Neuf suicides plus tard, la Défense accélère enfin l’embauche en santé mentale

De haut en bas, de gauche à droite: caporal-chef William Eliott, bombardier-chef Travis Halmrast, adjudant Michael McNeil, caporal-chef Sylvain Lelièvre, soldat Jordan Melchior, caporale Leona MacEachern, caporal Adam Eckhart, caporal Camilo Sanhueza-Martinez, lieutenant-colonel Stéphane Beauchemin (montage 45eNord. ca)
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De haut en bas, de gauche à droite: caporal-chef William Eliott, bombardier-chef Travis Halmrast, adjudant Michael McNeil, caporal-chef Sylvain Lelièvre, soldat Jordan Melchior, caporale Leona MacEachern, caporal Adam Eckhart, caporal Camilo Sanhueza-Martinez, lieutenant-colonel Stéphane Beauchemin (montage 45eNord. ca)
De haut en bas, de gauche à droite: caporal-chef William Eliott, bombardier-chef Travis Halmrast, adjudant Michael McNeil, caporal-chef Sylvain Lelièvre, soldat Jordan Melchior, caporale Leona MacEachern, caporal Adam Eckhart, caporal Camilo Sanhueza-Martinez, lieutenant-colonel Stéphane Beauchemin (montage 45eNord. ca)

Il aura fallu neuf suicides pour qu’on mette fin à la Défense nationale à la procédure bureaucratique et tatillonne qui entravait le recrutement de psychiatres et d’autres professionnels de la santé mentale dont on avait besoin pour, non seulement soigner, mais aussi déceler les problèmes de santé mentale.

Dix-huit mois après que le gouvernement Harper a décidé de consacrer 11,4 millions $ pour résoudre le problème de manque chronique de personne et longtemps après qu’un rapport de l’ombudsman de la Défense eut sonner l’alerte, le processus d’embauche ne commence véritablement que maintenant.

Les unités d’appui pour les soldats malades ou blessés souffrent d’une pénurie de personnel «aiguë», laissant ceux qui sont chargés d’aider les anciens combattants de la guerre d’Afghanistan les plus gravement touchés surchargés de travail, souvent insuffisamment formés et en danger d’épuisement professionnel, disait l’ombudsman en 2013.

Ce qui était une vague de suicide est devenu, en moins de deux mois, une déferlante.

Le nombre alarmant de suicides et de suicides présumés a amené début janvier le chef de l’Opposition, Thomas Mulcair, à lancer un appel pressant le Premier ministre Stephen Harper de prendre des «mesures d’urgence».

Déjà, pour bien des observateurs, la question était entendue: la Légion royale canadienne, pour ne citer qu’elle, déplorait déjà la pénurie de personnel en soins de santé et regrettait que le gouvernement n’ait pas encore suivi les recommandations qui auraient peut-être permis de sauver ces vies.

Ce n’est toutefois que maintenant qu’a débuté véritablement le processus d’embauche de 54 personnes pour combler un besoin identifié pour la première il y a dix ans quand ça commençait à chauffer en Afghanistan.

Une porte-parole de la Défense n’a pu préciser quand le processus d’embauche sera achevé ni quand le personnel supplémentaire serait enfin disponible, mais, à ce que rapporte La Presse Canadienne, s’appuyant sur certaines sources au sein du ministère de la Défense, des obstacles à l’embauche ont enfin été éliminés après la vague de suicides des deux derniers mois.

Un plafond sur le nombre total d’employés a été augmenté et les décisions d’embauche dévolues à des gestionnaires de première ligne, plus à même d’évaluer les besoins.

Les deux partis de l’opposition n’ont pas manqué de souligner qu’il était «profondément choquant» que des soldats aient dû s’enlever la vie pour que la bureaucratie fédérale commence enfin à bouger.

Tant le député néo-démocrate Jack Harris et la critique libérale de la défense Joyce Murray disent que c’est inadmissible, surtout à la lumière des histoires qu’ils ont entendues des soldats et de leurs familles qui attendent parfois jusqu’à deux ans deux ans pour avoir accès à des services de counselling.

En décembre sur 45eNord.ca, la députée libérale s’était d’ailleurs dite «bouleversée, et horrifiée, par les récents décès tragiques de membres des Forces armées canadiennes» et, lors de ses vœux du Nouvel An, avait souhaité «que l’on instaure, en matière de défense nationale, une culture où les membres actifs, les membres de la Réserve et les membres opérationnels des FAC sont au cœur de chaque plan, programme et décision budgétaire.

Un rapport de l’ombudsman des Forces canadiennes, à l’automne de 2012, avait souligné que le ministère n’avait jamais atteint son objectif d’embaucher 447 travailleurs en santé mentale, un point de référence établi en… 2003.

Le mois dernier, il n’y avait toujours que 388 postes pourvus . Le nombre avait à peine bougé depuis le rapport de Pierre Daigle et il était resté inchangé depuis…2008.

Les soldats, victimes des procédures d’embauche

Avec la décision il y a 18 mois du gouvernement Harper de consacrer 11,4 millions $ pour résoudre le problème de manque chronique de personne, ce n’était plus un problème d’argent, affirment la plupart des observateurs.

Le commodore à la retraite Hans Jung, ancien médecin-chef des Forces canadiennes, a déclaré à un comité parlementaire en décembre 2012 que «la question n’a jamais été un manque de ressources», mais qu’ il s’agissait plutôt «de la capacité à dépenser les fonds alloués en raison des -pratiques d’embauche-» excessivement compliquées.

Dans sa lutte au déficit et sa chasse au dépenses, le gouvernement conservateur, obsédé par l’équilibre budgétaire, a compromis certains équilibres humains fragiles.

Même si les postes à pourvoir étaient identifiés et l’argent pour ce faire affecté à cette fin, chaque embauche faisant l’objet d’un examen désespérément minutieux : chaque demande devait être justifiée et rejustifée, contrôlée et recontrôlée et soumise à un comité de sous-ministres adjoints de la Défense nationale .

Le processus pouvait parfois prendre six mois…ou plus

Les demandes prenaient tellement de temps à être «acceptées» qu’entre temps, le candidat se trouvait un autre emploi et c’était le retour à la case départ.

Il fallait de nouveau justifier, rejustifier, contrôler, recontrôler, reprenant le processus à zéro, même si la demande avait bien «parcouru le parcours du combattant» une première fois et peut-être davantage.

La réponse à la question posée à l’interne pendant des années: «Pourquoi devons-nous justifier de nouveau chaque poste?» était que, pour augmenter le personnel dans un secteur, du personnel devait être coupé ailleurs.

Le goulot d’étranglement était tel et la pénurie de personnel si inquiétante que, fin 2011,début 2012, que des responsables des services de santé des Forces armées se sont adressés à l’administration fédérale pour être autorisé à embaucher.

Qui plus est, les fonds alloués pour l’embauche qui n’avaient pu être dépensés à cause des pratiques d’embauches «kafkaïennes» devenaient à la fin de l’année fiscale des «crédits périmés» et l’argent était alors retourné au Trésor et perdu pour les services de santé.

En guise d’explication, la porte-parole de la Défense, Marie-Hélène Brisson , a bien affirmé que «Les professionnels de santé mentale sont généralement en nombre insuffisant au Canada, et il peut être difficile d’attirer des candidats qualifiés et expérimentés dans le service public », rapporte La Presse canadienne.

Mais, en novembre 2012, lors d’une comparution devant le comité de la Défense de la Chambre des communes, le médecin-chef des Forces armées, le brigadier-général Jean- Robert Bernier, a déclaré que plus de 200 candidats étaient en attente à ce moment-là pour combler les postes vacants.

Pendant ce temps, au lieu de perdre de l’argent, on perdait des vies.

Demande de débat d’urgence rejetée

Jugeant l’accélération de l’embauche en santé mentale insuffisante, l’Opposition officielle à la Chambres des Communes à Ottawa a pour sa part demandé aujourd’hui la tenue d’un débat d’urgence «afin que le gouvernement s’attaque enfin à la pénurie chronique de professionnels spécialisés en services de santé mentale dans les Forces canadiennes».

Mais les conservateurs ont rejeté la demande de débat d’urgence.

«Des données récentes révèlent que les conservateurs n’ont pas seulement renié la promesse d’augmenter le nombre de professionnels spécialisés en services de santé mentale dans les Forces canadiennes, mais également que, depuis 2012, ils retardent par exprès le recrutement de professionnels spécialisés en santé mentale afin de faire des économies», a déclaré à ce sujet Jack Harris, le porte-parole du NPD en matière de défense nationale.

Plus tôt ce mois-ci, le chef du NPD, Thomas Mulcair, avait demandé au premier ministre de renforcer l’investissement du gouvernement dans les services de santé mentale pour les membres des Forces canadiennes et l’accélération du processus d’enquête des suicides dans l’armée dont certains cas font l’objet d’enquête depuis cinq ans.