Diplomatie multilatérale: il n’y a pas que le poids qui compte

Le professeur Vincent Pouliot le 15 avril au CIRRICQ (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)
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Le professeur Vincent Pouliot le 15 avril au CIRRICQ (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)
Le professeur Vincent Pouliot le 15 avril au CIRRICQ (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)

En diplomatie multilatérale, il n’y a pas, loin de là, que le poids que les grandes puissances amènent à la table de négociation qui compte. La compétence des joueurs et leur maîtrise du jeu font que des puissances moyennes comme la France et la Grande-Bretagne acquiert en cours de négociation une influence déterminante.

C’est du moins ce qui ressort d’une conférence prononcée mardi 15 avril au CIRRICQ par le professeur de McGill Vincent Pouliot.

Le CIRRICQ, le Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec, a été créé en 2012. Il regroupe des professeurs, des chercheurs postdoctoraux et des candidats au doctorat provenant de diverses institutions universitaires, des groupes de recherche et des praticiens pour étudier les objets liés à la politique internationale du Canada et du Québec.

Mardi 5 avril, le professeur Justin Massie de l’UQUAM, directeur de recherche au CIRRICQ, y accueillait le professeur de l’Université de l’université McGill Vincent Pouliot.

Le spécialiste en politique des organisations internationales et en gouvernance de la sécurité mondiale de McGill a présenté à cette occasion aux étudiants et professeurs réunis à l’UQUAM les résultats d’une recherche menée récemment avec sa collègue de l’Université de Copenhague et ex chef de section au ministère danois des Affaires étrangères, Rebecca Adler-Nissen, sur l’influence de la diplomatie multilatérale et le cas de l’intervention en Libye en 2011.

Pour cette recherche, présentée dans un article intitulé Power in Practice: Negotiating the International Intervention le 29 janvier dernier dans le European Journal of International relations, les chercheurs ont réalisé 55 entrevues semi-dirigées avec des diplomates et des délégués impliqués dans les négociations qui ont mené en 2011 à l’adoption à l’ONU des résolutions 1970 et 1973 qui ont permis l’intervention militaire qui a conduit à la chute du régime Khadafi.

L’étude des professeurs Pouliot et Adler-Nissen s’est penché notamment sur ce que les auteurs ont appelé quelques «anomalies»: Comment la France et le Royaume-Uni sont-ils parvenus à convaincre des Américains plutôt sceptiques? Pourquoi la Turquie et l’Allemagne ont-ils supporté l’action de l’OTAN en dépit de leur désaccord? Et comment les états du «BRICS» (Brésil, Russie, Inde et Chine, l’Afrique du Sud – ont-ils été mis en échec au Conseil de sécurité?

Pour les chercheurs, le cas de la Libye illustrent bien que les sources d’influence en diplomatie multilatérale sont aussi endogènes, naissent à l’intérieur de la dynamique des relations entre les puissances lors des négociations et que la dynamique des négociations peut être tout aussi importantes que le poids que les joueurs apportent à table du fait de la puissance des pays qu’ils représentent.

Tableau tiré de Power in Practice: Negotiating the International Intervention (courtoisie Vincent Pouliot)

L’étude relève que, par exemple, lors de la négociation de la résolution 1970, la mission britannique avait pris l’initiative, les missions française et britannique avaient ensuite accéléré le tempo et, faisant usage de leur marge de manœuvre, pris tout les autres pays de vitesse.

Par la suite, les missions britannique et française ont manipilé les procédures à leur avantage et le Liban a été instrumentalisé comme «voix de la région».

Finalement, lors de la négociation de la résolution 1973, alors que la mission américaine se prononce en faveur d’une intervention musclée, les diplomates français, britanniques et américains appliquent une pression sur les missions réfractaires et occupent le terrain de la moralité.

Lors de sa conférence au CIRRICQ, le professeur Pouliot n’a pas manqué de souligner que ce cas illustre bien que les sources d’influence en diplomatie multilatérale sont aussi endogènes.

C’est ainsi que, par leur compétence et leur maîtrise du jeu, les négociateurs de puissances moyennes comme la France et la Grande-Bretagne ont réussi à si bien prendre de vitesse les autres puissances que devant le prix élevé qu’auraient alors coûté leur opposition, des pays comme la Chine et la Russie ont dû accepter l’intervention militaire en Libye.

Il n’est toutefois pas certain que l’exploit puisse être répété. Après la Libye, les Russes, sur leur garde, semblent s’être juré qu’on ne les y reprendrait plus. Mais, cette année là, en 2011, un certain Mouamar Khadafi, qui se croyait protégé par ses puissants alliés, a a eu un exemple éloquent de la différence peut faire la compétence des négociateurs en diplomatie multilatérale