Le Canada en Afghanistan: rétrospective avec Martin Forgues

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Martin Forgues, alors soldat,  à Kandahar en Afghanistanavec, à ses côtés, le journaliste Fabrice de Pierrebourg
Martin Forgues, alors soldat, à Kandahar en Afghanistanavec, à ses côtés, le journaliste Fabrice de Pierrebourg

Tout au long du mois de mars, 45eNord.ca publie une série d’interviews avec celles et ceux qui ont été déployé en mission à 10.000 kilomètres de la maison, en Afghanistan. Aujourd’hui: Martin Forgues, un idéaliste passé de soldat de l’Armée canadienne à soldat de l’information.

À 18 ans, Martin Forgues s’est enrôlé dans la réserve au Régiment de Maisonneuve à l’été 1999 avant les événements du 11 septembre «un peu par idéalisme mal placé» en pensant surtout aux missions de maintien de la paix.

Comme beaucoup de ceux qui s’étaient enrôlés avant l’attaque du World Trade Center, il ne pensait pas nécessairement à la guerre et se voyait déjà, dit-il, «un casque bleu sur la tête» en train de s’interposer quelque part dans un village d’Afrique entre des belligérants.

Il débute dans l’infanterie et, deux ans et demi après s’être enrôlé, le jeune idéaliste qui rêvait de missions de la paix, devenu caporal, part pour son premier déploiement à l’étranger, en Bosnie.

Le jeune réserviste se retrouve avec la Compagnie C du 2e Bataillon Royal 22e à Bihać , en Bosnie-Herzégovine, non loin de la frontière avec la Croatie.

Et, même s’il s’agissait d’une mission de maintien de la paix, c’est le premier contact de Martin avec la réalité de la guerre: des bâtiments détruits, mais aussi l’absence de jeunes hommes entre 25 et 40 ans dans cette ville où il n’y a plus que des femmes, des enfants et des vieillards.
«Là, tu réalises un peu», dit Martin presque avec emphase,« les dommages que la guerre peut faire sur une société».

Premiers chocs aussi quand, alors en Bosnie, le jeune réserviste et ses camarades apprennent qu’en Afghanistan, un avion F-16 américain a tué par erreur le 17 avril 2002 près de Kandahar deux soldats canadiens du Princess Patricia.

«Là-bas, c’est -fucking- vrai! C’est la guerre!», se dit alors le jeune militaire de 20 ans enrôlé deux ans et demi en rêvant de missions de la paix.
De retour de Bosnie, deux options, s’enrôler dans la Régulière ou retourner à l’école.

Bien intégré avec le 22, mais accepté à Concordia, il retourne à l’Université, mais l’armée et les camarades lui manquent et, ce qui devait arriver arriva: en 2006, il rempile.

Forgues, le jeune idéaliste qui avait intégré les Forces canadiennes en rêvant de porte un casque bleu de l’ONU se porte quand même volontaire pour l’Afghanistan où il va rejoindre ses camarades au mois de septembre 2006.

Intégré dans une unité du 3e Bataillon, il est promu caporal-chef et commandant adjoint de section de la Compagnie de protection de l’Équipe de reconstruction provinciale à Kandahar.

Pourtant, «Je ne me suis jamais considéré comme un soldat de carrière», dit Martin Forgues . «J’ai toujours voulu, depuis le CEGEP , être journaliste. J’avais travaillé au journal étudiant, au CÉGEP, à l’Université».

L’armée a été pour Martin un «rite de passage et…une aventure qui s’est prolongée… pendant 11 ans et demi!».

Puis, de 2008 à 2010, Martin est aux opérations psychologiques (les psy ops), où il atteint le grade de sergent , devient commandant de section et a, pour la première fois une vue d’ensemble de l’opération.

«Les gars sur le terrain ont toujours fait une job incroyable, dit-il, mais c’était au niveau supérieur, la stratégie que c’est atroce».

Au «psy ops», pour faire leur travail, «on est vraiment dans le secret des dieux. On reçoit tous les rapports de terrain, on connaissait le « big picture » de la mission pour pouvoir mener nos campagnes. On s’en allait, comme si la victoire n’était plus un objectif», dit le journaliste-soldat.» «Qu’on gagne ou qu’on perde, on s’en va».

En tant que réserviste, Martin peut, comme un employé dans une entreprise, décider de partir. Après s’être assuré d’avoir un remplaçant,
La «croyance» en la mission ébranlée, après s’être assuré d’avoir un remplaçant, Martin, alors commandant de section, décide de partir et donne alors son «trente jours» d’avis à son major.

Après avoir été imprégné pendant 12 ans des valeurs des Forces armées, Martin a vécu longtemps avec l’idée d’avoir abandonné ses gars.
Mais, avant le départ d’une rotation en novembre, Martin se rend à un «party» où il retrouve «ses gars» avec leur nouveau sergent et, là, après avoir bien bu, les gars «lui disent qu’il n’y a pas de problème, qu’ils connaissent son histoire et le comprennent», précisant bien qu’ils lui sont reconnaissants pour «les avoir amené au niveau où ils sont», confie Martin avec émotion.

Finalement, après plus de 12 ans dans les Forces canadiennes, le 30 décembre 2010, Martin Forgues est redevenu un civil.

Martin Forgues, soldat de l’information

Maintenant journaliste indépendant depuis trois ans, Martin Forgues se dit libre de faire ce qu’il veut.

Après une première année comme journaliste généraliste, il est revenu à l’actualité militaire.

Le travail de Martin n’est pas focalisé sur l’armée canadienne, comme on pourrait le croire, mais, de façon plus vaste, sur la guerre et, particulièrement, ses effets sur la population civile.

En janvier 2013, par exemple, on le retrouve au Mali pendant l’intervention française [l’opération Serval] où l’ancien militaire rencontre de civils qu’il ne voit alors plus «de sa perspective de soldat».

«Quand tu vois l’explosion d’un tir d’artillerie quand tu es soldat, tu es content, parce que l’ennemi a été détruit», mais, souligne martin «il y a probablement des gens autour qui ont été blessés». «Comme soldat, ce n’est pas une bonne chose d’y penser, parce que ça te déconcentre de ta job, mais, comme journaliste, c’est l’aspect que je veux aller chercher maintenant. C’est un pont de vue qu’on a pas souvent».

Après le Mali, Martin voudrait ainsi se rendre en Syrie, en Centrafrique, au Soudan du Sud, mais, avant, pour «boucler la boucle», il est retourné en novembre en tant que journaliste en Afghanistan.

Pour l’ex-militaire devenu journaliste, «on a pas fait encore le tour de l’histoire», ni mesurer toutes les «conséquences à moyen et à long terme de notre passage là-bas» et c’est important, dit-il «que le, public soit renseigné là-dessus».

Il aimerait maintenant aller sur les champs de bataille «peu explorés»: «Ça prend du monde d’ici qui va » sur le zones de conflits «et qui raconte l’histoire», insiste Martin.

Avantage non négligeable, après 12 ans dans les Forces canadiennes, il connait les ficelles du métier de soldat , mais, aujourd’hui, de soldat de l’Armée canadienne, Martin Forgues est devenu un soldat de l’information.

Un soldat de l’information qui fait du «journalisme engagé» et qui l’assume.

Dans l’«L’Afghanicide», un livre qui paraîtra en avril chez VLB en avril, Martin Forgues raconte la guerre en Afghanistan de façon extrêmement critique et ne cache pas qu’à son avis, malgré le travail remarquable des soldats sur le terrain, les décisions stratégiques ont été à son avis désastreuses.

Il rappelle aussi que, «tout ce qui s’est passé en Afghanistan, l’impact principal, c’est sur eux [les Afghans], pas sur nous [les Canadiens]» et soutient qu’à la faveur du conflit en Afghanistan, le Canada s’est rebâti une réputation militaire et une armée aux frais des populations civiles afghanes.

Il travaille aussi sur un documentaire sur les anciens combattants «C’est un sujet qui vient me chercher, dit l’ex-militaire, moi je m’en sors bien, mais j’ai des collègues pour qui ça ne va vraiment pas. Je sens que le gouvernement se désengage de ses responsabilités au nom de l’austérité budgétaire.»

Martin Forgues poursuit donc maintenant son combat comme soldat de l’information.

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT #OpLENTUS

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