La défense nationale d’une Écosse indépendante

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Une fois indépendante, l'Ecosse se doterait d'un budget de défense d'environ $4.5 milliards CAD (crédits: scotspolitics.com)
Une fois indépendante, l’Ecosse se doterait d’un budget de défense d’environ $4.5 milliards CAD (crédits: scotspolitics.com)

Le 18 septembre, un peu plus de 4 millions de personnes auront l’occasion de se prononcer sur l’avenir de leur territoire par référendum. Ce mercredi, nous assisterons peut-être – toutes choses égales par ailleurs – à la deuxième sécession de l’année après la Crimée et, par voie de conséquence, à la naissance d’un nouvel Etat, l’Ecosse, bien que l’indépendance ne prendrait effet que 18 mois plus tard. Si la défense ne constitue pas le thème dominant de la campagne, il n’est pas inutile de brosser un rapide portrait de ce à quoi pourrait ressembler une défense nationale écossaise.

« The Yes needs the No to win against the No »

L’une des critiques récurrentes formulées à l’encontre des indépendantistes est l’absence de réflexion poussée sur l’environnement stratégique de l’Ecosse et le relatif flou entourant les objectifs et les besoins d’une défense écossaise.

Si le document cadre « Scotland’s future » mentionne effectivement quelques lignes directrices, notamment la protection des citoyens, des biens et des intérêts écossais ainsi que la contribution à la promotion des droits de l’Homme et à la paix et la sécurité internationales, la plupart des propositions écossaises sont livrées « pêle-mêle » et sans autre logique apparente que celle de l’opposition à l’actuelle configuration de la défense britannique et son impact en Ecosse.

En matière de défense, la stratégie du SNP (Scottish National Party – Parti National Ecossais) se définit donc presque systématiquement soit en référence soit par opposition à la situation actuelle. Elle avance les éléments prioritaires suivants :

  • Un engagement budgétaire en matière de défense à hauteur de £2.5 milliards (environ $4.5 mds CAD) – par opposition aux £3.3 mds actuellement consentis par Edimbourg au titre du budget de défense britannique.
  • Le retrait des sous-marins nucléaires britanniques Trident de la base navale Clyde à Faslane « le plus tôt possible » et transition vers une base conventionnelle.
  • Le développement de capacités maritimes capables de protéger le littoral et les intérêts maritimes de l’Ecosse (plutôt que le renouvellement coûteux du programme Trident).
  • Le soutien de secteurs industriels clés, en particulier les chantiers navals.
  • La constitution progressive d’une force armée de 15 000 militaires et de 5 000 réservistes. La configuration de l’armée écossaise s’inspirerait du modèle de la brigade mobile proposée dans la revue de défense britannique de 2010 à savoir : une base navale, une base aérienne et une brigade mobile armée.
  • L’adhésion à l’OTAN

Dans sa grande mansuétude, le SNP se déclare également ouvert à des négociations en vue de permettre aux forces du Royaume-Uni de continuer, pour une période transitoire estimée à 10 ans, à « utiliser les infrastructures de défenses situées en Ecosse », à condition que Londres fasse la même concession vis-à-vis des forces écossaises. Sans autre précision de la part d’Edimbourg, on ne peut que s’interroger, pour l’instant, sur la faisabilité d’un tel arrangement.

A l’heure actuelle, 11 100 membres des forces armées britanniques (7,5% du total) et 4 000 agents civils du ministère de la défense britannique (7,6% du total) travaillent dans environ 50 sites du ministère de la défense situés en Ecosse.

La base navale Clyde à Faslane représente actuellement le plus gros employeur d’Ecosse avec 6 700 emplois (en hausse pour atteindre 8 200 d’ici 2022 selon les projets britanniques). De son côté, l’Ecosse assure pouvoir maintenir sensiblement le même nombre d’emplois à Faslane dans la mesure où la base deviendra également l’état-major des armées de l’Ecosse indépendante.

Le ministère de la défense britannique dépense chaque année 140 millions de livres au profit de ses installations de défense en Ecosse.

Un puzzle capacitaire incomplet

A l’instar de n’importe quelle défense nationale, les éléments et infrastructures déployés à différents endroits d’un territoire ne fonctionnent pas de manière isolée. Ainsi, les éléments du dispositif de défense britannique présents en Ecosse assurent une fonction particulière et sont intégrés, telles les pièces d’un puzzle, à un système global qui assure un maillage complet, efficace et cohérent à l’échelle du Royaume-Uni.

Côté écossais, le puzzle reste à assembler. Mais si le oui l’emporte mercredi, il n’est pas certain que la pièce manquante du puzzle britannique puisse s’intégrer à celui écossais. Selon les tenants du « oui », l’Ecosse se constituerait progressivement une défense en récupérant les installations et infrastructures présentes sur son sol, en accueillant les Ecossais membres des forces armées royales britanniques sur une base volontaire, et en négociant avec Westminster le transfert d’un certain nombre d’équipements – dont 12 Eurofighter Typhoons, 6 Hercules C130J, 2 frégates et 2 OPV.

La liste d’équipements avancée par le gouvernement écossais apparaît à la fois très généreuse et surréaliste dans la mesure où elle annonce déjà le résultat de négociations avec Londres. Au-delà des équipements, la constitution d’une défense nationale n’est pas un vulgaire copié-collé de l’existant, adapté aux circonstances locales. L’Ecosse devra développer de nouvelles capacités de A à Z dans certains domaines : cyberdéfense et communications, structures de commandement et de contrôle, recrutement et formation du personnel militaire, etc. De nombreuses zones d’ombre persistent et le document de référence « Scotland’s future » renvoie rapidement à une hypothétique revue stratégique sur la sécurité qui devra être élaborée par le premier gouvernement élu d’une Ecosse indépendante.

« Comment j’ai appris à aimer la bombe »

« Nous serons en mesure de retirer le Trident du territoire écossais » affirme Alex Salmond dans la préface du « guide sur l’indépendance de l’Ecosse ». Néanmoins, le premier ministre écossais se garde bien d’établir un calendrier précis et définitif pour le retrait des sous-marins nucléaires. Si le SNP considère la date de 2020 comme une échéance souhaitable, les sous-marins pourraient stationner en Ecosse pendant encore un bon moment.

La base navale Clyde à Faslane, qui accueille le Trident, les 4 sous-marins nucléaires et leurs stocks de missiles et d’ogives, constitue le cœur de la dissuasion nucléaire britannique. Une Ecosse indépendante et non-nucléaire obligerait donc Londres à relocaliser entièrement sa flotte de sous-marins nucléaires ailleurs dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler « le reste du Royaume-Uni ». Bien que revue à la baisse, cette relocalisation – à Devonport éventuellement – impliquerait un effort budgétaire britannique supplémentaire d’un montant compris entre 2.5 et 3.5 millions de livres selon une récente étude du think tank RUSI.

La réticence britannique est évidente et semble partagée par les Etats-Unis qui seraient susceptibles de subordonner une éventuelle adhésion de l’Ecosse à l’OTAN à un accord avec Londres sur un stationnement prolongé des sous-marins britanniques dans la base de Faslane. En échange, Londres pourrait se montrer plus indulgente sur d’autres dossiers prioritaires pour Edimbourg tels que le projet d’union monétaire et l’adhésion à l’Union européenne.

Un budget de défense déjà mis à mal

D’après le gouvernement écossais et le SNP, l’Ecosse contribue actuellement au budget de la défense britannique à hauteur de 3.3 milliards de livres alors qu’il n’en « reçoit » que l’équivalent d’1.4 milliards. Partant de ce constat, les indépendantistes vantent les mérites d’un budget de défense « 100% Scottish » évalué à 2.5 milliards de livres, soit 1,7% du PIB écossais (basé sur le PIB de l’Ecosse en 2012, 145 milliards de livres). Un chiffre jugé insuffisant par certains experts au vu des besoins d’une éventuelle défense nationale écossaise et bien en deçà de l’objectif otanien de 2% du PIB consacrés à l’effort de défense. Bien que la « règle » des 2% ne soit pas un critère d’adhésion strict à l’Alliance atlantique, on imagine déjà la teneur des discussions à Bruxelles où les Alliés ne manqueraient pas de rappeler au « partenaire » écossais l’objectif qu’ils se sont fixés lors du dernier sommet au Pays de Galles.

On relèvera par ailleurs un rapport du ministre des finances écossais de 2012 selon lequel il fallait « adopter un budget bien inférieur » en matière de défense.

Si elle ne pourra pas adhérer « automatiquement » à l’OTAN, une Ecosse indépendante aurait en revanche tout intérêt à profiter pleinement des programmes de l’Alliance en tant que partenaire potentiel, en particulier s’agissant du renforcement des capacités de défense dans des domaines d’importance critique tels que la logistique, le commandement et le contrôle, la cyberdéfense. La coopération militaire et le mécanisme PARP (processus de planification et d’examen) du Partenariat pour la Paix font également partie des ressources dont l’Ecosse devrait tirer parti.

Une industrie de défense écossaise ?

Même en réduisant le budget alloué à la défense (2.5mds pour une Ecosse indépendante contre 3.3mds actuellement), le gouvernement écossais est convaincu de pouvoir bâtir et maintenir une armée, développer les capacités nécessaires et soutenir certains secteurs industriels clés dont la construction navale.

5 ans après l’indépendance, le gouvernement écossais prévoit notamment la construction et la mise en service de deux frégates – de préférence dans le cadre d’une coopération avec le reste du Royaume-Uni. Deux frégates supplémentaires seront ensuite construites afin de remplacer les frégates Type 23 héritées de Westminster. Par ailleurs, les 2 OPV que l’Ecosse aimerait récupérer de la marine royale britannique au moment de l’indépendance seront sans doute difficiles à obtenir. Le Royaume-Uni ne disposant que de 4 OPV, la perspective d’un tel accord avec l’Ecosse est loin d’être évidente.

4 frégates tout au plus et 2 OPV éventuels construits dans le Clyde peinent à convaincre de la capacité réelle d’Edimbourg à faire de la construction navale écossaise un secteur industriel d’excellence.

L’heure de vérité

La vision romantique d’une Ecosse indépendante est une douce utopie à laquelle adhère une part importante de la population écossaise, 42% selon le sondage le plus récent. Relayé par Alex Salmond depuis le début de la campagne menant au référendum, le chant des sirènes en faveur de l’indépendance couvre difficilement la dure réalité des faits s’agissant de la viabilité d’une hypothétique et bancale défense écossaise. A deux jours du référendum, la stratégie du gouvernement écossais soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses crédibles et la période de transition de 10 ans envisagée par l’Ecosse en matière de défense ne parvient pas à rassurer.

A l’instar de n’importe quelle autre élection, la défense ne déterminera pas l’issue du vote mais l’acte de (re)naissance de la nation écossaise pourrait signer, de facto, l’arrêt de mort de sa défense telle que les Ecossais la connaisse.

En cas de victoire du « oui », l’ampleur de la tâche sera donc énorme comme l’évoque si bien la page d’accueil du site scotlandforward.net qui servit un temps de plateforme de promotion en faveur de l’indépendance et dont le nom de domaine a, semble-t-il, changé de propriétaire depuis.

Ancien analyste à l’OTAN et aux ministères français de la Défense et des Affaires étrangères, Benoît Maraval s’est spécialisé dans les affaires civilo-militaires, la maîtrise des armements et les relations avec les pays membres de la CEI. Benoît s’intéresse également aux stratégies et aux outils de communication institutionnelle.