiement outre-mer.

Les propos d’hier de Jean-Robert Bernier, qui déclarait aux médias en réaction aux récents suicides de quatre soldats que le taux de suicide chez les membres des Forces armées est inférieur au taux dans la population civile comparable et que n’on ne peut établir de lien avec les déploiements de ces soldats à l’étranger ne sont vraiment pas très bien passés, ni dans la population, ni chez les militaires.

Pour le Sénateur Dallaire, l’armée refuse de voir la vérité

Le sénateur libéral et général à la retraite Roméo Dallaire, qui souffre lui-même de TSO et a fait plusieurs tentatives de suicide, a dénoncé à l’antenne de la télévision publique canadienne les propos du médecin-chef de l’armée canadienne.

«Je suis incroyablement déçu», a-t-il dit réagissant aux propos de Jean-Robert Bernier.

«Ne venez pas me dire que quand on vit cette expérience-là et qu’on se retrouve dans un milieu différent, où la famille est éclaboussée, avec les Fêtes qui s’en viennent et l’isolement… on peut s’attendre à ce que les gens prennent une décision radicale», dit Roméo Dallaire.

Par ailleurs, le général Dallaire a déploré une fois encore le manque de ressources pour répondre aux besoins des soldats et des vétérans atteints de stress post-traumatique. «Surtout, souligne-t-il, dans le contexte où l’on ne semble pas prendre le problème au sérieux».

Le gouvernement prévenu depuis au moins 2012

«Ces récents événements on ne peut plus tragiques mettent en lumière le fait qu’il existe une perception chez nos membres en service qu’il ne subsiste aucun espoir. Comment est-ce qu’une culture fondée sur la camaraderie et le travail d’équipe peut-il à ce point contribuer à l’isolement d’un soldat?», lance aujourd’hui la Légion royale canadienne.

Créée en 1926, la Légion est la plus grande organisation de services du Canada qui vient en aide aux vétérans avec au-delà de 320 000 membres. « Sa mission consiste [notamment] à servir les anciens combattants – y compris les membres des Forces armées canadiennes et de la Gendarmerie royale du Canada, en service actif – et leurs familles ». Pas le genre d’organisation à vouloir affrinter l’institution que sont les Forces armées canadiennes pour rien.

En 2012, rappelle la Légion, l’Ombudsman des FAC faisait état dans son rapport intitulé « Ténacité dans l’adversité : Évaluation de la prestation des soins offerts aux membres des Forces canadiennes souffrant de traumatismes liés au stress opérationnel, soins dont ils ont besoin et auxquels ils ont droit », que le système de soins de santé mentale éprouvait d’importantes lacunes qui portaient atteinte aux soins et au soutien offerts aux personnes souffrant de problèmes de santé mentale liés au stress opérationnel.

L’Ombudsman, M. Daigle, rapportait alors, souligne la Légion, que la pénurie chronique de personnel qualifié en soins de santé mentale s’inscrivait comme étant le plus grand obstacle à la prestation de soins et de traitement de haute qualité aux membres des FAC. L’ombudsman avait constaté un très grand manque de ressources au sein de la collectivité de fournisseurs de soins, se retrouvait à plusieurs bases militaires où les TSO étaient le plus répandu. Il y a décrit le système de soins de santé mentale comme étant affligé d’une « très lourde charge de travail ».

Il avait aussi noté, observe la Légion, que ses propres recommandations, faites en 2002 et en 2008, et visant la création d’une base de données nationale qui refléterait exactement le nombre de militaires des FAC touchés par les TSO, n’avaient pas été prises en considération.

Cette base de données se veut un élément important pour s’assurer que des ressources suffisantes soient non seulement en place pour répondre aux besoins, mais qu’elles puissent être aussi disponibles là où le besoin est le plus criant, et ce, tant pour les militaires de la Force régulière que de la Force de réserve.

L’ombudsman était revenu à la charge en novembre

« Le rapport 2012 de l’Ombudsman a soulevé des préoccupations sur un système de soins de santé mentale surchargé et démuni de ressources suffisantes, et sans aucun moyen pour contrôler ou mesurer son efficacité à répondre aux besoins des hommes et des femmes qui, de plein gré, ont accepté d’être au service de leur pays », ajoute la Légion.

Pierre Daigle était d’ailleurs revenu à la charge en novembre dans une mise à jour de son rapport, affirmant que les unités d’appui pour les soldats malades ou blessés souffrent d’«une pénurie de personnel «aiguë», laissant ceux qui sont chargés d’aider les anciens combattants de la guerre d’Afghanistan les plus gravement touchés surchargés de travail, souvent insuffisamment formés et en danger d’épuisement professionnel, selon un nouveau rapport publié l’ombudsman de la Défense nationale.

Les actions VS les commémorations

«Il est grandement temps que le gouvernement prenne des mesures proactives et immédiates pour donner suite aux recommandations contenu dans ce rapport», affirme la Légion.

«Avec l’avènement bientôt du 100e anniversaire de la Première Guerre mondiale, les budgets et les dépenses de voyage qui sont liés à la commémoration de ce pan de notre histoire militaire canadienne ne font plus aucun sens à la lumière des événements tragiques de la dernière semaine», déclare la Légion.

«Comment est-il possible de justifier la dépense de fonds publics pour commémorer nos réalisations en tant que nation, alors que le système de soins de santé mentale qui vient en aide aux hommes et aux femmes au service de notre pays – membres des FAC (Force régulière et de la réserve) et de la GRC, y compris leurs familles – est surchargé et à court de ressources?», conclut la Légion.

À lire aussi:

Valcartier en deuil: le «22» perd l’un des siens >>

 

Un soldat blessé abandonné par son pays, «injustifiable» pour le Parti libéral du Canada >>

 

Suicides chez nos vétérans: «sombre bilan du Canada» pour le NPD >>