Communications des Forces armées: la porte jadis à demi-ouverte, désormais à demi-fermée?

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Veritas. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
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Veritas. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Veritas. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Les Forces armées canadiennes et le ministère de la Défense nationale ne savent pas sur quel pied danser. Sans rire! Explications.

Après le scandale de la Somalie, les Forces armées canadiennes ont entamé tout un tas de réformes qui allaient changer la vie militaire pour toujours. Des officiers, à qui on demande d’avoir un diplôme universitaire mélangeant cours de sciences et de lettres, aux affaires publiques et la relation avec les médias et les citoyens.

Depuis plusieurs années, les Forces sont donc plus ouvertes, avec des activités dites de «rayonnement» (une promotion positive et active des Forces auprès des citoyens), mais aussi avec une plus grande ouverture avec les médias. Le ministère de la Défense nationale et les Forces armées canadiennes sont d’ailleurs le seul organisme fédéral qui permet à ses employés de s’exprimer librement dans les médias, tant qu’ils s’en tiennent à ce qu’ils connaissent et ne parlent pas au nom de leurs supérieurs. Ailleurs, il y a toujours un porte-parole désigné.

Autre ouverture qui s’est concrétisée lors de la guerre en Afghanistan: les «embedding», c’est à dire la possibilité pour les médias d’être intégrés au plus près de l’action avec les militaires sur le terrain. Nous avons nous-mêmes bénéficiés de cette procédure lors de nos passages en Afghanistan en 2012, lors de l’Opération ATTENTION et en Haïti en 2013, lors de l’Opération HAMLET.

Les exercices, tant au Canada qu’à l’étranger sont également relativement accessibles. 45eNord.ca s’est d’ailleurs fait un devoir de les couvrir le plus possible et de rendre compte du quotidien de nos hommes et femmes en uniformes.

Puis, vinrent les terribles attaques de Saint-Jean-sur-Richelieu et d’Ottawa en octobre 2014, après que le groupe armé État islamique eut proféré des menaces et des appels au meurtre en sol canadien. Traumatisées, les Forces armées canadiennes ont pris immédiatement des mesures de renforcement de la protection de la force, c’est à dire que les mesures de sécurités pour protéger les militaires ont été augmentées.

Port de l’uniforme interdit en public, demandes pour modérer la présence des militaires sur les réseaux sociaux, fermeture des accès aux bases militaires… les mesures ne faisaient pas… dans la demi-mesure! Notre armée ouverte s’est refermée.

S’il avait été permis pour les précédents départs de prendre des photos et interviewer les militaires en partance pour le Moyen-Orient dans le cadre de l’Opération IMPACT, les 20 et 22 octobre 2014 remettront tout en question.

Dès ce moment là, les visages disparaîtront, les noms seront inconnus et même les photographes et vidéastes n’auront plus droit à leur crédit. Même au plus fort de la guerre en Afghanistan, alors que les Talibans se servaient pourtant des réseaux sociaux pour leurrer certains militaires avec des faux profils, jamais il n’avait été question de «cacher» nos fiers membres des Forces armées canadiennes.

Fini également l’«embedding» et pas question de se rendre même sur la base au Koweït où se trouvent les Canadiens. Officiellement, nos hôtes ne veulent pas de journalistes et tout est fait pour que cela change. Officieusement, le pouvoir politique ne pousse pas très fort.

Tout aurait été clair si cet article se terminait ici… mais ce n’est pas le cas.

Les forces spéciales ont été déployés en Irak, et cela a été annoncé! Volonté du nouveau commandant qui se dit (disait) prêt à ouvrir le verrou sur les images de nos unités les plus secrètes? Ou pression politique pour question de «transparence» dans une mission ô combien symbolique?

Certes, ces «conseillers militaires» ne sont pas la pour une mission secrète, mais pour une mission de formation des forces kurdes, mais pourquoi eux? L’Afghanistan a été un excellent exemple du bon succès des membres de l’Armée canadienne, de l’Aviation royale canadienne et de la Marine royale canadienne dans la formation et le mentorat aux forces de sécurités afghanes. Alors pourquoi des forces spéciales en Irak pour former une armée. Peut-être que…

La mission n’est pas aussi claire que cela. Tout comme les politiques de protection de la force.

Comme nous l’a confirmé le COMFOSCAN, le Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada, il est possible d’avoir des photos des membres du Régiment d’opérations spéciales du Canada quand ils sont en exercice ou forment d’autres militaires, comme dans le cas de FLINTLOCK en Afrique. Plusieurs photos avec visages bien visibles sont d’ailleurs disponibles sur le web. Mais dans le cas de la mission de formation en Irak, ce n’est pas possible et pas d’accès possible non plus.

Pourtant, le ministre de la Défense nationale a récemment tweeté des photos lors de la cérémonie de la rampe en hommage au sergent Doiron, «tué au combat» où l’on voit de manière on ne peut plus claire… plusieurs membres facilement identifiables de ces forces spéciales en Irak. Ces photos se sont aussi retrouvés disponibles sur un site de partage de photos à l’attention des médias dans les heures qui suivirent.

Pour compliquer encore un peu plus la donne, le 2 mars dernier, plus d’une centaine de militaires du 3e Royal Canadian Regiment se sont envolés pour l’Europe, dans le cadre de l’Opération REASSURANCE. Le Canada envoie régulièrement depuis près d’un an des militaires pour prendre part à des exercices avec leurs homologues européens.

S’il a toujours été permis de prendre des photos des militaires déployés, y compris au plus fort des mesures de protection de la force en octobre-novembre, la donne a récemment changée.

«Pour des raisons de sécurité et de protection de la Force, aucunes entrevues par le personnel déployé ne seront permises de même qu’aucunes photos du visage ni de leur identifiant de nom sur les uniformes.»

Lors de ce départ du 2 mars vers l’Europe, les médias ont dont été convié à une «photo-op» avec ces restrictions.

Dans le même temps, des militaires ont été déployés sur l’Opération SIRONA, en Sierra Leone. Il n’y a eu aucun problème d’identification à ce moment-ci.

Toujours en même temps, dans le cadre de l’Opération CALUMET en Égypte, des membres de la police militaire se sont déployés et… «Il y aura un porte-parole désigné pour l’événement. Pour des raisons de protection de la force, aucune entrevue ne sera accordée par le personnel qui se déploie et il ne sera pas permis de prendre ou de publier des photos des visages ou des insignes nominatifs d’identification lors de cette conférence de presse».

En réponse à une demande de 45eNord.ca pour expliquer ces apparentes contradictions, et notamment sur l’opération REASSURANCE, un porte-parole du ministère nous a répondu… sur l’opération SIRONA. Il indique cependant que: «Les circonstances spécifiques de chaque situation sont évaluées au cas par cas, et les mesures de protection des forces sont le reflet de l’évaluation effectuée. Le fait que le personnel participe à un exercice ou de la formation plutôt qu’une opération n’est qu’un des facteurs pris en compte lors de l’évaluation de la mesure la plus appropriée de protection de la force à adopter».

Ce qui n’explique ni l’interdiction sur REASSURANCE (des exercices en Europe), ni sur CALUMET (une participation à la sécurisation d’un camp dans une opération des Nations Unies), ni même pour IMPACT (des forces spéciales identifiables qui forment une armée, mais se rendent sur la ligne de front).

La posture, par défaut, semble être désormais d’interdire et d’autoriser au cas par cas. Un changement soudain et sans raison apparente, plusieurs mois après les attaques de Saint-Jean et d’Ottawa.

Bientôt viendra le communiqué de presse: «Venez faire des photos sans en prendre avec un militaire non-identifiable, sans dire où il se déploie, ou ce qu’il va faire». Quelqu’un, quelque part, fait quelque chose…