Entorse à son pacifisme officiel, le Japon devient carrément un exportateur d’armes

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe arrive au sanctuaire Yasukuni, le 26 décembre 2013 à Tokyo (Toru Yamanaka/AFP)
Temps de lecture estimé : 4 minutes
Le Premier ministre japonais Shinzo Abe arrive au sanctuaire Yasukuni, le 26 décembre 2013 à Tokyo (Toru Yamanaka/AFP)
Le Premier ministre japonais Shinzo Abe arrive au sanctuaire Yasukuni, le 26 décembre 2013 à Tokyo (Archives/Toru Yamanaka/AFP)

Entorse au pacifisme officiel inscrit dans la Constitution, l’ex «Empire du soleil levant», de retour aux affaires, met fin à cinquante ans d’auto-interdiction d’exporter des armes et entend de plus en plus occuper une place dans le monde en rapport avec sa puissance économique.

Le Japon a adopté de nouveaux principes et lignes directrices sur les exportations d’armes, mardi, levant l’interdiction de vendre des armes à l’étranger, la première révision majeure en près d’un demi-siècle de sa politique d’embargo sur les armes, rapporte l’agence japonaise Kyodo News. le Premier ministre Shinzo Abe a préparé le terrain pour son pays de jouer un rôle plus actif dans la sécurité mondiale.

Le Japon élimine donc l’interdiction imposée pendant la guerre froide et ouvre la voie aux exportations d’armes sous certaines conditions.

«Le Japon va apporter de nouvelles contributions à la paix et rechercher la coopération technologique dans le domaine des équipements de défense avec les États-Unis et d’autres pays», a déclaré le ministre de la Défense Itsunori Onodera, cité par l’agence japonaise.

Ce changement intervient en pleine tension régionale notamment avec son voisin chinois.

Désormais, par exemple, le Japon pourra exporter du «matériel de défense», à des pays qui se situent le long de voies maritimes par lesquelles transitent les indispensables et vitales importations de pétrole et de gaz du Japon.

Il pourrait également vendre des navires d’occasion à l’Indonésie, au Vietnam ou aux Philippines, pays riverains de la mer de Chine méridionale préoccupés eux aussi des ambitions maritimes grandissantes de la Chine.

Par contre, le Japon s’interdit les exportations d’armes qui pourraient représenter une menace pour la paix et la sécurité mondiales, et le gouvernement devra avant toute vente d’armes s’assurer au contre tout risque de ré-exportation vers un pays tiers.

Les nouvelles règles vont aussi permettre le développement et la production d’armes en partenariat avec les États-Unis [notamment pour le chasseur furtif F-3] et des pays européens, et l’exportation d’équipements militaires à des fins pacifiques et humanitaires, comme dans le cas de missions de maintien de la paix de l’ONU.

La Constitution pacifiste japonaise

Ancienne puissance militaire jusqu’à la dernière Guerre mondiale, l’article 9 de la Constitution pacifiste japonaise adoptée après le conflit en 1947 et en partie inspirée par le travail de Douglas MacArthur alors commandant suprême des forces d’occupation alliées au Japon, est rédigée avec le souci de ne pas rééditer les erreurs du système précédent qui aurait conduit au totalitarisme.

Par l’article 9 de sa Constitution le Japon a alors renoncé à son droit de déclarer la guerre ou à utiliser sa force militaire comme moyen de règlement des différends internationaux.

Chapitre II. Renonciation à la guerre
Article 9. Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.
Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu»

De fait, le Japon se dote toutefois avec la Guerre froide d’une armée non officielle nommée «Force d’autodéfense», composée d’une force terrestre, maritime et aérienne.

Et avec la guerre d’Irak en 2003, la Constitution a été aménagée pour pouvoir déployer des troupes hors de son territoire dans le cadre d’opérations à caractère strictement non militaire (reconstruction, aide humanitaire…) et, aujourd’hui, le Japon participe aussi aux missions de maintien de la paix sous mandat de l’ONU.

Le Japon peut ainsi jouer un rôle diplomatique plus en rapport avec sa puissance économique.

Japon, armes et conflits

Le Japon produit notamment des munitions, des fusils d’assaut, des chars, des navires, des chasseurs-bombardiers F2, un hydravion quadri-moteur longue portée, l’US-2, qu’il essaye de vendre par exemple en Inde.

En 1967, en pleine Guerre froide, le Japon avait décidé d’interdire les exportations d’armes vers les pays communistes, vers ceux qui sont sous un embargo de l’ONU sur les ventes d’armes, et enfin vers les pays impliqués dans des conflits internationaux ou susceptibles de l’être.

Ces restrictions avaient été encore renforcées en 1976, aboutissant à une interdiction totale des ventes d’armes.

Plus qu’une interdiction, cette décision «représentait un interdit quasi moral que le Japon s’infligeait en tant que pays vaincu, et ce en ligne avec le pacifisme de la Constitution imposée par le vainqueur américain en 1947 et selon laquelle le Japon renonçait -à jamais- à la guerre».

Mais, fin 2011, Tokyo ouvre la voie à la participation de firmes japonaises à des projets d’armement avec l’étranger.

Au pouvoir à Tokyo, le Premier ministre conservateur aux convictions nationalistes Shinzo Abe, n’a pas les complexes de ses prédécesseurs face au passé militaire de l’«Empire du soleil levant».

En décembre dernier, soulevant l’ire de la Chine et du Japon, avait adressé plusieurs offrandes rituelles au sanctuaire de Yasukuni où il avait déjà effectué plusieurs visites avant son mandat, se gardant toutefois de se rendre en personne sur ce site controversé où figurent les noms de plusieurs soldats japonais condamnés pour crime de guerre.

Shinzo Abe entend maintenant promouvoir l’idée que le Japon pourrait, au nom d’un principe d’«auto-défense collective» se porter au secours d’alliés en difficultés, au premier rang desquels les Américains.

Le Japon entretient d’étroites relations économiques et militaires avec son principal allié, les États-Unis, officialisées par le traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon de 1960.

Le Japon a aussi signé un pacte de sécurité avec l’Australie en mars 2007 et avec l’Inde en octobre 2008.

Le Japon est en outre engagé dans plusieurs conflits territoriaux avec ses voisins: avec la Russie sur les îles Kouriles, avec la Corée du Sud sur les rochers Liancourt, avec la République populaire de Chine et Taïwan sur les îles Senkaku (conflit territorial des îles Senkaku) et avec la République populaire de Chine sur la zoneautour d’Okinotorishima.

Tokyo a aussi à un différend avec la Corée du Nord sur l’enlèvement de citoyens japonais et sur les armes nucléaires du régime de Pyongyang.

La question du «pacifisme» officiel du Japon tout comme celle des exportations d’armes ou d’une participation à des projets d’armements internationaux, restent toutefois très sensibles au Japon.

Un récent sondage réalisé par l’agence de presse Kyodo montre que près de 67% des Japonais sont opposés à des exportations d’armes, contre 26% qui y sont favorables.

Malgré Shinzo Abe, ce n’est pas le retour à l’«Empire du soleil levant»…encore!