Les terroristes canadiens: qui, quand, comment et pourquoi?

Le FBI est à la recherche d'informations sur un djihadiste qui s'exprime en anglais avec un accent nord-américain dans une récente État islamique où il apparaît le visage dissimulé derrière une cagoule (FBI)
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Le FBI est à la recherche d'informations sur un djihadiste qui s'exprime en anglais avec un accent nord-américain dans une récente État islamique où il apparaît le visage dissimulé derrière une cagoule (FBI)
Aux États-Unis, le FBI est à la recherche d’informations sur un djihadiste qui s’exprime en anglais avec un accent nord-américain dans une récente État islamique où il apparaît le visage dissimulé derrière une cagoule (Archives/FBI)

Les terroristes au Canada: qui, quand, comment et pourquoi? Les prochains terroristes seront peut-être vos voisins et de bons Canadiens comme vous qui voudront vous tuer parce qu’Allah leur commande.

La Loi sur la lutte contre le terrorisme criminalise le fait de quitter ou de tenter de quitter le Canada pour se joindre aux terroristes à l’étranger, mais encore, faut-il retrouver ces djihadistes canadiens et cela, sans compter ceux qui s’autoradicalisent et passent à l’action ici même sans jamais être passé à l’étranger.

Ottawa croit que plus de 130 Canadiens, peut être 145, se sont exilés pour combattre aux côtés de groupes associés au terrorisme et que près de 80 sont revenus au pays, a-t-on indiqué devant le comité.

Les pays occidentaux craignent que ces jeunes radicaux qui se rendent à l’étranger pour se battre aux côtés des djihadistes rentrent ensuite chez eux avec l’intention de poursuivre leur combat.

Entrée en vigueur en mai 2013, la Loi sur la lutte contre le terrorisme a érigé en infraction le fait de quitter ou de tenter de quitter le Canada dans le but de commettre certaines infractions terroristes à l’étranger, mais encore, faut-il identifier ces individus.

Il ne faut pas oublier que ce n’est pas la première fois que des «terroristes d’ici»,  des militants islamistes radicalisés qui vivent parmi nous, tentent de s’en prendre à des Canadiens.

En septembre 2013, Chiheb Esseghaier, 31 ans, de Montréal et Raed Jaser, 36 ans, ont été accusés de complot en vue de commettre un attentat terroriste et complot pour attenter à la vie d’autrui au profit ou sous la direction d’un groupe terroriste, ou en association avec lui.

Arrêtés en avril 2013 par la police fédérale canadienne , ils avaient fomenté une attaque contre un train de passagers de VIA Rail  entre Toronto et New York. La différence entre ces deux terroristes et Rouleau: on a pu déjouer le complot dans le premier cas, pas dans le deuxième, Un complot pour faire dérailler un train se prépare, foncer avec une voiture sur des militaires demande beaucoup moins de préparation.

Plus les moyens sont simples, plus il est difficile de prévenir l’attaque.

Où sont les moyens d’appliquer la loi

«Il serait très hasardeux de croire que les services secrets canadiens assurent un suivi ininterrompu et constant des intégristes qui sont rentrés au pays», a prévenu Jeff Yaworski, un responsable du SCRS qui comparaissait hier, lundi 20 octobre, devant le Comité sénatoriale de la Sécurité nationale et de la Défense.

Le sous-directeur des opérations au Service canadien du renseignement de sécurité a souligné que «Ces individus, lorsqu’ils quittent, ils n’annoncent pas où ils s’en vont; ils ne prennent pas un vol direct».

Il faut donc surveiller, enquêter.

La Gendarmerie royale du Canada indiquait récemment qu’elle menait 63 enquêtes sur 90 présumés intégristes, qui souhaiteraient joindre des luttes armées à l’étranger ou qui sont rentrés au pays.

Jeff Yaworski a indiqué lundi que le SCRS sait où se trouvent ces suspects, mais que le service doit assurer leur surveillance en fonction de ses budgets de fonctionnement, indiquant au comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense que les services secrets canadiens doivent donc procéder par ordre de priorités dans ces dossiers.

Comparaissant aussi devant les sénateurs Gérald Cossette, directeur du Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada, une organisation qui surveille depuis 2000 les transactions financières suspectes.

«Le renseignement financier est devenu un élément clé sur la manière dont les enquêtes sur le terrorisme sont menées», a dit Gérald Cossette.

Dans sa lutte au terrorisme, et particulièrement aux djihadistes canadiens qui tentent de rentrer au pays, le gouvernement du Canada a annoncé la semaine dernière son intention de doter Le Service canadien du renseignement de sécurité renforcer la capacité des renseignements canadiens à mener des enquêtes sur les menaces à l’extérieur du Canada.

Le ministre de la Sécurité publique, Steven Blaney, a annoncé jeudi 16 octobre que son gouvernement entend apporter des modifications législatives à la Loi sur le Service canadien de renseignement de sécurité SCRS qui donneront qui lui donneront enfin plus de pouvoir et plus de moyens pour lutter contre le terrorisme.

Ces outils permettront notamment au SCRS de mener des enquêtes à l’égard de terroristes possibles lorsqu’ils voyagent à l’étranger, ce qui signifie que ces personnes feront l’objet d’un suivi, d’une enquête et, finalement, d’une poursuite.

Des bombes humaines activées à distance

Mais, comme l’a illustré le cas de Martin «Ahmad» Rouleau qui a fauché hier avec sa voiture à St-Jean-sur-Richelieu deux militaires canadiens avant de prendre la fuite et d’être abattu pas la police, le prochain djihadiste pourrait être votre voisin, porter un nom bien canadien et n’avoir jamais voyagé à l’étranger.

Ce Martin «Ahmad» Rouleau était bien un individu qui s’était radicalisé ici, selon les autorités fédérales.

«Cet individu était connu des autorités fédérales, incluant notre équipe intégrée de sécurité nationale à Montréal et d’autres autorités qui étaient concernées qu’il était devenu radicalisé», écrivait la Gendarmerie royale canadienne dans une déclaration publiée sur son site lundi.

Et aujourd’hui, mardi, au point de presse commun de la ministre provinciale de la Sécurité publique, Lise Thériault, et de son collègue fédéral Steven Blaney, ce dernier a bien confirmé que l’individu était bien sur la liste des Canadiens surveillés.

Au printemps, Rouleau publiait des propos typiques de ce genre de personnes: «Aux hypocrites, hommes et femmes, et aux mécréants, Allah a promis le feu de l’Enfer pour qu’ils y demeurent éternellement. C’est suffisant pour eux. Allah les a maudits. Et pour eux, il y aura un châtiment permanent.»

Des individus qui sont des bombes prêtes à détonner à tout moment.

Ils répondent aux appels aux meurtre

Et «activables« à distance: le 22 septembre, l’État islamique lançait un appel au meurtre et les Canadiens figuraient en bonne place sur la liste des cibles.

«Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen –en particulier les méchants et sales Français– ou un Australien ou un Canadien, ou tout […] citoyen des pays entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière», a déclaré Abou Mohammed al-Adnani, avait alors déclaré un porte-parole de l’EI.

Les musulmans qui n’ont ni bombes, ni armes, peuvent toujours écraser les gens dans la rue avec leur voiture, les pousser du haut d’une falaise ou encore les empoisonner avait alors dit le porte-parole du groupe ultra-radical.

Semblant répondre à l’appel, ce Canadien bon teint fauchait avec sa voiture deux militaires dans un stationnement commercial du boulevard du Séminaire, près du centre-ville de Saint-Jean, blessant très grièvement l’un des deux en agissant, semble-t-il «au nom d’Allah».

L’enquête n’en est qu’à ses débuts et il faut se garder de toute conclusion prématurée, mais peut-être devra-on se résigner: le prochain djihadiste pourrait être votre voisin, porter un nom aussi canadien que vos amis, vos parents ou vous-même et ressembler à votre fils ou à votre cousin.

La «djihadisation»

Dans «United against terrorism», un manuel visant à empêcher les jeunes Canadiens d’être recrutés par des groupes extrémistes qui a été publié en septembre dans une mosquée de l’Ouest canadien, réputé être devenu un vivier de terroristes, on mentionne les signes auxquels on reconnaît ces jeunes radicalisés.

La radicalisation est un processus par lequel un individu ou un groupe en vient à adopter des idéaux et les aspirations politiques, sociales, religieuses ou de plus en plus extrêmes, caractérisés par le rejet du statu quo statu quo et le rejet «des idées et des expressions contemporaines de la liberté de choix».

Par exemple, dit le manuel, citant une étude du du NYPD (New York Police department), le radicalisme peut provenir d’un consensus au sein d’un groupe contre les changements progressifs dans la société.

La radicalisation peut être violente ou non et de multiples facteurs y contribuent, parfois de façon indépendante mais, plus souvent en se conjuguant et se renforçant mutuellement.

Les indicateurs clés de l’identification d’un individu avec les mouvement radicaux:

  • Une situation de crise survient qui pousse l’individu vers l’islam radical.
  • La participation régulière à une mosquée radicale
  • Un changement de comportement personnel qui peut inclure: renoncer à des vices tels que les jeux de hasard, les boissons alcoolisées et le tabagisme
    ainsi que de s’impliquer dans l’activisme social se rapportant à l’Islam.
  • S’intensifient alors les croyances de l’individu en voie de radicalisation
  • Sa vision du monde politique et de toutes les choses reviennent encore et toujours à l’Islam
  • Il se retire de la société pour se tourner, en personne ou via Internet, vers de petits groupes ou «cluster» où les idées radicales sont adoptés et que partagés.
  • Et, finalement, ces nouvelles idées religieuses extrêmes trouvent une «application politique».

Dans ce phénomène de «djihadisation», dit le manuel, certains individus commencent alors à prendre des mesures en fonction de leurs croyances

Les indicateurs clés du «passage à l’acte» sont:

  • La décision de voyager à l’étranger pour les pays impliqués dans le conflit pour la formation.
  • La préparation d’un « acte de poursuite » par le biais de la recherche internet, la surveillance des cibles possibles, et la visite de sites djihadistes pour des mots d’encouragement
  • L’acquisition de matériaux nécessaires pour les explosifs ou d’autres moyens d’attaque, à savoir des armes, des véhicules, des composants de la bombe.

Selon le Centre national américain contre-terrorisme (NCTC), cité dans le manuel, les griefs qui sont le «carburant» de la radicalisation sont divers et varient selon les endroits et les groupes.

La radicalisation est fréquemment motivée par des préoccupations personnelles au niveau local, en plus de frustrations au niveau «international» in

Le rapport du NYPD indique qu’il n’existe toutefois pas de voie unique à l’extrémisme. Tous les cas ont des trajectoires très différentes de radicalisation.

En outre, si une personne passe par tous ou même quelques-unes des étapes de la radicalisation, cela ne signifie pas qu’ils vont commettre un acte de terrorisme. Plusieurs cas existent où un individu radicalisé (totalement ou partiellement) n’ont jamais commis d’actes de terrorisme.

En outre, ce rapport, à l’instar de la plupart des études sur la question, indique clairement que l’Internet est un facteur clé de la radicalisation, comme encore tristement illustré cette semaine à St-Jean sur Richelieu. Il semble donc que la société canadienne, sans verser dans la paranoïa et surtout, sans pousser les musulmans modérés dans les bras des extrémistes, n’aura pas d’autres choix qu’être vigilante, «extrêmement» vigilante.

Et, dans cette perspective, la ministre de la Sécurité publique du Québec, Lise Thériault, n’a pas hésité lors du point de presse ce matin sur l’affaire Rouleau a invité ceux et celles qui seraient membres du réseau de possibles candidats-djihadistes de prévenir les autorités.

Après les événements d’hier, plusieurs Canadiens vont encore se demander d’où viendra le prochain terroriste. Martin Rouleau, 25 ans, dit «Ahmad le converti», qui a tué un militaire et en blessé un deuxième hier à St-Jean, avait adopté l’islam il y a environ un an.