Interview avec le vice-chef d’état-major de la Défense français, le général Gratien Maire (VIDÉO)

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Le vice chef d'état-major de la Défense française, le général Gratien Maire. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
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À l’occasion de la conférence sur la sécurité et la Défense d’Ottawa, 45eNord.ca a rencontré le vice chef d’état-major de la Défense de la France, le général Gratien Maire. Nous avons abordé avec lui l’état des menaces dans le monde, alors que la France est engagé dans plusieurs conflits, notamment en Afrique et au Moyen-Orient.

45eNord.ca: Général bonjour! Conférence d’Ottawa sur la sécurité et la défense. Est-ce que c’est votre première fois que vous prenez part à cette conférence?

Général Gratien Maire: Effectivement, c’est la première fois que je prends part à cette conférence en ma qualité de vice-chef de la Défense en France, mais ce n’était pas la première fois que je viens au Canada puisque j’ai eu la chance d’être attaché militaire ici pendant trois ans, entre 2000 et 2003.

Donc, cette conférence sur la sécurité et la défense, aujourd’hui on parle surtout du monde dangereux et d’un environnement complexe, notamment tout ce qui est cyber et Afrique du Nord et Moyen-Orient, c’est un environnement qui change en permanence ?

Absolument. On est aujourd’hui dans un monde qui n’a jamais été aussi complexe, avec, d’une première part, les acteurs qui jouent dans cette complexité, avec des mouvements, des idéologies, des objectifs qui varient, avec des moyens aussi auxquels nous n’avions jamais été confrontés auparavant. Vous l’avez dit, que ce soit par le cyber, que ce soit par d’autres moyens plus classiques, tout ça rend le monde beaucoup plus complexe et donc, quelque part, beaucoup plus dangereux compte tenu de la connectivité de tout cela, de ce monde qu’on appelle un peu 3.0 aujourd’hui, chaque événement a des répercussions au niveau mondial.

Est-ce que le monde est plus dangereux maintenant qu’il ne l’était à l’époque ou est-ce qu’on en parle plus qu’à l’époque?

Général Maire: Alors, dangereux, tout dépend de ce qu’on appelle dangereux. Si on se réfère à l’histoire, ne serait-ce qu’au 20e siècle, on a eu deux guerres mondiales qui ont fait respectivement 18 millions de morts et quasiment 60 millions de morts pour la Seconde Guerre mondiale. Donc, peut-être un monde différemment dangereux. C’est ce que j’expliquerai demain dans mon intervention.

Pour autant, j’estime qu’il ne faut pas sous-estimer les risques que cela représente pour nos civilisations, et je crois que c’est au travers d’une véritable coopération que nous arriverons à en limiter les effets.

Coopération, on le voit notamment avec la lutte contre le groupe État islamique en Syrie et en Irak , maintenant, ça commence aussi en Libye, doit-on passer absolument par une coopération entre tous les pays ou un seul pays peut faire une intervention, comme ça a été le cas par le passé, ou non, maintenant, ce monde a tellement changé qu’il faut qu’on coopère ensemble?

D’abord, la menace affecte l’ensemble de la planète., notamment le monde occidental. Donc, je crois qu’il est légitime, il est cohérent que nous réagissions ensemble. Deuxièmement, on l’a dit, elle [la menace, ndlr] est multiforme, elle est protéiforme, donc, là aussi, nous avons besoin de toutes les ressources. Puis, nous sommes dans un monde finalement où l’effort consacré à la défense est de plus en plus limité pour des tas de raisons. Donc, les moyens doivent être mis en commun pour obtenir l’objectif recherché.

Donc, je crois que pour toutes ces raisons, il faut absolument qu’on travaille ensemble. je crois qu’aucun pays aujourd’hui ne peut prétendre pouvoir résoudre ce problème seul.

Est-ce que ce n’est pas un peu paradoxal, tant au Canada qu’aux États-Unis, que dans tous les pays occidentaux surtout, on se retrouve dans une situation où il faut faire plus, on doit agir, intervenir de plus en plus, mais on a de moins en moins de moyens. Comment on fait finalement pour faire plus avec moins?

Je crois qu’on ne peut pas faire plus avec moins. Comme nous disons en France, il faut faire autrement. Et faire autrement, ça veut dire se focaliser sur les objectifs qu’on veut atteindre , se donner les moyens de les atteindre, et puis travailler ensemble.

Et je suis intimement convaincu que c’est par cette voie-là qu’on arrivera à obtenir des résultats.

Il ne faut pas qu’on reste dans les anciens schémas. Il faut qu’on ait une approche globale. Les solutions ne sont pas que militaires. L’action militaire peut fournir , créer les conditions qui permettront de résoudre certaines parties du problème, mais ce n’est pas uniquement par ce biais-là que nous arriverons à résoudre les difficultés auxquelles nous sommes confrontées.

C’est vraiment une approche globale dont nous avons besoin et, encore une fois, une approche collective. Donc, il y a ces deux paramètres, travailler ensemble et sur l’ensemble du spectre.

Canada-France, il y a une histoire commune depuis bien longtemps. Où en est-on dans la coopération entre nos deux pays?

Général Maire: Écoutez, nos deux ministres de la Défense ont récemment signé un accord portant création d’un Conseil de coopération de défense, avec quatre piliers qui touchent à la fois le sujet militaire, la coopération en matière d’équipement, en matière de recherche et développement, et puis dans le domaine politique.

Donc, on a maintenant un cadre bien clair qui permet d’inscrire notre coopération. Je crois que nous avons toujours eu des liens extrêmement forts et, encore une fois, la situation internationale nous conduit, nous incite à aller dans le sens d’une coopération accrue de manière à pouvoir atteindre nos objectifs de paix et de stabilité.

Est-ce qu’il faut qu’il y ait de mauvaises choses pour tirer de bonnes choses?

Je crois que, malheureusement, l’histoire vous donne plutôt raison. C’est bien souvent quand on est confronté à des difficultés, à de réelles menaces, que les gens se mobilisent.

En France, notamment, ça été le cas aussi ici au Canada, au mois d’octobre, les attentats du mois de janvier ont certainement conduit la population à prendre réellement conscience des dangers qui nous menaçaient, et je crois que c’est un sursaut qui était absolument indispensable pour ne pas qu’on oublie une approche qui n’est pas dans les préoccupations majeures de la population lorsque tout va bien, lorsqu’il fait beau, lorsqu’on est correctement nourri et lorsqu’on gagne bien sa vie, bien évidemment.