Réduction du financement de l’armée: Madame Joyce Murray, ne venez pas mêler les cartes!

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Ce qui devait être un tranquille vendredi d’Halloween où je devais me concentrer à la correction des examens de mi-session de mes étudiant(e)s, s’est transformé en une journée de prise de position et de dénonciation.

Hier, la Presse canadienne publiait par l’entremise de la plume de Lee-Anne Goodman un article intitulé «Le gouvernement fédéral réduit encore le financement de l’armée». En lisant les premières lignes, je savais qu’on venait de mettre le feu aux poudres sur cette question et cet enjeu délicats.

De prime abord, à titre de militaire à la retraite et maintenant de professeur et chercheur, la santé mentale des militaires et des vétérans me concerne, me touche et que je fais/ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour aider les militaires et les anciens combattants à obtenir les meilleurs soins de santé mentale. Je vais même jusqu’à dire que la prochaine campagne électorale fédérale devra faire de la santé mentale des militaires et des vétérans un enjeu primordial où des prises de positions claires et des engagements devront être pris.

Dans ce texte d’opinion, je n’ai pas l’intention d’entrer dans le cœur du débat sur le financement des FAC. Je veux strictement me concentrer sur un commentaire qui a été publié dans l’article de Madame Goodman. Ce commentaire, provient de la députée du Parti libéral du Canada de la circonscription de Vancouver Quadra, Madame Joyce Murray, sur le financement des FAC m’a littéralement jeté par terre. D’autant plus que Madame Murray est la vice-présidente du Comité permanent de la Défense nationale. Ce comité parlementaire est chargé «d’examiner toutes les questions relatives au ministère de la Défense nationale et aux Forces armées canadiennes. De façon générale, il se penche sur les textes législatifs pertinents, sur les activités et les dépenses du Ministère ainsi que sur l’efficacité de ses politiques et programmes». Madame Murray est donc en connaissance de cause et aurait sans doute dû se tourner la langue quelques fois avant de parler, car elle minimise et jette un regard partiel sur la problématique.

Madame Murray a dit: «L’armée manque cruellement de fonds, elle peine à embaucher des professionnels de la santé pour (traiter) les soldats souffrant du trouble de stress post-traumatique et, malgré tout, nous avons un gouvernement qui annonce des initiatives fiscales pour les riches».

Laissons de côté, la dernière partie de sa citation qui n’a absolument aucune substance par rapport à la question du financement des FAC et qui s’avère que de la partisanerie politique. Concentrons-nous objectivement sur la première partie de ses dires.

Qu’il soit dit en entrée de jeu, je doute fortement que les Services de santé des FAC manquent de fond pour embaucher des professionnels en santé mentale. Le journaliste de

Radio-Canada, Christian Noël écrivait le 13 octobre dernier au sujet du contrat de 821,4 millions dollars conclu entre le ministère de la Défense nationale et la firme Calian Technologies qui doit fournir aux FAC des professionnels de la santé venant du privé. De plus, le trouble de stress post-traumatique n’est qu’un seul des problèmes de santé mentale et des problèmes psychosociaux qui touchent les militaires. Arrêtons de cibler strictement ce trouble! Il ne faut surtout pas oublier toutes les autres blessures de stress opérationnel, la dépression, la dépendance à l’alcool et aux drogues, les problèmes conjugaux, les problèmes d’adaptation et ultimement les comportements suicidaires. Fondamentalement, il y a lieu de nous questionner sur l’utilisation du financement en santé mentale. En fait, est-il utilisé de la bonne façon et au bon endroit?

En 2012, le gouvernement fédéral a injecté 11,4 millions de dollars supplémentaires au budget des FAC strictement pour la santé mentale des militaires. Un gel des embauches dans la Fonction publique et un processus lourd pour ne pas dire ankylosé, a fait en sorte que bon nombre de postes en santé mentale n’ont pas été comblés avant l’hiver et le printemps 2014. Toutefois, l’embauche de nouveaux professionnels en santé mentale ne règle en rien le problème lié aux ressources professionnelles. Le problème est beaucoup plus sérieux que de remplir quelques postes par une embauche systématique. Il existe un problème de fond.

Parmi les causes du problème, l’attrition en est une. Certains officiers, dont les compétences professionnelles sont facilement transférables à des professions civiles, décident de quitter les FAC avant l’âge de la retraite. J’en suis un de ceux-là. Si les Services de santé des FAC n’arrivent pas à garder les professionnels au sein de l’organisation militaire, les nouvelles embauches ou le recrutement ne viennent que remplir les postes laissés vacants par l’attrition. L’attrition est problématique au point que le bureau de l’Ombudsman de la Défense nationale et des FAC devrait étudier la situation dans certains métiers au courant des prochains mois.

Une autre cause est l’utilisation des professionnels de la santé dans des fonctions administratives. Des administrateurs ne devraient-ils pas administrer les services de santé et les cliniciens ne devraient-ils pas offrir des services cliniques? L’exemple des médecins qui conservent leur salaire de médecin et cela même s’ils ne pratiquent pas la médecine en clinique, s’avèrent-ils la meilleure approche? Plus tôt, ils développent des politiques, des directives ou encore ils administrent des programmes ou des directions. Les besoins actuels ne sont-ils pas dans les centres de services de santé des FAC? Ainsi pour économiser des fonds, une réforme du système de santé des FAC pourrait être une solution peu coûteuse et avantageuse. La dernière réforme date du début des années 2000 par l’entremise de Rx2000.

Une réforme pour réorganiser la gestion et la répartition des professionnels, mais aussi, et surtout pour revoir la prestation des services. Je suis d’avis que les services de santé offerts dans les centres de services de santé des FAC sont d’une excellente qualité et axés sur les besoins des militaires. Je suis aussi d’avis qu’il est possible de faire mieux.

L’exemple de la pratique du travail social est frappant. Plusieurs éléments m’amènent à croire que la pratique du travail social aurait une influence plus significative et une portée de service plus grande si elle était indépendante ou au moindre mal, si elle possédait sa propre direction au sein des Services de santé des FAC. La domination et l’influence du «médical» (des médecins principalement) à l’intérieur des Services de santé des FAC ont des conséquences énormes sur les orientations de la pratique du travail social. La « quasi » évacuation des aspects communautaires, sociaux et familiaux du domaine sont l’une de ces conséquences. On préfère traiter le militaire en mettant un accent sur ses composantes biologiques et psychologiques tout en laissant pour compte la composante sociale.

Actuellement, le rôle des travailleurs sociaux est concentré dans la dispensation de services psychosociaux et de services de santé mentale. Il serait possible de tirer beaucoup plus de la contribution de ces professionnels au grand bénéfice des militaires et des membres de leur famille. Un exemple est leur contribution face aux comportements suicidaires. Les travailleurs sociaux ont développé une riche expertise clinique et communautaire et tout en offrant un cadre d’analyse qui permet de pousser la compréhension de la problématique sociale qui est le suicide.

Une Direction du travail social permettrait de regrouper sous une même organisation tous les travailleurs sociaux civils et militaires qui travaillent dans les centres de services de santé des FAC et dans les centres de ressources pour les familles de militaires. La force de travail des travailleurs sociaux est considérable. Il est le métier qui possède le plus grand nombre de professionnels au sein des Services de santé mentale des FAC. Ce regroupement permettrait d’intégrer les aspects communautaires, sociaux et familiaux et de donner une direction unique au champ de pratique. En plus de rejoindre les fondements de la pratique du travail social et en y intégrant une perspective écologique, la dispensation des services sociaux militaires en serait aussi améliorée techniquement et professionnellement. En plus d’une section clinique et d’une section communautaire, la Direction du travail devra compter une section de recherche et d’innovation sociale afin d’étudier les enjeux sociaux actuels des militaires et des familles et de proposer des solutions novatrices, propres à la communauté militaire et applicables par les travailleurs sociaux.

En somme, Madame Murray avant de lancer dans le débat le manque de fond pour embaucher des professionnels de la santé dans le but de traiter le trouble de stress post-traumatique des militaires, il y a lieu de procéder à quelques initiatives qui à moindre coût pourront permettre une meilleure gestion des ressources humaines et une meilleure prestation de services. Bien sûr que dans un monde idéal et si le trésor public était sans fin, nous embaucherions le plus grand nombre possible de professionnels, mais cela n’est pas le cas et ne le saura jamais. Avant de mêler les cartes et de jouer celles qui amènent émotivités, frustrations, incompréhensions et qui éloignent le regard du véritable problème, je vous demande donc de faire vos devoirs en proposant de véritables solutions et en laissant la partisanerie politique pour la campagne électorale de 2015, car entre-temps il y a des militaires et des vétérans qui ont un besoin urgent et éminent d’aide professionnelle.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est actuel candidat conservateur dans la circonscription de Pontiac aux élections fédérales de 2019, docteur en sociologie de la santé et professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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