Directives aux militaires: les médias sociaux sont une composante de la cyberguerre, la prudence s’impose, mais…

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La cybersécurité, une préoccupation de plus en plus grande partout dans le monde
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Après certaines restrictions à propos du port de l’uniforme que je considérais comme une sage décision, si elle était une mesure de protection et si elle était de court terme, ce qu’elle fut, voilà maintenant que la question des médias sociaux s’intègre au cœur du débat suivant les événements du 21 et du 23 octobre 2014.

Tenter d’interdire ou même de réduire l’accès aux réseaux sociaux aux militaires et aux membres de leur famille serait, selon moi, une mesure vouée à l’échec et cela à de multiples égards.

Premièrement, je doute fortement que l’ensemble des militaires, réguliers ou réservistes, se plierait à ce type de mesure et il deviendrait absolument impossible pour les autorités militaires de contrôler tous les membres. Les médias sociaux sont des instruments de communication de notre temps au même titre que le télégramme le fut, que le téléphone, le télécopieur, le courriel et ils sont pleinement intégrés dans la vie quotidienne des gens, qu’ils soient militaires ou civils. Ceci est encore plus vrai chez les jeunes adultes qui représentent une forte proportion des membres des Forces armées canadiennes (FAC), qui ont grandi avec ces nouvelles technologies.

Deuxièmement, appartenir à la communauté militaire signifie pour le soldat et sa famille, un nombre toujours grandissant de sacrifices. Des sacrifices qui ne se retrouvent pas dans la presque totalité des emplois civils. Que ce soit les longs mois d’entraînement sur une base éloignée, les déploiements en mission opérationnelle, le travail exécuté dans notre langue seconde, les déménagements fréquents souvent en dehors de notre province d’origine donc loin de notre famille et nos amis et j’en passe, font en sorte que les médias sociaux sont devenus des instruments nécessaires pour les militaires.

Tous les militaires qui ont déployé en Afghanistan ou ailleurs dans les dernières années seront en accord pour admettre que l’utilisation du «Skype» a permis d’augmenter la quantité, la qualité et l’intensité des échanges avec les membres de leur famille ce qui est un plus énorme pour le moral et la cohésion, autant chez le militaire que chez les membres de la famille. Ainsi tenter d’interdire ou de restreindre l’utilisation des médias sociaux chez les militaires aurait l’effet contraire et ne ferait que semer la grogne et l’insatisfaction, ce qui n’est pas du tout nécessaire.

Troisièmement, les FAC doivent composer et s’adapter aux médias sociaux comme élément de la cyberguerre dans l’établissement des politiques et des stratégies de défense. Ils sont une composante irréfutable de ce type de guerre moderne. L’adaptation s’avère une mesure de protection dans ce nouveau champ de bataille. L’ennemi les utilisera au même titre que les FAC les utiliseront dans leur quête d’information. D’ailleurs, nous en avons eu la preuve avec les événements du 21 et du 23 octobre, car les médias sociaux ont fourni une somme remarquable d’informations au sujet de Martin «Ahmad» Couture-Rouleau et dans une moindre mesure pour Michael Zehaf-Bibeau.

À ce stade, les autorités militaires par l’entremise de la section de l’Ouest de l’Unité de contre-espionnage des FAC ne font que rappeler les règles de « gros bon sens » de l’utilisation des médias sociaux. À mon sens, il n’y a rien de mal là-dedans.

Un peu comme les « programmes mandatés » que tous les militaires doivent suivre annuellement, souvent à quelques semaines avant le congé du temps des Fêtes. Tous les militaires connaissent les conséquences possibles de la surconsommation d’alcool, mais les FAC se font un devoir de nous le rappeler année après année. Ennuyeuses et redondantes ces formations, j’en conviens, mais si jamais les informations véhiculées pouvaient aider une personne à éviter de se mettre dans le pétrin, on pourra dire que la mission de ces formations aura été atteinte. Le rappel des règles d’utilisation des médias sociaux va dans ce sens.

Pour ce qui touche les photos en uniforme et la désignation comme membre des FAC sur les médias sociaux, il s’agit ici aussi d’une autre mesure impossible à contrôler. Si l’objectif est de limiter l’identification des militaires, les FAC devront d’abord et avant tout faire « le ménage » dans leur propre cour. Il faudra donc enlever toutes les photos des sites Internet de la Défense nationale et des Anciens combattants, toutes les images du site Caméra de combat et effacer toutes les vidéos du site de recrutement des FAC. Il est extrêmement facile d’identifier les militaires sur ces quelques plateformes. Imaginez, je figure encore sur la vidéo de recrutement du métier d’officier en travail social, bien que je sois à la retraite des FAC. Devrais-je avoir des craintes de pouvoir être identifié ? Devrais-je faire une demande officielle pour que la vidéo soit retirée ?

Il faut faire confiance aux militaires et aux membres de leurs familles, car ils feront preuve de jugement, surtout dans le contexte actuel, lors de leur utilisation des médias sociaux. Je doute fortement qu’un seul militaire puisse manquer de jugement ainsi que de discernement au point d’exposer des informations sensibles qui pourraient être reprises par les ennemis du Canada et causer des dommages à notre nation ou encore à sa propre personne et à sa famille.

Nul doute que les militaires des FAC sont des gens fiers. Fiers de notre histoire militaire canadienne, des sacrifices que les hommes et les femmes ont faits pour préserver nos droits et libertés individuelles et collectives. Fiers aussi de notre devenir comme pays et de leur contribution à la sécurité nationale et mondiale surtout à la suite des événements de la semaine dernière. Fiers de porter l’uniforme « cadpat » avec le drapeau rouge et blanc sur l’épaule gauche et de s’afficher ouvertement comme membre des FAC. Toutefois, les médias sociaux doivent être utilisés avec discernement et jugement (ce que les militaires et les familles feront) étant donné qu’ils sont une composante de la cyberguerre.