Ukraine: abandon de l’aéroport de Donetsk et au moins 41 morts ces dernières 24 heures

Des forces ukrainiennes contrôlent les occupants d'un véhicule le 21 janvier 2015 près de Donetsk (Oleksandr Stashevskiy/AFP)
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Des forces ukrainiennes contrôlent les occupants d'un véhicule le 21 janvier 2015 près de Donetsk (Oleksandr Stashevskiy/AFP)
Des forces ukrainiennes contrôlent les occupants d’un véhicule le 21 janvier 2015 près de Donetsk (Oleksandr Stashevskiy/AFP)

L’Ukraine a connu jeudi l’une de ses journées les plus sanglantes en plus de neuf mois de conflit, avec la mort d’au moins 41 personnes, dont treize civils tués par un obus, au moment où l’armée ukrainienne abandonnait aux rebelles le très stratégique aéroport de Donetsk.

Depuis le début du conflit en avril, dans la foulée de l’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie et du réveil des séparatismes prorusses dans l’est du pays, plus de 5000 personnes ont péri dans les combats entre soldats ukrainiens et rebelles séparatistes selon l’OCDE. Et rien n’indique que la paix soit en vue.

La veille, les ministres ukrainien, russe, français et allemand des Affaires étrangères avaient appelé ensemble depuis Berlin à la fin des hostilités et au retrait des armes lourdes. Mais l’escalade, que cet appel visait justement à éviter, a très vite repris.

Jeudi matin, treize civils ont trouvé la mort après qu’un trolleybus a été touché par un obus à Donetsk, dans la plus sanglante attaque contre des civils depuis la signature des accords de paix de Minsk en septembre dernier.

Une dizaine de personnes ont également été blessées, selon un premier bilan des Services d’urgence de la ville, bastion des rebelles séparatistes prorusses.

«La Fédération de Russie (que l’Ukraine et les pays occidentaux accusent de soutenir les rebelles, NDLR) en porte la responsabilité», a immédiatement déclaré le premier ministre Arseni Iatseniouk dans un communiqué officiel.

«À cause de ces attaques terroristes, des civils ukrainiens souffrent. La Russie doit arrêter les terroristes (nom donné par Kiev aux rebelles, NDLR)», a également lancé sur Twitter le ministre des Affaires étrangères, Pavlo Klimkine.

Le ministère de la Défense a expliqué dans un communiqué que les tirs étaient le fait des séparatistes. «L’endroit où le bus a été touché est situé à plus de 15 kilomètres de la zone où se trouvent les forces antiterroristes (nom donné aux troupes ukrainiennes qui combattent les séparatistes, NDLR). À ce jour, aucun dégât n’avait été recensé dans ce quartier», souligne-t-il.

Ce nouveau lourd tribut payé par les civils intervient huit jours après la mort de douze d’entre eux dans un bus touché par un bombardement près de Volnovakha, à 35 kilomètres au sud de Donetsk. Kiev et les séparatistes s’étaient mutuellement accusés d’être à l’origine des tirs.

Parallèlement, les autorités séparatistes ont fait état de dix personnes mortes à Gorlivka, ville située dans la région de Donetsk.

Dix soldats ukrainiens ont également trouvé la mort ces dernières 24 heures, a annoncé de son côté l’armée, et une femme a été tuée dans la région de Lougansk, selon le gouverneur local pro-Kiev Guennadi Moskal.

Avec l’aéroport, un symbole tombe

Sur le front militaire, le conflit a également connu un tournant majeur avec l’annonce du retrait de l’armée ukrainienne de sa principale position à l’aéroport de Donetsk, le nouveau terminal. Soldats ukrainiens et rebelles se disputaient, inlassablement, l’aéroport, désormais complètement détruit, depuis mai.

Les rebelles avaient lancé une offensive d’envergure le 15 janvier pour tenter de s’emparer des positions défendues par ceux que les Ukrainiens avaient érigés en héros et surnommés les «cyborgs». L’armée ukrainienne avait affirmé dimanche avoir repoussé cette attaque grâce notamment au renfort de chars.

«Nous avons échoué à garder le contrôle des ruines du nouveau terminal durant six jours», a admis un conseiller du président Petro Porochenko, Iouri Birioukov, sur sa page Facebook.

«Et les gars au rez-de-chaussée, les cyborgs… Ils sont faits de chair et de sang. Avant-hier (mardi), ils ont atteint leurs limites», a-t-il écrit en assurant que «l’aéroport était et demeure une ligne de front».

Même si les combats continuent «autour de l’aéroport», selon l’armée, cette retraite a une lourde portée symbolique après que les forces ukrainiennes ont déjà abandonné en août l’aéroport de Lougansk, l’autre région sécessionniste de l’Est.

Le commandant du bataillon Azov et député du parti «Front populaire», Andriï Biletski, n’a pas caché son amertume. «C’est stupide, méchant et une trahison de négocier maintenant. Après une défaite, on ne peut pas espérer un armistice sur de bons termes. Il n’y a rien de plus humiliant et idiot que d’attendre la pitié de l’ennemi», a-t-il écrit sur sa page Facebook.

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères Pavlo Klimkine a, lui, évoqué une impasse diplomatique avec les Russes pour régler le conflit, alors que la situation se précipite sur le terrain. «C’était un Borodino (autre nom de la bataille de la Moskova entre l’armée napoléonienne et l’Empire russe) à Berlin : une bataille diplomatique où personne n’a gagné ni perdu».

Une «provocation» des Ukrainiens visant à «saper» le processus de paix

La Russie a accusé jeudi les forces ukrainiennes d’être à l’origine du tir d’obus qui a tué treize civils dans un trolleybus à Donetsk, affirmant qu’il s’agissait une «provocation grossière» au lendemain d’un appel à la paix des chefs de la diplomatie allemand, français, russe et ukrainien.

«Nous considérons cet incident comme un crime contre l’humanité, une provocation grossière pour saper le processus de paix de la crise ukrainienne», a dénoncé le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov dans un communiqué, mettant en cause «les forces ukrainiennes».

Qualifiant la mort des treize civils de «crime odieux», le chef de la diplomatie russe a estimé qu’il «devient évident que les victimes humaines n’arrêteront pas le « parti de la guerre » à Kiev et ses tuteurs à l’étranger».

«Nous exigeons une enquête immédiate sur les crimes commis à Donetsk, avec la participation de représentants de l’OSCE», l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, a demandé le ministre afin d’«empêcher les morts absurdes parmi les civils».

Les rebelles exhibent des prisonniers ukrainiens devant la foule

Une vingtaine de soldats ukrainiens, prisonniers des rebelles séparatistes prorusses, ont dû défiler sous les quolibets de la population depuis l’aéroport de Donetsk jusqu’au lieu où le bombardement d’un trolleybus a fait treize morts jeudi matin et où ils ont été exhibés devant la foule en colère.

Pendant près de 10 minutes, les prisonniers ont été contraints de se tenir à genoux sur le trottoir, quelques dizaines d’habitants de Donetsk les entourant et leur jetant des morceaux de verre ou divers objets depuis les fenêtres des immeubles environnants, a constaté une journaliste de l’AFP présente sur place.

La plupart des prisonniers, qui portaient des vêtements civils, présentaient des traces de blessures, avec notamment des bandages ou des hématomes au niveau du visage.

Le président de la République populaire autoproclamée de Donetsk, Alexandre Zakharchenko, assistait à la scène.

«Il faut les punir comme Saddam Hussein, ce sont des assassins. Ils ont tué nos enfants», a réagi Zina, une retraitée. «Ils ne savent plus ce que c’est de sortir dans la rue sans avoir peur».

Une autre retraitée, Liouda, présentait plus de compassion. «J’ai honte de ce qui se passe. J’ai pitié pour eux, ce sont des victimes de Porochenko (le président ukrainien, NDLR)», a-t-elle déclaré à l’AFP, les larmes aux yeux.