Vétérans sans abris: «une situation explosive» selon la Légion royale canadienne

Le Président de la Légion royale canadienne prend la parole lors du Forum. (Scott Ferris/Légion royale canadienne)
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Un mois à peine après le retour des derniers soldats canadiens d’Afghanistan, plus de 60 participants de tous horizons (représentants associatifs, médecins, universitaires, agents du gouvernement) se sont rassemblés mardi 15 et mercredi 16 avril au siège de la Légion royale canadienne pour échanger sur un sujet sensible: la réintégration et l’itinérance chez les vétérans.

Du soldat-héros au sans-abri isolé: la spirale vers l’itinérance

Le profil-type du vétéran sans-abri est difficile à dresser et très peu de ressources statistiques existent sur les vétérans canadiens en situation d’itinérance. Une des rares études scientifiques sur le sujet a été conduite en 2011 par Mme Susan Ray, professeure associée à l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans. En moyenne, les vétérans sans-abri sur lesquels portait cette étude étaient âgés de 54 ans, ils avaient porté l’uniforme militaire pendant 7 ans et vivaient sans domicile fixe depuis 8 ans.

Même si les situations d’itinérance ne peuvent être réduites à une seule cause, certains facteurs ont une influence significative. Dans son étude, Mme Ray met en lumière certaines prédispositions, en particulier la présence de certaines addictions – drogues, alcool – chez les vétérans sans-abris. La présence d’un handicap ou d’une blessure physique ainsi que la transition d’une zone de conflit vers un quotidien « normalisé » peut également constituer un facteur aggravant. En effet, traités en véritables héros pendant la conduite d’opérations extérieures, certains vétérans éprouvent des difficultés à gérer le retour au pays.

Ainsi, les vétérans souffrant de troubles de stress post-traumatique peuvent être plus exposés au risque d’un décrochage social progressif.

«Un profond sentiment de colère accompagne souvent le stress post-traumatique chez les vétérans» précise Gordon Moore, président national de la Légion royale canadienne. «Une colère dirigée contre le gouvernement et la société, accusés d’avoir abandonné celles et ceux qui ont porté l’uniforme militaire canadien et servi leur pays à l’étranger».

Dans cette situation, l’entourage joue un rôle crucial même si, trop souvent, la cellule familiale ne survit pas à ce type d’épreuve, constituant là encore, un pas de plus dans «l’engrenage» décrit par le Dr Ray dans son étude, qui entraîne un peu plus le vétéran dans l’isolement.

Des soutiens nombreux mais dispersés

Le phénomène n’est malheureusement pas nouveau et pourtant, cela fait moins de 5 ans que les différents acteurs ont pris conscience de la gravité du problème.

En 2009, l’Ombudsman des vétérans, Guy Parent avait déjà sonné l’alarme à travers une campagne intitulée Leave nobody behind destinée à sensibiliser les autorités fédérales et l’opinion publique aux situations de détresse que connaissent de nombreux vétérans.

De son côté, la Légion met en œuvre depuis 2012 le programme Leave the Streets Behind destiné à apporter une aide concrète aux vétérans sans abris afin de répondre à leurs besoins les plus élémentaires – matériel de toilette, d’hygiène personnelle, de rasage, nourriture et logement. Particulièrement active dans ce domaine, la direction ontarienne de la Légion a déjà réussi à proposer un logement stable à plus de 350 vétérans en situation d’itinérance, moyennant un financement total avoisinant les 600.000 $.

Beaucoup d’efforts sont déployés pour venir en aide aux vétérans en détresse mais ils restent dispersés, chacun agissant dans sa sphère d’expertise. Guy Parent a ainsi insisté sur le besoin de davantage de partenariats: «Il faut passer d’une logique d’appropriation à une dynamique de coopération» entre les différentes structures impliquées. La Légion, elle, estime qu’Anciens Combattants Canada et, plus globalement, le gouvernement actuel pourraient faire plus. A commencer, selon M. Moore, par «une Charte des Anciens Combattants qui prévoit explicitement une obligation morale et un contrat social clair de sorte que les hommes et les femmes qui servent ce pays à l’étranger aujourd’hui et demain bénéficient d’un soutien fédéral à vie.»

Un objectif ambitieux à la hauteur des défis à relever

En organisant cette première rencontre réussie, la Légion s’était fixé un objectif ambitieux: jeter les bases d’une stratégie nationale afin de mieux coordonner des programmes encore trop souvent cloisonnés. Un groupe de travail plus restreint devrait voir le jour avec la lourde tâche de mettre en œuvre cette stratégie.

Et il y a véritablement urgence selon Gordon Moore, qui constate l’ampleur du travail qui reste à accomplir dans certaines régions. C’est notamment le cas à Vancouver et à Victoria (Colombie-Britannique) où «on voit seulement la partie émergée de l’iceberg» selon M. Moore. D’après lui, «si aucune solution réelle et pérenne n’est trouvée dans les dix prochaines années, notamment s’agissant des troubles psychiatriques de certains vétérans, la situation pourrait littéralement exploser».

Le retour d’Afghanistan devrait aussi être un sujet d’intérêt majeur dans la mesure où Anciens Combattants Canada estime que d’ici 10 à 15 ans, 42 à 43% des 44 000 Canadiens ayant servi en Afghanistan seraient susceptibles de souffrir de troubles de stress post-traumatique.

Alors que l’adage budgétaire «faire mieux avec moins» se confirme année après année, la question du financement devrait également être une des principales préoccupations, même si Guy Parent est persuadé que «l’argent est là, il s’agit maintenant de s’assurer de l’efficacité des dépenses engagées, notamment en privilégiant des solutions de logements permanents qui offrent aux vétérans une plus grande stabilité et facilitent leur réintégration sociale».

Retours massifs d’Afghanistan, condition psychologiques de ses nouveaux vétérans, contexte budgétaire délicat… Autant de sujets épineux sur lesquels devra se pencher le groupe de travail issu de ce premier forum, dans la perspective d’une deuxième édition que la Légion appelle d’ores et déjà de ses vœux. Et si la prévention figurera sans doute en bonne place dans la nouvelle stratégie nationale, le principal défi reste toujours la prise de conscience personnelle par le vétéran en détresse et l’acceptation d’une main tendue souvent perçue, à tort, comme un aveu de faiblesse.