Le Canada en Afghanistan: rétrospective avec Jonathan Audet

Le major Jonathan Audet et le capitaine Don Morison, du Groupe consultatif sur l'instruction du Centre d'entraînement militaire de Kaboul (CEMK), devant le Quartier général (QG) du CEMK en préparation pour un mouvement routier vers le QG de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) lors de la transition de la ROTO 2 à la ROTO 3.
Temps de lecture estimé : 6 minutes
Le major Jonathan Audet et le capitaine Don Morison, du Groupe consultatif sur l'instruction du Centre d'entraînement militaire de Kaboul (CEMK), devant le Quartier général (QG) du CEMK en préparation pour un mouvement routier vers le QG de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) lors de la transition de la ROTO 2 à la ROTO 3.
Le major Jonathan Audet et le capitaine Don Morison, du Groupe consultatif sur l’instruction du Centre d’entraînement militaire de Kaboul (CEMK), devant le Quartier général (QG) du CEMK en préparation pour un mouvement routier vers le QG de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) lors de la transition de la ROTO 2 à la ROTO 3.

Tout au long du mois de mars, 45eNord.ca publie une série d’interviews avec celles et ceux qui ont été déployé en mission à 10.000 kilomètres de la maison, en Afghanistan. Aujourd’hui: le major Jonathan Audet.

Jonathan Audet s’est enrôlé en 1998 comme officier de milice au 4e Régiment d’artillerie antiaérienne de Moncton, au Nouveau-Brunswick.

Il est désormais commandant de la batterie Q du 5e Régiment d’artillerie légère du Canada (5 RALC) à Valcartier, un artilleur de carrière prêt au combat qui a dû aussi apprendre à aimer le thé…

La vie militaire «c’est quelque chose qui m’intéressait, mais j’avais pas nécessairement décidé de faire une carrière là dedans», dit-il, ajoutant toutefois avec un sourire, qu’il «a été élevé dans l’aviation avec un père qui était ingénieur», alors, de nous confier Jonathan «militaire, ça m’a toujours intéressé, alors, c’était un bon début, dans dire que j’allais me commettre à ça toute ma vie», car «j’étais pas décidé encore».

Mais «J’aimais ça, j’adore toujours ce que je fais, «la milice, c’était juste la petite -goutte- qui m’a fait vouloir continuer de faire une carrière» militaire.

Il faut aussi savoir, nous souligne-t-il, que sa première unité était un mélange de réservistes et de soldats de la Régulière et que, même milicien, il travaillait déjà «avec des gars de la Régulière».

Un père militaire, des camarades soldats de la Régulière, il n’en fallait pas plus pour que Jonathan fasse le saut.

Sa spécialisation n’étant pas très en demande sur les théâtres d’opération à l’étranger, Jonathan ne fera qu’un déploiement de 6 mois et demi en 2012 en Afghanistan avec la FO-4-12.

»C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai joint les Forces, pas pour rester au Canada, mais pour faire les déploiements, aller outre-mer sur une mission comme la Bosnie, l’Afghanistan ou quelque autre mission qui va venir dans le futur».

«Je sais dans quoi je me suis embarqué», c’est plus facile ainsi d’y aller que si tu n’étais pas prêt à y aller, souligne Jonathan Audet.
«C’est une aventure, un nouveau vécu chaque fois. On travaille avec de nouvelles personnes, autant des Canadiens que d’autres pays, autant les Afghans qu’on était là pour mentorer sur notre opération».

Les Canadiens étaient déjà alors en mission de formation en Afghanistan, mais, dans la préparation au déploiement, les Forces armées se sont assurés «que nos habilités de soldats étaient toujours là, parce qu’on s’en allait dans une zone de combat où on pouvait se faire attaquer», note Jonathan Audet.

Mais, le Canada étant ce qu’il est, nos soldats ont aussi été plus sensibilisés à la culture afghane que leurs collègues américains «On a aussi appris la culture afghane», souligne le militaire. «On a appris des militaires qui ont fait plusieurs missions là-bas avant nous», comment gérer la différence culturelle. «C’est vraiment une culture différente de la nôtre et le plus gros défi, c’est d’arriver avec une ouverture d’esprit», observe Jonathan Audet.

Cette sensibilité culturelle était d’autant plus importante qu’au moment de l’arrivée de Jonathan, la mission en était à mentorer, non pas les simples soldats, mais les cadres et les officiers supérieurs de l’armée afghane. En d’autres mots, à mentorer les mentors…

L’arrivée a été complètement folle

«C’était spécial. J’étais fatigué, ça faisait proche de 24 heures et plus qu’on volait de Québec, avec [en plus] un retard de 6 heures au départ de Québec dû à un problème d’avion. On est arrivé à 10h, 11h du soir, c’était la nuit».

«En tant qu’officier des opérations d’une nouvelle garnison, ils sont venus me chercher, moi et chef d’État- major immédiatement et nous ont amené au nouveau camp dans la nuit. On est arrivés , il était minuit, 1h du matin».

«L’arrivée était complètement folle», dit le major. «Il m’ont présenté le camp, une petite tournée pour s’assurer que je savais où était mon point et le bunker si jamais il y avait une attaque, ils m’ont montré où était la cuisine et, le lendemain matin, au soleil, là la réalité a commencé à -taper-»

La mission de mentor: t’as intérêt à aimer le thé!

En arrivant au camp Alamo, son prédécesseur l’attendait et les rencontres commencent tout de suite alors que Jonathan Audet n’est pas encore remis du décalage «Deux, trois heures, du café, encore deux, trois heures et du café« et ça continue.

Et le choc de s’apercevoir qu’on va vivre dans ce petit monde [le camp, ndlr] de 200 m par 200 m pour les prochains neuf mois.

Jonathan Audet devient au centre de formation militaire le mentor «du colonel afghan responsable des cours, des plans de cours , de l’évolution des cours», un des trois plus importants hauts gradés de l’institution.

Les Canadiens devaient voir à l’École des recrues de l’armée afghane «comment les majors, les lieutenants-colonels , les «full» colonels [afghans ] géraient l’aspect stratégique et l’aspect dynamique. C’était tout un défi que d’amener la culture canadienne, de regarder comment eux font les choses et, après, de voir ce qui était acceptable»,ou pas. «C’était dû -give and take-affirme le major Audet.

Toute différente soit la culture afghane sa préparation lui a toutefois un choc culturel, affirme-t-il, d’autant plus qu’il traitait avec des officiers supérieurs, sans doute plus éduqués que les simples soldats.

Il a pu constater par contre que les relations des soldats afghans avec leurs officiers «étaient très différentes de la nôtre» à tel point que, parfois, les Canadiens ont tout de même dû signifier aux Afghans que certains comportements n’étaient pas acceptables, confie Jonathan Audet, sans toutefois apporter plus de précisions…soulignant que «des fois, ça fonctionne, des fois ça fonctionne pas».

«Beaucoup de discussions. Des heures de temps avec un bon chaï afghan à discuter dans son bureau».

«Le plus gros défi a été de bâtir un lien de confiance parce que, -veux-veux-pas-, un major à 34 ans, je suis en train de mentorer un -full-colonel afghan de 50 quelque années, je suis vu comme le junior des juniors dans tous les sens du mot. Il a fallu que j’aie bâti ce lien de confiance avant que je puisse commencer à proposer des affaires», note le militaire canadien.

Mais, ajoute-t-il,« une fois cette relation bâtie, on se parlait de tout, de famille, de leurs plans futurs. C’était vraiment cette relation interpersonnelle qui était la plus importante».

Jonathan Audet se rappelle tout particulièrement d’une journée où le colonel lui parlait de son fils: «Si je me rappelle bien il avait une fille et deux fils dont un était -dans le militaire- et l’autre, son plus jeune, qui avait des problèmes, une déficience mentale, aimait faire des collections de drapeaux».

Un jour, le colonel demande au major Audet si on pourrait l’aider à trouver des drapeaux. «C’était à l’époque où on avait fait notre carnaval à Kaboul, on avait bâti notre château de carnaval à l’intérieur du camp».

Alors, après le carnaval, le militaire canadien ramasse tous les drapeaux pour faire les décorations qu’ils avaient reçu pour l’occasion [ à l’exception, bien sûr, des drapeaux officiels, ndlr] et les apporte au colonel pour son fils.

Mais le danger est toujours présent

Gérer les convois à Kaboul était certes plus facile que plus au sud, à Kandahar, mais la mission se déroulait sur fond de violences à Kaboul.
«On était jamais la cible, mais on était toujours proche [des lieux de l’attaque], 1 kilomètre ou moins, on avait des canadiens qui étaient proches», souligne le major Audet.

«C’est sûr que le risque est là, il y a un certain niveau de stress quand on roulait , et même à la garnison. On a eu des événements»
«L’événement le plus marquant, on avait une livraison de poches de sables[ sacs de sable, ndlr] qui étaient supposées renforcer la sécurité du village des interprètes [dont les Canadiens devaient assurer la sécurité, ndlr]. On avait deux voyages de 1000 quelque poches et plus qui étaient censées venir du camp Phoenix à trois kilomètres du camp Alamo».

«Trois kilomètres, avec le trafic à Kaboul, à peu près une demi-heure», se dit alors le militaire canadien. Mais les camions ne sont arrivés que 24 heures plus tard et il a fallu les inspecter pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été piégés.

Cet événement a été un rappel que les militaires canadiens étaient toujours dans une zone de combat et que, jusqu’à la fin de la mission de formation, le danger était toujours présent.

Jonathan Audet, un artilleur de carrière qui a dû apprendre à aimer le temps, mais qui a aussi appris qu’en zone hostile, le thé n’a vraiment pas le même goût….