Interview avec le nouvel ambassadeur francais au Canada, Nicolas Chapuis (VIDÉO)

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45eNord.ca a rencontré le nouveau ambassadeur français au Canada, Nicolas Chapuis, quelques heures à peine après avoir remis ses lettres de créance au Gouverneur général. 

45eNord.ca: Monsieur l’ambassadeur bonjour! Ça fait quelques heures à peine que vous avez remis vos lettres de créance. Déjà, premières réflexions alors que vous venez d’arriver en poste?

Ambassadeur Chapuis: Je suis arrivé il y a deux semaines, mais j’ai effectivement présenté mes lettres ce matin au Gouverneur général. Mes premières impressions sont celles d’un grand bonheur. Comment ne pas l’être dans un pays comme le Canada qui fait partie de notre imaginaire. Quatre-cents ans d’histoire, tout juste, il y a Samuel de Champlain en 1615, qui découvrait la bourgade de Watawa sur laquelle, vous voyez, nous avons installé ce paquebot résidentiel qui surplombe la rivière.

J’arrive quelques mois après la visite d’État du président de la République et avec un mandat, une mission confiée par le gouvernement de la République pour que ses relations soient encore plus productives.

Le président a fixé des axes. Il convient maintenant d’en assurer le suivi et, dans les domaines qui sont mis sur ma feuille de route, il y a l’économie, naturellement, c’est la première préoccupation, la croissance, l’emploi. Et donc, avec le Canada, comment améliorer nos échanges, l’investissement, pour que cela ait un effet dans la croissance en Europe, en France.

En deuxième axe, naturellement, c’est le climat, avec la préparation de la Conférence de Paris en décembre 2015 qui doit aboutir à un engagement international.

Et puis, enfin, naturellement, sécurité défense, et ce que je comprends, c’est ce qui vous intéresse le plus à 45eNord, parce que ça n’a pas toujours été forcément le cas, vous êtes mieux informé que moi, mais nous avons aujourd’hui, en ce jour de février 2015, une perception commune de la menace. Et la menace, dans un monde de plus en plus complexe, où les États font face à des acteurs qui ne sont pas des États, donc, face à ces nouvelles menaces, la perception que le canada et la France se font de leurs capacités à faire front est évidemment quelque chose sur laquelle nous souhaitons travailler pour renforcer, augmenter le niveau de solidarité qui unit nos deux nations.

François Hollande est venu pour sa visite d’État quelques jours après les attentats qui ont eu lieu au Canada à St-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa , donc ça a déjà lié la France et le Canada, puis les attentats de Paris, qui ont eu lieu il y a tout juste un mois également. Donc, là aussi le Canada s’est montré solidaire de la France, comme la France avait fait avec le Canada. Est-ce que justement ces attaques ont fait prendre conscience aux deux pays, on a été unis, et on va l’être davantage à l’avenir, on va renforcer nos liens d’amitié en matière de sécurité, par exemple.

Cela, c’est certain. Et c’est déjà en cours. Parce qu’il y a eu, comme vous le rappelez, Ottawa, paris, deux fois, le 9 janvier, mais il vient d’y avoir Copenhague, sans parler des attentats déjoués, comme celui d’Halifax, le week-end dernier [il s’est toutefois avéré depuis que les attentats déjoués d’Halifax n’avaient pas de motivation politique ou religieuse, NDLR].

Il y a une réflexion en cours dans l’ensemble des services de sécurité des grands pays, le Canada, la France, le reste de l’Europe, des États-Unis naturellement, pour comprendre ce qui est en train de se passer. On ne peut agir que si on sait à quel ennemi on fait face, et, aujourd’hui, on est passé très rapidement, en trois mois, quatre mois, d’une situation où tout le monde pouvait penser plus ou moins qu’il s’agissait d’actes isolés à une situation où, aujourd’hui, les services parlent d’actes coordonnés et, en tout cas, reliés à une situation globale de radicalisation des jeunesses sous forme de nouveau djihadisme dans le lequel tout est lié. Daech, la Libye, le Yémen, et, en conséquence, des actions des services de sécurité, mais aussi des forces armées, et c’est souvent lié, pour prendre en compte ces nouvelles menaces et y apporter des réponses appropriées.

Donc, oui, France doivent, ensemble, faire plus, et, d’ailleurs, première visite hors ministère des Affaires étrangères que j’ai effectuée ces derniers jours a été pour le patron de la Gendarmerie royale du Canada, et je vois le ministre de l’Intérieur la semaine prochaine [le ministre canadien de la Sécurité publique, NDLR].

Est-ce que justement, vous parlez de nouvelles menaces. S’agit-il véritablement de nouvelles menaces ou est-ce que ça a toujours existé, mais c’était latent, on n’en parlait pas beaucoup, ça passait un peu sous le radar? Ou il y en a de plus en plus avec la situation géopolitique mondiale qui a changé ces dernières années avec le Printemps arabe qui a déstabilisé toute une partie du monde? Est-ce que c’est, selon vous, relié à ça?

Je ne dirais pas que le Printemps arabe a déstabilisé toute une partie du monde. Le printemps arabe a libéré des peuples. Mais quand vous enlevez le couvercle de la marmite, vous regardez ce qu’il y a dans la marmite et tout n’est pas toujours bon dans une marmite. Après, c’est le rôle des peuples de s’organiser, mais on ne peut pas dire que le Printemps arabe ait déstabilisé la région.

Est-ce que c’est nouveau ou pas nouveau. C’est ça la question que vous posez. Moi, je suis de ceux qui pensent que c’est nouveau. En tout cas, ce sont des formes nouvelles, ce sont des menaces nouvelles. Des attentats, il y en a toujours eu, depuis l’assassinat d’Henri IV. Les guerres de religions, on connaît. Ça, ce n’est pas nouveau.

Ce qui est nouveau, ce sont des jeunes nationaux qui, à un moment donné, basculent dans le terrorisme. Ça, c’est nouveau. Au nom d’un idéal, si on peut appeler ça un idéal, qui est fondé sur le rejet de la modernité, le rejet de nos valeurs, l’adhésion à une forme de djihadisme qui prétend s’appuyer sur une religion, on sait bien que ce n’est qu’une prétention, et qui tournent les armes contre leurs propres parents, leurs propres concitoyens. Ça, c’est nouveau.

Et la question, c’est comment faire face à ces phénomènes de radicalisation qui touchent toutes nos sociétés. Et pourtant, la société canadienne est très différente dans ses modes d’organisation de la société française, ou de la société danoise. Notre ambassadeur au Danemark expliquait dans un raccourci que j’ai trouvé saisissant qu’il était arrivé au Centre culturel en vélo et qu’il en était parti en fourgon blindé. Et il dit, dans cette transition-là, il y a eu une bascule… sociétale.

Et ça, ce n’est pas propre à juste une société?

Non…

Tout le monde, il est comme ça?

Nous sommes, le mot est galvaudé, mais nous sommes en guerre contre un ennemi qui est issu de notre propre sang , et cette guerre, c’est une guerre sur les valeurs. Ce n’est pas un hasard, si ce qui a été attaqué à Paris et à Copenhague, c’est à la fois la liberté d’expression, le droit de caricaturer, le droit de blasphémer, et l’attaque antisémite. Dans les deux cas,! Et ça, ce n’est pas acceptable.

Ce qui est en jeu, ce sont nos valeurs. Et c’est là où nos sociétés peuvent comprendre, et ce qui a été démontré dans l’élan de solidarité, ce qu’on a appelé l’esprit du 11 janvier, ces millions de personnes qui, à travers la France se sont mobilisées, en applaudissant les forces de l’ordre, c’était la première fois depuis des années, c’est que l’engagement de nos forces armées au Sahel, en Irak, et autrefois en Afghanistan, est beaucoup mieux compris.

Aujourd’hui, le lien est fait entre la sécurité intérieure et nos opérations sur des théâtres externes .

Est-ce que justement, le Canada et la France là-dessus, je sais que cela fait deux semaines que vous êtes en poste, mais este-ce que le canada et la France ont la même vision de comment se protéger, soi, des menaces extérieures?

Naturellement, non! mais nous faisons partie de la même alliance et, pour reprendre un exemple concret, et pas simplement parler en l’air, l’engagement du Canada à nos côtés pour le Mali a montré une forme de solidarité , une forme de proximité entre nos forces armées que nous n’avons pas trouvée beaucoup ailleurs , y compris en Europe.

Et donc, sur ce terreau-là, où il y a de la compréhension réciproque, du soutien, de la solidarité, le sens d’avoir un destin commun au sein de l’Alliance atlantique, qui, là, prend toute sa valeur..,.atlantique, Canada-France, on peut faire davantage. Et c’est là où il doit y avoir un effort de dialogue des deux côtés sur, effectivement, la perception de l’environnement, quelle crise est prioritaire, si on peut prioriser les crises, qu’est-ce qui est le plus menaçant pour les uns et pour les autres, et jusqu’à quel point un gouvernement, le gouvernement canadien, le gouvernement français, peuvent engager des moyens, qui sont des moyens souvent matériels, mais aussi des moyens humains, pour augmenter la sécurité de tous.

On le voit dans récemment, c’est ni canadien ni français, mais avec la Libye, qui est en train de se déstabiliser encore plus qu’elle ne l’était déjà, mais avec l’Italie et l’Égypte qui poussent maintenant aux Nations-Unies pour y aller. Je pense, les deux n’ont pas forcément les mêmes intérêts, mais font front commun?

Quand le feu brûle dans la maison de votre voisin, il est clair que celui qui est de l’autre côté de la route qui est le premier à crier au feu. C’est le cas de l’Italie. Par hasard, si la réaction italienne est venue au lendemain de la vidéo de l’exécution des 21 Coptes avec un commentaire, si vous l’avez vu, qui dit « Nous sommes au sud de Rome! », l’Italie ne pouvait pas rester silencieuse.

Il y a une situation en Libye qui, effectivement, est trouble, cela fait plusieurs mois que nous savons, que nous ‘monitorons’, comme on dit dans les milieux autorisés, mais nous considérons que nos opérations sur l’ensemble de la bande du Sahel sont déjà tellement prenantes, que si d’autres acteurs européens, canadiens, américains sont prêts, et des acteurs régionaux, naturellement, sont prêts à nous aider dans la lutte contre les fanatiques qui essaient de semer le trouble pour des desseins qui ne sont pas aussi nobles qu’ils veulent bien le prétendre , eh bien, d’accord, et c’est d’ailleurs le message que nous allons adresser à nos partenaires canadiens: si vous voulez participer, nous sommes preneurs.

Mais la France ne peut pas être partout non plus.

C’est une question. Tout ça a un coût, comme disent les Canadiens. Quand j’étais jeune, on parlait de partage du fardeau au sein de l’Alliance.

Le Sahel, le fardeau, il est clairement sur le dos des Français, du Mali au Tchad, aujourd’hui, la frontière Cameroun-Niger pour les opérations visant Boko Haram, visant à éliminer les sanctuaires de Boko Haram, le front nord, donc, Libye, sud [ au sud de la Libye, NDLR], Algérie, sud,[ les pays au sud de l’Algérie, NDLR] nous avons quand même perdu un otage, il ne faut pas l’oublier.

Voilà, nous portons le fardeau, nous ne fuyons pas nos responsabilités, parce que nous sommes convaincus que, ce faisant, nous contribuons à la sécurité de la Méditerranée et donc, de la France. Mais, comme on voit sur les combattants isolés, soi-disant isolés, qui vont chercher l’aventure dans les théâtres syriens ou irakiens, et bien, nous disons aux Canadiens que la sécurité que nous protégeons, que nous nous efforçons de protéger sur le Sahel, est en réalité une sécurité collective.

Et les Canadiens le savent. C’est pour ça qu’ils sont venus à nos côtés.

Du côté défense, Canada-France, les forces armées canadiennes, les forces armées françaises, collaborent, vous avez dit, au Mali, notamment, depuis quelques mois, depuis un an, on voit qu’il y a de plus en plus d’entraînement Canada-France, des deux côté. On a vu le Mistral qui est venu ici, puis Rafale Blanche il y a quelques semaines…

Rafale Blanche, les chasseurs alpins, je connais bien parce que j’ai été préfet des Hautes-Alpes. je vivais de leur expertise.

On voit depuis quelques mois tous ces liens qui s’établissent . Est-ce que ça va se renforcer encore plus à l’avenir, est-ce qu’on va avoir encore plus de Français qui vont venir ici en d’autres exercices qu’hivernaux, exercices d’été, ailleurs…et vice-versa?

Écoutez, ça dépend des opportunités, des besoins, mais je ne crois pas …à des exercices pour des exercices. On est dans l’opérationnelle, les Canadiens aussi, et tout ce qui vise l’interopérabilité est important pour nous. Donc, on sort d’une phase de très étroite coordination sur le théâtre afghan. On entre dans une phase de questionnement sur la nature de la menace, la déstabilisation du Moyen-Orient par Daech, qui est en réalité, si on regarde bien, le fruit, un fruit syrien. On pourrait discuter, d’ailleurs, de pourquoi la guerre continue en Syrie.

Et notre souci, c’est d’être à l’écoute sur ce que les Canadiens pourraient nous dire sur leur vision de la menace pour en tirer des conclusions opérationnelles. Et, sachant que les engagements de nos forces aujourd’hui sont tellement importants que, plutôt de faire des exercices, j’allais dire des ronds dans l’eau, mieux vaut un hélicoptère ici, un transport tactique là, des forces spéciales ici, des agents de liaison là, pour diminuer la part du fardeau qui nous incombe à nous Français et faire comprendre à l’ennemi qu’il est seul et qu’il ne peut pas diviser l’Alliance et que, plus il continuera à semer le trouble, plus il fera face à de la détermination, détermination concrète.

Si vous avez, donc, un message à faire passer, premièrement, au gouvernement canadien?

Ah! Je ne passerai pas par vous (rires). Nous avons un attaché de défense, nous avons des visites extraordinairement fréquentes et de qualité de nos officiers d’état-major, nous participons d’ailleurs, demain, après-demain à un colloque, le major général des armées françaises sera présent. Nous avons eu le ministre de la Défense, juste avant qu’il ne cède son portefeuille, en visite officielle à Paris et nous avons à cette occasion signé un cadre de coopération renforcée dans le domaine de la Défense.

Donc, malgré toute la qualité de vos productions, vous me permettrez de ne pas passer par vous.

En revanche, si vous me permettez, je saisirai l’occasion de toucher vos auditeurs sur Twitter et ailleurs pour leur dire que nous souhaitons leur compréhension, leur soutien, et qu’il puissent

s’exprimer en soutien à tout ce qui va vers le renforcement d’une relation privilégiée dans le domaine de la défense entre le Canada et la France.

Pourquoi, parce que, un, ça correspond à une histoire commune. L’identité du Canada, c’est faite en français. Sinon, le Canada, il serait américain aujourd’hui. Ne l’oublions pas!

J’étais dans la résidence du Gouverneur général pour présenter mes lettres de créance ce matin, et j’ai été frappé d’une tapisserie faite de broderie, qui était encadrée, en français et en anglais, qui devait dater du milieu du XIXe siècle, où il y avait les deux drapeaux, le drapeau tricolore français et le drapeau britannique, l’Union Jack, ensemble, croisés comme ça, avec des petites broderies tout autour.

Et il y avait, à gauche en anglais, « Union strive » et, en français, « L’union fait la force », des deux drapeaux des deux principaux ennemis du XVIe et du XVIIe siècle, et du XVIIIe siècle, qu’étaient la France et l’Angleterre.

Et cette union France-Angleterre a fait le Canada. C’est l’Histoire, c’est comme ça. Nous faisons partie de cette identité-là. Et donc, dans le domaine aujourd’hui de la défense, l’union continue de faire la force.

Et donc, si j’ai un message à faire passer, c’est que, plus que jamais, le Canada et la France ont un intérêt à servir sous le même drapeau et à montrer au monde que les valeurs auxquelles nous tenons, ce qui constitue notre identité, ne sauraient être intimidées par les semeurs de troubles.

Merci beaucoup!

Merci à vous!

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». En Afghanistan, en Haïti, dans l'Arctique, aux États-Unis, ou un peu partout au Canada, il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action.