Le Canada en Afghanistan: rétrospective avec Richard Giguère

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Le 3 juillet 2011, le commandant adjoint de la Force opérationnelle Kandahar, le Colonel Richard Giguère, discute avec des Afghans invités à l’inauguration officielle du Centre du district de Daman. (Archives/Sergent Matthew McGregor/Caméra de combat des Forces canadiennes)
Le 3 juillet 2011, le commandant adjoint de la Force opérationnelle Kandahar, le Colonel Richard Giguère, discute avec des Afghans invités à l’inauguration officielle du Centre du district de Daman. (Archives/Sergent Matthew McGregor/Caméra de combat des Forces canadiennes)

À l’occasion de la fin de la mission militaire canadienne en Afghanistan, 45eNord.ca publie, tout au long du mois de mars, une série d’interviews avec celles et ceux qui ont été déployés en mission à 10.000 kilomètres de la maison. Aujourd’hui: Richard Giguère.

Le brigadier-général Richard Giguère a été en Afghanistan un nombre incalculable de fois! En tant que commandant de la 2e Division du Canada (ex Secteur du Québec de la Force Terrestre) il est allé à plusieurs reprises visiter les troupes. Désormais à Toronto, à la tête du Collège des Forces canadiennes où sont donnés des cours de perfectionnement aux officiers qui veulent occuper des postes de commandement et d’état-major interarmées, le brigadier-général a accepté de regarder en arrière pour 45eNord.ca.

Kaboul

Pour son premier déploiement en terre afghane, c’est en qualité de chef d’état-major de la brigade multinationale de Kaboul qu’il se retrouve dans la capitale du pays entre janvier et juillet 2004. À cette époque là, le groupement tactique du 3e Bataillon, Royal 22e Régiment était l’unité en place et la brigade était commandé par le brigadier-général Jocelyn Lacroix.

Auparavant chef des opérations au Secteur du Québec de la Force Terrestre, Richard Giguère précise que le Canada avait été mandaté pour faire la mission et chargé de former une bonne partie de l’état-major.

«Avant de partir on a eu beaucoup de lectures, de cours donnés par des afghans ou des universitaires. On étudiait les campagnes militaires qui ont été faites là depuis Alexandre Le Grand, mais c’est avec étonnement que j’ai appris que si Kaboul était une ville pas mal détruite en 2004, ce n’était pas à cause de la guerre soviétique, mais qu’en fait c’était du à une guerre civile au début des années 1990 entre les différentes ethnies. De le lire, mais ensuite de le voir par soi-même, ça avait quelque chose de vraiment excitant».

Chef d’orchestre de la brigade multinationale, Richard Giguère précise que si le Canada fournissait une bonne partie de l’état-major, d’autres pays étaient présents, comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou des pays d’Europe de l’est. «Quand on est arrivé en théâtre [opérationnel], c’était la première fois qu’on s’est  retrouvés tous ensemble. Il a fallu beaucoup de travail pour arriver à synchroniser cette équipe afin d’atteindre les objectifs que le commandant fixait. On avait des réunions fréquentes sur les opérations courantes, mais une partie de l’état-major avait pour mission de travailler sur les futures opérations, sur la logistique, sur le renseignement… les journées étaient vraiment occupées», dit le brigadier-général.

Les bons moments qu’il garde en tête restent lorsqu’il avait l’opportunité de sortir du Quartier général pour aller visiter les troupes sur le terrain. «C’était ma récompense», lance à la blague le général. «Voir les troupes sur le terrain, ça permet aussi de ne pas se couper de la réalité. J’utilisais toutes ces visites pour prendre le pouls de nos troupes et de nos opérations».

Dans l'ouest de Kaboul, en Afghanistan, deux Pakistanais ont été abattus par les services secrets afghans alors qu'ils attaquaient une mosquée chiite (Photo: Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Kaboul, en décembre 2012. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

En 2004, l’Armée nationale afghane et la Police nationale afghane en était à leurs balbutiements. «On revenait de loin vous savez! Quand les talibans ont été chassés, l’Afghanistan était bonne dernière du classement du magazine The Economist [le pays est désormais remonté d’une trentaine de places, selon des données de la Banque mondiale], mais quand je regarde aujourd’hui… je suis retourné dans la capitale à Noël 2012 lorsque nous avions une rotation du Secteur du Québec, on voyait des embouteillages, les marchés étaient pleins. Contrairement à Toronto, les embouteillages sont comme un signe de progrès. Il y a beaucoup de constructions, l’Internet… On est parti dans la bonne direction, il y a beaucoup de travail de fait et il en reste encore à faire».

Le commandant du Collège des Forces canadiennes rappelle également que ce genre de transformations, le changement complet d’une société, se fait dans la durée. «Nos pays ont mis des centaines d’années, ça ne s’est pas fait en cinq ou dix ans. Nous avons planté beaucoup de graines, que ce soit en éducation, en voirie, en développement, en gestion du gouvernement, en constructions. Maintenant, les afghans sont en meilleure posture pour prendre ces graines et faire grandir ces projets et leur pays à leur façon, selon leurs coutumes et non pas d’une façon canadienne.»

«J’ai dis à des collègues afghans qu’un de mes rêves, serait de revenir en Afghanistan un jour, mais en tant que touriste avec mes enfants afin de visiter le pays».

Kandahar

C’est en qualité de commandant adjoint de la Force opérationnelle Kandahar que le colonel Giguère se déploie pour la deuxième fois en 2010-2011 avec le groupement tactique du 1er Bataillon, Royal 22e Régiment. Contrairement à Kaboul, en 2004, cette fois ce sont des opérations de contre-insurrection dans le sud du pays que doit faire la rotation. La roto 10 sera d’ailleurs la dernière à mener ces opérations, jusqu’à la fermeture de l’Opération ATHENA en juillet 2011.

«En 2004 on ne parlait pas trop de contre-insurrection, précise Richard Giguère. On faisait notre travail de sécuriser la ville pour faire les activités normales. Kandahar c’était vraiment des opérations de combats, de l’armement, alors que Kaboul on patrouillait, on assurait une présence».

Pour opérer dans un environnement comme celui de Kandahar, le brigadier-général Giguère indique que l’entraînement était fort logiquement orienté sur les tactiques, les techniques et les procédures pour la contre-insurrection. «Il nous fallait une bonne préparation pour connaître tous les joueurs en place, mais aussi appuyer les forces afghanes qui étaient bien supérieures à ce que nous avions connu en 2004. Vers la fin de la rotation, le brigadier-général Habibi faisait ses plans, avaient ses objectifs, et nous on était là pour l’appuyer.»

En 2011, lors de son deuxième déploiement en Afghanistan, le colonel Richard Giguère prend des notes lors d’une visites des troupes sur le terrain.

Lorsque le commandant était sur le terrain, le colonel Giguère restait en arrière à Kandahar pour ne jamais se trouver au même endroit au même moment. «Lorsqu’il était au front, j’étais en arrière, et quand lui était en arrière, je montais au front», explique Richard Giguère.

«On planifiait nos opérations sur le terrain et il a fallu notamment faire toute la planification de la relève sur place avec les Américains. Une des opérations les plus compliquées, c’est une relève sur place, alors qu’on est au contact de l’ennemi. Il faut que l’ont quitte nos lignes, mais qu’on se fasse remplacer de manière transparente, sans que les opposants s’en rendent compte. En plus de cela, je me suis occupé de tout le rappel vers le Canada ou vers Kaboul de l’équipement. C’est comme une course de relais, raconte le général. Quand on passe le relais, il ne faut pas ralentir, on est toujours en train de sprinter au maximum, et c’est ça qu’on voulait faire, s’assurer qu’on demeure sur le terrain avec toute notre énergie jusqu’à la dernière seconde quand on allait monter dans l’avion pour rentrer au Canada.»

Comme indiqué hier, dans notre article rétrospective avec Raymonde Thériault, le premier décès de la rotation fut le caporal Martin. Le colonel Giguère précise l’avoir appris sur le réseau de communication qu’ils avaient avec les troupes sur le terrain.

«Quand on fait un déploiement, on fais des ‘vignettes’, des études de cas de situations où l’on répond à la situation en question. On avait pratiqué, simulé si ça devait arriver pour que l’état-major soit prêt. On avait passer au travers de nos procédures et lorsque c’est arrivé pour la première fois, toute la machine s’est enclenché rapidement, tous les gens savaient quoi faire dans le cadre de cette tragédie».

Se rappelant de ces moments difficiles que sont les cérémonies de la rampe, le brigadier-général Giguère raconte que l’objectif était de s’assurer de dire au revoir à un frère d’armes avec «toute la dignité et tout le respect qui lui est du». «Tout l’aspect réel embarque à ce moment. On vient de perdre un frère d’armes et il y a de vrais parents, une vraie famille, de vrais amis à prendre en compte. À notre niveau, on réfléchit alors comment expliquer cela, comment reprendre les opérations après ça.»

«Moment intense vécu par tout le monde», «esprit d’équipe qui aide à passer à travers», «cela viens nous chercher dans nos fibres les plus profondes», confie Richard Giguère.

«Vous savez… lorsqu’à l’aéroport de Québec, tous les soldats sont là, tous les commandant à tous les niveaux on fait le vœu de vouloir ramener tout le monde, mais on sait qu’on s’en va dans endroit dangereux, alors il y a toujours ça dans notre esprit. On doit rester professionnel… on le doit par respect pour la personne tombée et pour les personnes qui restent», affirme-t-il. «Je fais souvent la comparaison de notre métier avec les pompiers. Mon grand-père était pompier, et lorsqu’il y a un feu, le pompier veut y aller! C’est pour ça qu’on l’a entraîné. On s’attend à ce qu’il délivre tout ce qu’on lui a appris au cours de l’entrainement pour vaincre le feu. Il se dit que c’est son devoir d’y aller, qu’on compte sur lui… c’est la même chose pour nous!»

Leçons d’aujourd’hui, leçons de demain

Des cours, dits junior, sont donnés au Collège des Forces canadiennes, et une grande majorité de ces étudiants sont des majors de l’Armée canadienne. «Ce sont de purs produits de notre campagne en Afghanistan, indique le brigadier-général. Ces gens là ont l’expérience afghane et beaucoup ont eu une expérience de commandement sur le terrain au contact de l’ennemi. Moi je suis un peu plus âgé, j’ai vécu l’époque de la Guerre froide, des déploiements avec les Nations Unies, alors avec ce recul que j’ai, cela permet d’apporter d’autres formes de conflit en ligne de mire. Le prochain conflit ne sera peut être pas comme l’Afghanistan. Ce sera peut être de style de la Guerre froide ou comme dans les Balkans. Oui, il y a beaucoup de leçons apprises de la contre-insurrection, mais il y a d’autres choses à considérer quand on étudie les stratégies de guerres, car on ne sait pas de quoi demain sera fait», conclu le brigadier-général.

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT #OpLENTUS

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