L’incendie du NCSM Protecteur, symptôme inquiétant d’un problème plus vaste

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La semaine dernière, les Canadiens ont vu un inquiétant exemple concret de la façon dont le processus d’acquisition du gouvernement peut mettre en danger la vie de nos marins lorsqu’un incendie a éclaté dans la salle des machines du NCSM Protecteur, un navire de ravitaillement de la marine vieux de 44 ans, alors qu’il était rentrait à son port d’attache après des opérations dans l’océan Pacifique.

Les 279 membres d’équipage du Protecteur ont répondu avec professionnalisme et courage. Ils ont fait confiance à leur formation et à leurs camarades. Ensemble ils ont éteint le feu et personne n’a perdu la vie. Mais 20 marins ont tout de même été blessés et le NCSM Protecteur s’est mis à dériver, incapable de continuer par ses propres moyens. Il est actuellement remorqué par un remorqueur américain à Pearl Harbour où la cause de l’incendie et l’étendue des dommages pourront être étudiées.

Alors que nous attendons les résultats de cette enquête , il convient de se demander: Pourquoi, pour commencer, nos marins sont-ils contraints d’exploiter un navire obsolète qui  a près de deux fois leur âge? Pourquoi mettre en danger la vie des membres de leurs familles – les 17 membres de la famille des Forces qui les ont rejoints sur la dernière étape du voyage? Répondre à ces questions révèlent les défaillances systémiques dans les processus du gouvernement pour l’acquisition d’équipements militaires à jour, que ce soit des avions, des navires ou des camions.

Les dangers de navires obsolètes

Les hommes et les femmes qui servent dans les Forces armées canadiennes acceptent que leurs emplois comportent des risques. Ils comprennent et acceptent que leurs vies peuvent être en jeu au service d’une plus grande mission. Mais ces risques ne sont acceptables que s’ils sont causés par la mission à accomplir. Il est irresponsable d’exposer nos marins à ces risques en les forçant à utiliser de l’équipement dangereusement plus à jour.

Le NCSM Protecteur a été mis en service en 1969 et est basé à Esquimalt. Son navire jumeau, le NCSM Preserver, est basé à Halifax. Ces navires transportent du carburant, de l’eau, des munitions, des pièces de rechange, et d’autres fournitures, ainsi que trois hélicoptères Sea King.

Ensemble, ils forment le noyau des groupes de travail de l’Atlantique et du Pacifique du Canada .

Vieux et construits aux normes civiles plutôt que militaires, les deux navires sont obsolètes depuis des années. Beaucoup de systèmes embarqués dataient déjà quand ils ont été installés. Par exemple, au lieu de systèmes de propulsion diesel-électrique comme ceux qu’on trouve sur les autres navires de la Marine canadienne, le Protecteur et le Preserver ont des chaudières au mazout qui produisent de la vapeur pour actionner leurs hélices principales. Les pièces de rechange et les compétences nécessaires pour les réparer sont de plus en plus difficiles à trouver .

Même s’ils ont pour mission de transporter beaucoup de carburant, ces navires de ravitaillement ont des coques simples plutôt que de doubles, augmentant ainsi considérablement le risque d’un déversement de pétrole en cas d’accident. En conséquence, nos navires sont bannis des ports européens et seront bientôt interdits dans les ports des États-Unis aussi. Ce n’est pas seulement dangereux et gênant, cela limite aussi la portée et l’efficacité de notre marine.

Remplacement à long retard

La planification pour remplacer ces navires a commencé en 1992 et le projet a été approuvé en 2004. Le gouvernement de Paul Martin s’est engagé à la construction de trois navires de soutien interarmées (NSI) à un coût de 2,1 milliards de dollars qui devaient être livrés entre 2012 et 2016.

Toutefois, le gouvernement conservateur a annulé le projet de NSI en 2008 pour le relancer seulement en 2010. Le nombre de navires promis a été réduit de trois à deux, le coût est passé à 2,6 milliards de dollars et les capacités promises  des navires ont été déclassées.

La cargaison de carburant sera la moitié de celle des navires d’alimentation courants et un espace dédié pour les véhicules de l’armée a été supprimé, ce qui prive les navires de la capacité de transporter de l’équipement et d’amener des troupes à terre rapidement.

Ces modifications ont été apportées non pas parce que la marine les a demandées, mais parce que les erreurs de budgétisation du gouvernement les rendaient inabordables. En outre, comme le vérificateur général a noté dans son rapport de novembre 2013 sur le programme, «Les documents du ministère indiquent que par l’acquisition de moins de trois navires de soutien interarmées (NSI), la capacité du Canada de réagir de façon autonome à des crises et les opérations d’urgence seront réduites de manière significative.»

Les retards continuent et les coûts des NSI ne cessent d’augmenter. En février 2013, le directeur parlementaire du budget a estimé que le projet coûtera en fait $ 4,13 milliards .

Ces retards signifient que la construction des nouveaux navires de soutien interarmées du Canada ne fera que commencer à la fin 2016 avec un objectif de les avoir en service en 2020-1. C’est deux ans plus tard que la dernière estimation contenue dans le budget fédéral de 2013, et trois ou quatre ans après ;a mise à la retraite prévue du Protecteur et du Preserver. Étant donné que, même si le Protecteur pouvait  être réparé, cela n’aurait pas de sens d’investir des millions dans un navire destiné à la retraite dans les deux prochaines années, le Canada sera très probablement sans capacités de ravitaillement de la marine pour plusieurs années .

Nos frégates et destroyers ne peuvent rester plus d’une dizaine de jours en mer avant de devoir être ravitaillés. Sans nos propres navires de soutien, le Canada sera incapable de déployer des groupes de travail sur les deux côtes sans s’assurer d’abord que nous avons le soutien de nos alliés. Cela pourrait même signifier l’affectation de nos navires de guerre aux groupes de travail des États-Unis.

Symptôme d’un problème plus vaste

Malheureusement, ces retards, annulations de dernière minute et dépassements de coûts sont devenus les symptômes de l’approche du gouvernement conservateur des marchés de défense. Encore et encore, des avions de combat aux hélicoptères, des appareils de recherche et sauvetage aux navires de patrouille dans l’Arctique, etc -, le gouvernement s’est montré incapable de gérer la complexité de multiples ministères et services qui ont tous besoin de travailler ensemble pour obtenir le meilleur équipement pour les membres des Forces et la meilleure valeur pour les contribuables. L’annonce récente du gouvernement qu’il a «re-régler» ses processus une fois de plus en a laissé beaucoup sceptiques.  Ils se demandent comment l’ajout d’encore plus de bureaucratie et de ministères au processus de passation des marchés va résoudre ces problèmes .

Le Canada a eu une longue et fière histoire d’acteur majeur dans les affaires internationales, souvent en raison de la capacité de notre armée à jouer un rôle actif lorsqu’elle y est appelé, mais l’accident de la semaine dernière sur le Protecteur indique très clairement que ce rôle est menacée en raison de retards et de la mauvaise gestion de nos processus d’approvisionnement.

Nos hommes et nos femmes en uniforme méritent mieux.