Des soldats canadiens harcelés en ligne par des terroristes

0
Facebook (45eNord.ca)
Facebook (45eNord.ca)

Après la publication par l’État islamique d’une liste de 100 militaires américains à abattre, un rapport secret du renseignement militaire canadien qui met en garde contre une «nouvelle tendance» des groupes terroristes à utiliser les médias sociaux pour harceler les militaires, leur famille et leurs amis, montre que la menace terroriste aura changé la vie des Canadiens.

Le ministère de la Défense ne précise pas l’étendue du problème, mais le rapport, dont le Ottawa Citizen dit en avoir obtenu une copie par la Loi d’accès à l’information, arrive au moment où les autorités ont des préoccupations croissantes concernant la sécurité du personnel militaire au Canada et à l’étranger et alors que les renseignements personnels sont facilement accessibles en ligne.

Ce week-end, par exemple, le commandement des US Marines a appelé dimanche son personnel à être «vigilant» après la publication d’une liste d’adresse d’une centaine de militaires américains à abattre par un groupe se réclamant de l’État islamique.

Cet appel au meurtre par le groupe qui se présentait comme la «Division des hackers de l’État islamique», comprenait leurs noms et adresses ainsi que des photos des cent militaires américains, mais plusieurs analystes ont rappelé que les données étaient déjà disponibles en ligne et auraient tout aussi bien pu être compilées à partir de cette source.

L’évaluation du renseignement militaire canadienne, rédigée en janvier, dit que le «principal objectif du terrorisme est la réalisation des effets psychologiques sur un public cible.»

«Bien que les médias sociaux ont révolutionné la façon dont les personnes communiquent au 21e siècle, ces médias ont également fourni aux terroristes un outil précieux et utile avec lequel générer de la peur et de l’anxiété comme un moyen d’intimider les gouvernements ou les sociétés dans leur ensemble», ajoute le rapport.

«Une nouvelle tendance en matière de protection de la force est la mesure dans laquelle les médias sociaux sont employés par les réseaux terroristes organisés pour orchestrer des campagnes prolongées de harcèlement en ligne dirigée contre les amis et les familles des militaires qui se sont identifiés.», poursuit le rapport.

Le rapport mentionne à l’appui de cette thèse un incident impliquant un membre des Forces armées canadiennes sur Facebook.

«Dans le cadre d’un échange sur Facebook entre un membre des Forces armées canadiennes, identifié comme tel sur le site de réseautage social, et une connaissance, un tiers qui n’étaient même pas engagé dans leur conversation, a surgi et a posté un commentaire prônant l’assassinat des membres des Forces armées canadiennes par par les talibans,» indique le rapport.

Plus précisément, le post disait « … j’espère que mes frères talibans vont tirer sur vous», peut-on lire dans le rapport du renseignement militaire.

La page Facebook de cette troisième personne, identifiée plus tard comme résidant au Canada, montrait deux personnes, dont l’une brandissait un lance-grenade », précise encore le rapport, qui en conclut que cet incident illustre bien «la prudence et la discrétion actuellement requise de la part des membres des Forces armées canadiennes lors de leurs échanges sur médias sociaux.»

Des incitations à la prudence

En octobre 2014, la section de l’Ouest de l’Unité de contre-espionnage des Forces canadiennes avait publié une nouvelle directive sur l’utilisation des médias sociaux par les soldats et le personnel de la défense, après qu’un jeune réserviste qui montait la garde devant le Monument commémoratif de guerre à Ottawa a été abattu mercredi 22 octobre et qu’un adjudant a été tué happé par une voiture à St-Jean-sur-Richelieu le 20 octobre, dans les deux cas par des partisans du djihad.

En plus d’ajuster paramètres de confidentialité et de sécurité sur leurs profils personnels, les militaires sont donc invités à rechercher les listes de contacts de médias sociaux de leurs enfants et à procéder à la suppression des profils qu’ils ne connaissent pas personnellement.

«Ajuster les paramètres de confidentialité/sécurité afin que seuls vos amis puissent voir vos photos/ calendrier, etc.», précisait la directive des responsables canadiens du contre-espionnage.

«Répétez cette procédure avec les membres de la famille (frères et sœurs/parents âgés/enfants, etc.) qui ne sont pas familiers avec les paramètres de sécurité ou de confidentialité.», ajoutait aussi la directive publié en octobre.

Si les militaires continuent de recevoir des «demandes d’amitié» de personnes inconnues ou suspectes, ils doivent absolument en informer la police militaire, disait encore la directive.

Cette directive, qui n’était pas un ordre mais se voulait avant tout une incitation à la prudence dans l’utilisation des médias sociaux, passait mal et avait suscité la grogne chez les militaires ne voulant pas céder au chantage des terroristes et encore sous le choc des attaques d’Ottawa et de St-Jean et de l’interdiction, levée depuis, de porter leur uniforme en public qui avait suivi.

Mais cette préoccupation d’éviter de donner à l’ennemi des renseignements qui pourrait mettre en danger nos militaires, leurs familles ou leurs amis est restée depuis.

Sans indiquer quel pourrait être le nombre de cas de menaces, d’intimidation ou de harcèlement, le porte-parole de la Défense nationale, Daniel Blouin, cité dans l’article du quotidien d’Ottawa, admet que l’utilisation de plates-formes de médias sociaux pour cibler les membres des Forces armées canadiennes est une préoccupation. « Les membres individuels[des Forces armées canadiennes]sont des symboles très visibles des Forces armées et du gouvernement du Canada […], ce qui rend les militaires vulnérables à la prédation par des éléments ennemis ou criminels ».

Nul doute, dans ce contexte, que les incitations à la prudence pourraient se faire plus pressantes à l’avenir.

L’ombre de la menace terroriste

Mais, avec ce nouveau contexte où la méfiance doit dorénavant être de mise, l’accès des Canadiens à leurs militaires devient à son tour problématique.

Auparavant, et depuis plusieurs années, les Forces étaient ouvertes, avec des activités dites de «rayonnement» (une promotion positive et active des Forces auprès des citoyens), mais aussi avec une plus grande ouverture avec les médias.

Les exercices et les opérations, tant au Canada qu’à l’étranger étaient également relativement accessibles. C’est ainsi que 45eNord.ca a pu les couvrir et ainsi rendre compte du quotidien de nos hommes et femmes en uniformes, soulignait ici même Nicolas Laffont le 12 mars.

La menace terroriste a mis fin à la longue tradition des journalistes et photographes de presse capture sur la pellicule les scènes émouvantes de nos soldats partant en mission et disant au revoir à leurs famille.

En outre, les membres des Forces canadiennes étaient autorisés à parler ouvertement de leurs emplois et leurs expériences.

S’il avait été permis pour les précédents départs de prendre des photos et d’interviewer les militaires partant en mission, les menaces terroristes visant les militaires à leur retour à la maison ainsi que leurs familles et amis ont tout changé

Avec la menace terroriste présente au au Canada, «les visages disparaîtront, les noms seront inconnus et même les photographes et vidéastes n’auront plus droit à leur crédit. Même au plus fort de la guerre en Afghanistan, alors que les Talibans se servaient pourtant des réseaux sociaux pour leurrer certains militaires avec des faux profils, jamais il n’avait été question de «cacher» nos fiers membres des Forces armées canadiennes», écrivait Nicolas Laffont.

«Fini également l’’embedding’ et pas question de se rendre même sur la base au Koweït où se trouvent les Canadiens. Officiellement, nos hôtes ne veulent pas de journalistes et tout est fait pour que cela change. Officieusement, le pouvoir politique ne pousse pas très fort».

Officiellement, les mesures de protection de la force sont prises au cas, mais, depuis quelques mois, les décisions en la matière penchent presque toujours du côté d’une plus grande sécurité.

L’ombre de la menace terroriste semble donc avoir réussi à changer aussi les rapports entre les Canadiens et leurs soldats.

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

Les commentaires sont fermés.