Le «blues» des Casques bleus canadiens

En 20 ans, la contribution canadienne en personnels aux opérations de maintien de la paix a diminué de près de 96%. (Archives/Jamie in Bytown)
Temps de lecture estimé : 5 minutes
En 20 ans, la contribution canadienne en personnels aux opérations de maintien de la paix a diminué de près de 96%. Photo : Jamie in Bytown
En 20 ans, la contribution canadienne en personnels aux opérations de maintien de la paix a diminué de près de 96%. (Archives/Jamie in Bytown)

Les Casques bleus et les Opérations de maintien de la paix (OMP)

Traditionnellement, on entend par « opération de maintien de la paix » (OMP), « le déploiement d’effectifs, principalement militaires, de l’ONU, avec le consentement des parties concernées, en vue de maintenir un cessez-le-feu et de prévenir la reprise des hostilités […] Ces forces ne sont déployées que lorsqu’un accord de paix intervient et est respecté. […] Ces forces demeurent impartiales et neutres ; elles ne peuvent agir et riposter qu’en cas de légitime défense. Elles sont immédiatement retirées si les hostilités armées reprennent. [1]»

La définition d’OMP a largement évolué depuis les deux premières missions de l’ONU en 1948 et 1949, respectivement déployées en Palestine (UNTSO) et au Cachemire (UNMOGIP). A l’époque, le mandat des deux missions se limitait à la surveillance et la supervision des accords d’armistice conclus, pour l’UNTSO, entre l’Etat d’Israël nouvellement proclamé et ce qu’il était convenu d’appeler les « autorités arabes de Palestine », et pour l’UNMOGIP, entre l’Inde et le Pakistan. C’est d’ailleurs au cours de cette mission au Cachemire que le Canada connaîtra, en 1951, sa première victime dans le cadre d’une opération de maintien de la paix.

Aujourd’hui, des civils (experts internationaux, employés locaux, volontaires des Nations unies, etc.) viennent compléter le personnel militaire et policier qui constitue encore la majeure partie des effectifs déployés (plus de 98 000 militaires et policiers contre à peine 20 000 civils au 30 juin dernier). Cette diversification du personnel fait écho à la complexité croissante des missions qui, au fil du XXème siècle, ont intégré des activités de reconstruction et sont progressivement devenues plus interventionnistes, où l’imposition de la paix succède à son simple « maintien » et où la protection des civils est souvent au cœur du mandat assigné, avec ou sans consentement des autorités étatiques concernées.

Le déclin constant de la participation canadienne

En juin dernier, sur 98 365 Casques bleus engagés dans des missions de maintien de la paix, seuls 118 étaient de nationalité canadienne, plaçant ainsi le Canada au 62ème rang des nations contributrices, juste devant la Russie (109 personnels) et loin derrière…(au hasard) l’Ukraine (619).

La participation canadienne aux OMP est en constante baisse depuis plusieurs décennies, passant progressivement de près de 3 000 Casques bleus en 1994, à 331 en 2004 pour atteindre le chiffre actuel de 118…

Alors que plus de 125 000 Canadiens ont servi sous les couleurs des Nations Unies, une forte implication du Canada dans les opérations onusiennes de maintien de la paix est fondamentale pour au moins deux raisons :

–          Lester B. Pearson, 14ème Premier ministre canadien et ancien ministre des Affaires extérieures, est reconnu comme le « père » des Casques bleus lorsqu’en 1956, en réponse à la crise de Suez, il parvient à négocier l’envoi de la première force d’urgence des Nations Unies (FUNU) visant à « assurer et superviser la cessation des hostilités, y compris le retrait des forces armées françaises, israéliennes et britanniques du territoire égyptien, et, après le retrait, à s’interposer entre les forces égyptiennes et israéliennes ». Le rôle déterminant et efficace de Lester B. Pearson dans la résolution de cette crise lui vaudra le prix de Nobel de la paix l’année suivante, en octobre 1957. Face à cette avancée majeure, le Canada a une responsabilité morale de maintenir un niveau d’engagement exemplaire aux OMP.

–          La rhétorique musclée du gouvernement Harper sur la situation en Ukraine et l’attachement viscéral et souvent répété du Premier ministre à la défense de la liberté, la démocratie et la justice doivent se traduire par des engagements concrets.

Le 27 juin dernier, le ministre du Commerce international, Ed Fast, a inauguré un Centre de formation au maintien de la paix à Dar es Salaam (Tanzanie). Financé à hauteur de 1,3 million de dollars par le Canada, le centre doit, selon Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada, jouer « un rôle clé dans la préparation du personnel militaire, des forces policières et des civils […] en vue de leur participation aux opérations de maintien de la paix dirigées par les Nations Unies et l’Union africaine ».

La participation financière canadienne à la construction du centre est bien entendu un signe encourageant. Mais le gouvernement Harper peut et doit faire davantage s’il souhaite perpétuer l’engagement historique du Canada dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU.

La Centrafrique en ligne de mire

Le 10 avril 2014, le Conseil de sécurité des Nations Unies a voté une résolution autorisant le déploiement d’une mission multidimensionnelle en République centrafricaine (RCA), la MINUSCA, afin, notamment, de protéger les civils, d’appuyer la transition, de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire et d’aider les autorités à désarmer, démobiliser et réintégrer les ex-combattants. Au total, 11 800 Casques bleus sont autorisés à intervenir en RCA à partir du 15 septembre prochain dans le cadre d’une mission ambitieuse et cruciale pour la sécurité de la population civile et la stabilité régionale.

L’éloignement géographique de la RCA ne doit pas servir de prétexte à un éventuel refus canadien de contribuer à la MINUSCA. Après tout, Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada a déjà annoncé en début d’année une aide humanitaire d’un montant total de 5 millions de dollars à divers organismes (UNICEF, Programme Alimentaire Mondial, l’ONG Save the children), témoignant ainsi de sa mobilisation en faveur de la santé de la population et du développement du pays. Ces fonds ne doivent toutefois pas occulter les autres piliers d’une action urgente et efficace en zone de conflit : la sécurité et les droits de l’homme.

Particulièrement volatile, la situation sécuritaire en RCA requiert aussi et surtout des effectifs capables de créer les conditions favorables à la mise en œuvre de l’aide humanitaire. Pour que les fonds versés puissent effectivement être utilisés, le gouvernement Harper devrait mettre à profit les nombreux atouts du Canada (expérience en matière de désarmement et de démobilisation, personnels francophones, etc.) en annonçant une participation significative en personnels au sein de la MINUSCA. Rappelons aussi que le Canada détient certains intérêts miniers dans le pays.

Femmes, paix et sécurité

Progressiste et à l’avant-garde dans de nombreux domaines, notamment dans celui de l’égalité hommes-femmes, le Canada pourrait également renforcer son action internationale en faveur d’une plus grande participation féminine aux OMP, qui, à son niveau actuel, tient davantage du symbole que d’une réelle volonté d’intégrer une approche sexo-spécifique dans les domaines de l’humanitaire et de la consolidation de la paix.

Ainsi, en décembre 2013, sur 98 200 Casques bleus (civils et militaires compris), on comptait seulement 3 753 femmes, soit un maigre 3,8%, très loin des 10 000 femmes servant dans la Force régulière et la Réserve canadienne (soit environ 12% de l’effectif total des Forces armées canadiennes).

Le Canada est déjà un militant actif de la résolution 1325 des Nations unies sur la participation pleine et égale des femmes à toutes les étapes de la résolution de conflits. Le plan d’action dévoilé en 2010 ainsi que les activités de formation organisées conjointement avec le Royaume-Uni constituent une excellente base de travail sur laquelle Ottawa peut s’appuyer pour avancer de nouvelles initiatives, en cohérence avec le rôle de « leadership » du Canada, cher au gouvernement.

Si « la tradition n’est jamais qu’un progrès qui a réussi », le Canada doit, en matière de maintien de la paix, inverser la tendance actuelle qui s’inscrit davantage dans une logique de retrait que de progrès.

[1] Source : Charles-Philippe DAVID, La guerre et la paix : Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, p. 306.