La vie continue après le jour du Souvenir pour les militaires et les anciens combattants

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Cessant de nier la pénurie de personnel, la Défense a commencé début 2014 à accélérer l’embauche en santé mentale (Photo: Archives/ Vet support line)
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Maintenant que les cérémonies entourant le jour du Souvenir sont passées, la vie des militaires et des anciens combattants reprendra son cours. Il est essentiel de noter que le jour du Souvenir 2014 avait une signification tout à fait particulière.

Premièrement, parce qu’il marquait la centième année du début de la Grande Guerre. Deuxièmement, parce que les événements du 20 et du 22 octobre où deux soldats canadiens ont été tués sur notre propre territoire, ont touché toute la population canadienne et nous a fait prendre conscience que les menaces intérieures sont plus sérieuses que jamais. Et troisièmement, parce que nous avons pu voir un élan très fort de solidarité, de reconnaissance des sacrifices et de fierté du peuple canadien envers ceux et celles qui ont contribué et qui contribuent à faire de notre pays cette terre de démocratie et de liberté. À mon sens, cette mobilisation sociale prend toute son importance et il faut maintenant saisir la balle au bond et ainsi poursuivre dans cette veine, tout particulièrement dans le domaine de la santé mentale des militaires et des anciens combattants.

Le 11 novembre, j’ai été invité par le recteur de l’Université d’Ottawa, Monsieur Allan Rock, à prononcer une allocution. À titre de diplômé de cette université, de militaire à la retraite et de chercheur dans le domaine de la santé mentale des militaires, cette invitation prenait tout son sens. Toutefois, je dois être franc, j’ai hésité quelque peu avant d’accepter. Ayant pris ma retraite des Forces armées canadiennes (FAC) au mois de juin 2014, je me sentais encore trop attaché au mode de vie militaire et je considérais qu’il était sûrement plus sage d’être dans l’assistance plutôt que d’être à l’avant-scène. Ce sont des amis, militaires et anciens combattants, qui m’ont finalement convaincu d’accepter l’invitation et de tenter de faire passer un message que je m’efforce à faire passer depuis des années, celui de la sensibilisation et à la prise d’action face à la santé mentale de nos militaires.

Le cœur de mon allocution portait sur l’importance de se préoccuper de la santé mentale des militaires et des vétérans, de développer plus de services communautaires destinés à cette population et de reconnaître les contributions exceptionnelles des familles de militaires. J’ai pris soin de raconter une situation qui est survenue il y a de cela quelques semaines.

Après un repas dans le marché Byward à Ottawa avec des anciens collègues des FAC, nous étions à nous dire au revoir au coin des rues York et Williams lorsqu’un homme dans la mi-quarantaine est venu nous demander quelques pièces de monnaie en échange de cinquante « push-ups » sur une main. Nous nous sommes tous regardés sans dire un mot. En s’installant, l’homme a poursuivi en disant qu’il était un vétéran du PPCLI (Princess Patricia Canadian Light Infantry) et qu’il vivait des moments difficiles sur le plan personnel et conjugal. Sans faire ni un et ni deux, nous lui avons demandé de se relever, qu’il n’avait pas besoin de faire des « push-ups » pour que nous lui donnions un peu d’argent. Sur un ton empathique, nous avons aussi demandé à l’homme de prendre de sa personne et d’aller consulter des services d’aide professionnelle pour sa situation difficile.

En levant les talons, il nous a dit qu’il le ferait sans véritablement nous convaincre. Un long silence s’en est suivi au sein de notre groupe. Cette situation m’a touché, m’a peiné et m’a frustré! Pour moi, il est inconcevable qu’un homme qui a servi son pays, qui a fait des sacrifices inimaginables pour le bien commun de notre nation, termine ainsi à mendier dans les rues de notre capitale nationale et ce peu importe les raisons fondamentales qui l’ont amené jusque-là. J’ai fait part de cette situation pour montrer toute l’importance de nous préoccuper de la santé mentale des militaires et des vétérans avant que ces derniers en arrivent à l’exclusion sociale ou encore au suicide.

La journaliste du Metro Ottawa, Lucy Scholey, assistait à mon allocution du jour du Souvenir. Elle est venue me poser quelques questions sur la situation vécue avec le vétéran du PPCLI. Elle a réussi à retrouver l’homme en question et a écrit un article fort intéressant mettant à l’avant les questions de santé mentale, d’exclusion sociale et de mendicité d’anciens combattants. Ils seraient près de 140 dans cette situation seulement à Ottawa.

Dans l’auditoire se trouvait le major général à la retraite Pierre Morisset qui fut dans les années 1990, le médecin-chef des FAC. Il est aussi un diplômé de l’Université d’Ottawa. Actuellement, ce dernier occupe la position honorifique de colonel commandant des Services de santé des FAC. Je ne sais pas s’il a apprécié mon discours, car contrairement à plusieurs militaires, vétérans et civils qui sont venus me le manifester, il ne m’a rien dit à ce sujet. Je ne sais pas non plus quel sera le message qu’il transmettra au leadership des Services de santé des FAC. Une fois, la cérémonie terminée, il est venu me saluer respectueusement et me questionner brièvement sur ma retraite.

Je crois que cela dérange lorsqu’un militaire à la retraite se mobilise publiquement et veut faire avancer les choses dans un domaine qui fut et qui est encore à bien des instances un tabou dans notre société et dans les FAC. Pourtant je le fais pour le bien de la cause. Je ne le fais pas pour des intérêts personnels, car je n’ai plus rien à retirer des FAC. Je le fais pour ceux et celles qui souffrent et qui continueront de souffrir en silence.

Je le fais parce que j’ai souffert en silence pendant trois ans lorsque je travaillais pour une personne qui n’avait absolument rien compris des principes de base du leadership et qui m’a fait payer le prix quotidiennement par sa microgestion et ses comportements qui étaient, à mon sens, tout à fait inappropriés. Cordonnier mal chaussé, vous me direz, moi qui travaillais dans le domaine de la santé mentale et je vous répondrai que vous avez tout à fait raison! Insomnie, angoisse, anxiété, colère, stress continu, doute en ma personne, en mes compétences et en mes capacités, frustration, écœurement, difficulté à me concentrer, crainte constante de me faire « charger » et j’en passe. En bref, je suis passé par la gamme des émotions et des comportements qui étaient des signes et des symptômes de ce que je vivais. Suis-je le seul qui a vécu ce type de situation? J’en doute fortement. Les difficultés professionnelles et interpersonnelles avec un superviseur ne sont qu’une des facettes qui peut nous amener à vivre des difficultés, mais il ne faut pas oublier tous les autres facteurs comme les expériences de déploiement, les problèmes personnels, les problèmes conjugaux, etc. Les militaires et les anciens combattants sont des humains comme tout le monde et bien qu’ils soient entraînés, ils ne sont pas protégés contre les problèmes psychosociaux et de santé mentale. Il n’existe pas d’armure pour cela.

C’est ainsi que j’ai eu une prise de conscience. Si 80 000 personnes sont prêtes à se déplacer à Ottawa pour saluer, remercier et reconnaître nos militaires et nos vétérans et si plus de vingt millions de coquelicots ont été vendus à travers le Canada, battant ainsi tous les records, il y a indéniablement lieu de croire qu’il est possible de faire avancer la cause de la santé mentale des militaires et des anciens combattants par la force du nombre, par la mobilisation populaire.

Cette mobilisation sociale doit cibler la mise en place de plus de services communautaires destinés aux militaires et aux anciens combattants, car après tout, les militaires sont membres de communautés locales, régionales. La Légion royale canadienne contribue largement dans ce domaine et cela depuis 1925, mais elle ne peut pas tout faire et elle n’est pas spécialisée face aux problèmes psychosociaux et de santé mentale.

En conclusion, cette mobilisation sociale doit donc impliquer une prise conscience des problèmes psychosociaux et de santé mentale vécus par les militaires et les anciens combattants ainsi que l’organisation de stratégies d’actions pour faire face aux problèmes. Ainsi notre nation sera sensibilisé aux défis liés à la santé mentale de la noble profession de militaire et lorsque les frères et les soeurs d’armes crieront au secours, nous pourrons leur tendre la main et leur offrir aide et soutien.