Le Canada en Afghanistan: rétrospective avec Alexandre Audette-Lagueux

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Alexandre Audette Lagueux lors de son déploiement.
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Alexandre Audette Lagueux lors de son déploiement.
Alexandre Audette Lagueux lors de son déploiement.

À l’occasion de la fin de la mission militaire canadienne en Afghanistan, 45eNord.ca publie, tout au long du mois de mars, une série d’interviews avec celles et ceux qui ont été déployé en mission à 10.000 kilomètres de la maison. Aujourd’hui: Alexandre Audette-Lagueux.

Le caporal-chef Alexandre Audette-Lagueux, 25 ans est membre des Voltigeurs de Québec. En juin 2014, il y aura neuf ans qu’il est réserviste et a été déployé deux fois en Afghanistan.

«J’avais vu des kiosques de recrutement, ça me tentait, je ne savais pas trop vers quoi je m’enlignais, je finissais mon secondaire comme tout le monde. C’était une bonne opportunité pour payer les études, un bon emploi étudiant. Puis, ça a commencé comme ça!», dit-il.

La guerre en Afghanistan? Il n’y avait même pas pensé!

«Comme réserviste, mon entrainement, ça a quand même été long, vu que c’est juste l’été. Le premier été j’ai fait mon cours de recrue, j’ai fait ma qualification de soldat à l’été 2006 et j’ai fait mon cours d’infanterie».

Volontaire sans trop réfléchir

«Ça n’allait pas bien à l’école, je ne me retrouvais pas là dedans, ils ont demandé des volontaires pour l’Afghanistan, puis j’ai levé la main». «C’est un défi que je voulais. Je voulais faire une mission comme telle et là, j’avais l’opportunité. J’ai levé ma main sans trop réfléchir» et j’ai été retenu, vu qu’il manquait de monde pour y aller».

Volontaire en novembre 2006, Alexandre est appelé en janvier 2007, pour lui dire qu’il a été retenu. Ce premier déploiement de la jeune recrue allait être aussi la première rotation francophone à Kandahar.

«La première fois [le premier déploiement], ça a été un très grand stress. C’était la première rotation francophone à Kandahar, personne, d’ici, n’avait encore été sur le terrain.»

Ce que les membres de la famille d’Alexandre pouvaient voir dans les médias «n’était pas toujours positif. C’était souvent lorsqu’il y avait des décès». Il était alors difficile de rassurer la famille. Puis, «tout a déboulé»!

La montée en puissance, l’entraînement pour partir était déjà commencé depuis septembre quand il est arrivé en janvier.

Mi-juillet 2007, premier déploiement à Kandahar

Puis, le choc!

Alexandre et ses camarades débarquent en Afghanistan en plein été afghan :«Ça, il n’y a rien pour préparer à ça» dit en riant le caporal Audette-Lagueux. «On débarque là, la chaleur est épouvantable, et c’est humide. On se dit, ça doit être la chaleur des réacteurs! Mais non, ça s’arrête pas! Et là, on se rend compte à quel point ça peut devenir chaud et on se demande «Comment je vais m’adapter à ça?»

Première étape, l’arrivée à la base intermédiaire, au camp Mirage avec les procédures administratives habituelles, les différents briefings de sécurité, puis, un convoi les mène de la base intermédiaire à leur camp définitif. Ceux qui étaient en place leur montrent comment il font le travail, les nouveaux tentent d’absorber le plus des connaissances transmises par ceux qui partent. Puis, finalement, Alexandre et ses camarades relèvent ceux qui étaient là avant et là, ça commence vraiment.

«Au début, c’est une adaptation, on ne veut pas faire d’erreurs!»

Le réserviste de 19 ans devient un protecteur

«En tant qu’équipe, les différents scénarios, ça nous prépare. Une situation arrive, on sait comment on va réagir au plan opérationnel, mais rien ne peut vraiment nous préparer au choc culturel. Il faut être là-bas pour vraiment se rendre compte qu’on est dans un autre monde», dit le caporal Audette-Lagueux.

Et le rythme «commence plein régime, pas progressivement».

Le jeune réserviste qui s’était enrôlé deux ans plus tôt pour payer ses études fait désormais partie de l’équipe de protection de la force de l’Équipe provinciale de reconstruction de la ville de Kandahar et doit maintenant avec ses camarades protéger l’équipe de reconstruction et protéger le camp.

L’équipe de reconstruction était constituée de différentes ONG canadiennes et américaines auxquelles se greffait le COCIM (les opérations civiles militaires) et menait différents projets dans différents villages de la province de Kandahar.

La compagnie d’Alexandre doit les protéger lors des réunions auxquelles les responsables de l’équipe de reconstruction vont assister partout dans cette province encore hostile où la présence des insurgés talibans est bien réelle. C’est la compagnie d’Alexandre qui assure à l’équipe de reconstruction sa «liberté de mouvement à travers la province».

Tous les soirs, réunis en sections, ils apprennent quelles sont les menaces qui planent auxquelles ils peuvent être confrontés le lendemain dans l’exécution de leur tâche.

Dangereux fossé culturel

Exercice de "House clearing" pour les recrues (Photo: Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Des recrues afghanes s’essayent à la guerre urbaine. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Et, dans l’accomplissement de sa tâche, la compagnie d’Alexandre est, plus que d’autres, confrontée tous les jours aux différences culturelles, et ce n’est pas une mince affaire.

«Essayer de se faire comprendre [des Afghans], voir comment ils fonctionnent, apprendre un peu de leur culture. Des gestes banals que nous on va trouver normal, mais qu’eux vont trouver insultants».

Mais, parfois, cela peut-être amusant. La façon de travailler des Afghans, par exemple, a étonné le jeune réserviste.

«Il manque quelques pouces à une échelle pour atteindre l’endroit où il doivent grimper, ils [les Afghans] vont mettre des briques en dessous au lieu d’aller en chercher une plus longue», se rappelle en souriant Alexandre Audet, ajoutant «Eux- autres, la sécurité, on dirait que… ce n’est pas vraiment une priorité».

Deuxième déploiement, Alexandre, «ange gardien»

Au retour, le jeune réserviste, qui, de son propre aveu, ne savait toujours pas «où il s’enlignait», se porte volontaire pour un deuxième déploiement.

«J’ai une deuxième chance, je vais la saisir […] C’est maintenant ou jamais» se dit Alexandre, «J’avais envie d’y retourner enrichir mon expérience. Je savais que je n’allais probablement pas me retrouver à la même place».

Il se retrouve donc une deuxième fois en Afghanistan de novembre 2010 à juillet 2011 pour la dernière rotation à Kandahar et cette fois, il est affecté à l’équipe d’entraînement de la police afghane.

Comme il n’est pas policier, il est affecté à la sécurité [encore, ndlr]: «Entraîner un policier, je ne sais pas trop ce que ça fait, donc, moi, j’assurais plutôt la protection de ceux qui le faisaient», dit-il.

Il doit suivre les «mentors» canadiens de la police afghane «au jour le jour à travers les différents postes».

À ce deuxième déploiement, Alexandre a beaucoup moins de contact avec les Afghans «J’étais dans la tourelle de mon véhicule et je m’assurais que tout se passait bien […] Si je leur parlais cette fois [aux Afghans] c’était pour des questions de sécurité, comme leur dire de garder leur distance».

«Collaboration» avec les Américains

Les Canadiens, qui à Kandahar en 2007 étaient seuls, sont épaulés par les Américains lors de ce deuxième déploiement.

«C’est totalement différent», dit Alexandre des militaires américains. «Les procédures sont totalement différentes d’un pays à l’autre. Eux autres [les Américains] disent que c’est la bonne façon de faire. Nous on est totalement en désaccord».

Les Américains n’avaient pas l’expertise afghane qu’avaient les Canadiens et se basaient surtout sur l’Irak, souligne-t-il, alors que cela n’était pas du tout, selon lui, l’Irak et l’Afghanistan n’était pas du tout le même type d’insurrection, et cela causait de «petites frictions».

Les Américains, qui avaient le contrôle du district, s’attendaient à ce qu’on agisse selon leurs méthodes. «On a gardé nos façons de faire, mais on s’est adapté aux leurs», de dire Alexandre.

Au retour, un homme

La jeune recrue de 17 ans qui s’était enrôlée pour finir son secondaire est aujourd’hui un caporal-chef de 25 ans.

Alexandre ne peut cacher que «l’esprit de camaraderie qu’il y a sur les petits camps», lui manque.

À son premier déploiement, il avait été accueilli par des tirs de harcèlement sur le camp avec des RPG ( lance-roquettes).

Repartirait-il? Certainement et, d’ailleurs, il serait parti en 2012 pour Kaboul si ça n’avait été qu’il devait «laisser la chance à d’autres».

Aujourd’hui, la famille d’Alexandre n’est pas peu fière de ce jeune réserviste qui est parti pour l’Afghanistan la première fois en 2007 alors qu’il n’avait que 19 ans.

Après ces deux déploiements en Afghanistan, le premier de sept mois et le second de huit mois, Alexandre Audette-Lagueux a un regard bien différent sur la vie, surtout, dit-il «au niveau de la gravité des situations», et, souvent, maintenant, face à toutes sortes de situation, il se dit avec philisophie «Ça pourrait être pire!».