Face à la crise ukrainienne, «l’OTAN doit se poser les bonnes questions», estime le chef militaire de l’Alliance

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Le général Philip Breedlove écoute les questions de l’assistance, lors de sa conférence au Musée canadien de la guerre, le 5 mai 2014. (Gord Metcalfe/CDA Institute)

À première vue, la scène aurait pu se dérouler à un des moments forts de la guerre froide: un territoire européen au centre d’intérêts et de visions antagonistes entre l’Est et l’Ouest. A première vue seulement car l’environnement stratégique a largement évolué depuis et la recherche de solutions politiques prévaut désormais face à l’option militaire. Et pourtant la crise ukrainienne est un irritant majeur pour l’OTAN qui doit rapidement s’adapter et se tenir prête à répondre le cas échéant.

C’est ce que le Commandant Suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), le général américain Philippe Breedlove, est venu exposer ce lundi 5 mai au musée canadien de la guerre à l’occasion d’un événement public organisé par l’Institut de la Conférence des Associations de Défense.

Initialement consacrée aux capacités de l’OTAN et au lien transatlantique, la visite du chef des opérations militaires de l’Alliance s’est rapidement focalisée sur la situation en Ukraine.

Retour vers le futur

Après s’être largement éloignée de l’espace euro-atlantique pendant plus de 10 ans pour aider les autorités afghanes à assurer la sécurité de leur pays dans un contexte largement contre-insurrectionnel, l’OTAN (re)découvre ce qui fait sa raison d’être, la défense collective, et ses principales tâches: la gestion de crise et la sécurité coopérative.

La réaffirmation de la défense collective n’est pas une nouveauté pour l’Alliance qui, 65 ans après sa création et après plusieurs élargissements, doit régulièrement démontrer l’actualité de l’article 5 du traité de Washington selon lequel une attaque armée contre un Allié sera considérée comme une attaque dirigée contre tous les Etats membres. Des mesures similaires visant à «rassurer» certains Alliés avaient été prises après l’intervention russe en Ossétie du Sud et en Abkhazie en 2008 ainsi qu’après l’annonce de la vente de Bâtiments de Projection et de Commandement «Mistral» français à la Russie.

«Moscou reconnaît la force du lien transatlantique» a souligné le Général Breedlove qui a été mandaté par le Conseil de l’Atlantique-nord pour proposer un ensemble de mesures militaires interalliées et interarmes (terre, air, marine) visant à renforcer la sécurité de tous les Alliés situés à proximité de la frontière occidentale russe. Le récent déploiement d’AWACS et le renforcement des activités de police du ciel dans les Etats baltes, la Pologne et la Roumanie – auxquelles participe le Canada – font partie de ces mesures. Le Canada a déjà déployé six CF-18 en Roumanie et mis une frégate à disposition de l’OTAN. D’après le SACEUR, au moins trois autres nations alliées ont fait part de leur volonté de participer à ces activités.

Tout en insistant sur la nature purement défensive de ces mesures en parfaite conformité avec le traité de l’Atlantique-nord, le Général Breedlove a également précisé que les autorités russes considèrent toujours la politique d’élargissement de l’OTAN comme un encerclement de leur pays.

Le temps des questions

«L’agression russe en Ukraine a provoqué un changement de paradigme» a lancé le SACEUR.

Un changement de paradigme pour l’Alliance dont les Etats membres s’étaient, selon le SACEUR, habitués au fil du temps à l’idée qu’un conflit armé conventionnel d’envergure en Europe n’était plus envisageable: «Durant les 15 dernières années, nous avons considéré l’Europe comme une formidable promesse, un territoire ouvert et libre où la Russie était un partenaire. Ce paradigme a changé.»

Un changement de paradigme sans doute aussi pour les Etats-Unis dont le regard s’était progressivement détourné de l’Europe au profit de l’Asie ces dernières années. La notion de « pivot » utilisée pour décrire les nouvelles orientations américaines prend désormais tout son sens depuis le début de la crise ukrainienne.

Le SACEUR a considéré qu’il était temps désormais de «se poser les bonnes questions»: «En tant qu’alliance, sommes-nous bien structurés ? Nos forces sont-elles positionnées correctement ? Comment défendre les Etats baltes ? Sommes-nous prêts à parer à toute éventualité et à y répondre ?»

Interrogé en retour sur les capacités réelles de l’OTAN dans un contexte budgétaire contraint et alors même que seuls quatre Alliés sur 27 respectent le seuil minimum de dépenses en matière de défense (fixé à 2% du PIB), le général Breedlove s’est déclaré convaincu que l’Alliance disposait des instruments nécessaires. Selon lui, il fallait distinguer le degré de préparation de la capacité d’une organisation comme l’OTAN à répondre de manière appropriée à un événement. Citant la Force de réaction de l’OTAN, il a notamment évoqué la nécessité de disposer d’une force susceptible d’être activée et déployée encore plus rapidement, en quelques jours.

Transition en Afghanistan, nouveau paradigme, environnement stratégique en mutation, défis capacitaires et évaluation des partenariats… L’ordre du jour des prochaines réunions à Bruxelles ne sera pas difficile à dresser. «Alors que s’amorce la préparation du Sommet de l’OTAN en septembre prochain, nous devons être clairs sur les défis et les menaces auxquels l’Alliance doit faire face» pour le responsable militaire.

Pourtant l’Alliance dispose déjà d’un document cadre censé préciser le rôle et les missions de l’OTAN. Adopté il y a 3 ans, le nouveau concept stratégique de l’Alliance était précisément censé répondre à ces questions. «Engagement actif, défense moderne» titre le document qui est à nouveau – après l’opération Protecteur Unifié en Libye – mis à l’épreuve des faits.

Un autre sujet de réflexion pourrait également figurer parmi la liste des questions énumérées par le SACEUR: au-delà de la crise actuelle, comment mieux gérer nos relations avec la Russie afin de (ré)engager une coopération active avec un pays encore considéré il y a 3 mois comme un futur partenaire stratégique par le Secrétaire général de l’Alliance atlantique.

Et bien que les initiatives diplomatiques en vue d’une solution politique à la crise ukrainienne soient l’option privilégiée, le repos du guerrier n’est peut-être pas pour tout de suite.

Ancien analyste à l’OTAN et aux ministères français de la Défense et des Affaires étrangères, Benoît Maraval s’est spécialisé dans les affaires civilo-militaires, la maîtrise des armements et les relations avec les pays membres de la CEI. Benoît s’intéresse également aux stratégies et aux outils de communication institutionnelle.

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