La diplomatie du Canada dans la crise ukrainienne: l’analyse d’un ancien ambassadeur

G. Daniel Caron, ancien ambassadeur du Canada en Ukraine de 2008 à 2011. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
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G. Daniel Caron, ancien ambassadeur du Canada en Ukraine de 2008 à 2011. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
G. Daniel Caron, ancien ambassadeur du Canada en Ukraine de 2008 à 2011. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Aujourd’hui s’est tenu la conférence «L’Ukraine et la diplomatie» à l’initiative du centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ) dans laquelle est intervenu Daniel Caron, l’ancien ambassadeur du Canada en Ukraine.

Alors que des membres des Forces armées canadiennes se trouvent actuellement sur le sol ukrainien dans la cadre de l’opération REASSURANCE, l’intervention faite aujourd’hui par l’ancien ambassadeur canadien en poste entre 2008 et 2011 nous a offert une analyse éclairée de la réalité des rapports de forces dans l’Est de l’Ukraine, mais permet également de comprendre la position canadienne dans ce conflit et saisir les intérêts nationaux qui la sous-tendent.

La conférence a également été l’occasion de s’interroger sur les ressources que les diplomaties canadiennes et occidentales peuvent déployer pour parvenir à une résolution politique du conflit alors que face aux intentions russes lors des derniers mois, «le travail des diplomates n’a valu que le papier sur lequel il s’est couché» reconnaît Daniel Caron.

L’Ukraine: un catalyseur du ressentiment Russe contre l’Occident

Il y a un an de cela, Vladimir Poutine dans un discours à la Douma avait déclaré que l’Ukraine et la Russie ne faisait qu’«une seule nation». Cette déclaration traduit bien la profonde conviction chez les dirigeants russes que l’Occident s’est efforcé depuis la fin de la Guerre froide de priver Moscou d’un territoire qui lui revenait. Cette perception et la rancœur qui s’en dégage ont des racines plus profondes que les récentes sanctions et avertissements occidentaux à l’égard du Kremlin.

Selon Daniel Caron, l’annexion de la Crimée et la lutte actuelle à l’Est de l’Ukraine peuvent être analysées comme l’aboutissement de la rancœur accumulée par Moscou au cours de la dernière décennie.

De la vague orange pro-européenne lors des élections ukrainiennes de 2004, en passant par les sommets portant sur l’adhésion ukrainienne à l’OTAN en 2008, jusqu’aux manifestations pro-européennes survenues en novembre 2013 sur la place Maidan de Kiev, voilà autant d’évènements qui ont alimenté la rancœur et l’hostilité russe à laquelle les puissances occidentales doivent aujourd’hui faire face.

L’ancien ambassadeur canadien à Kiev regrette que les diplomaties occidentales aient trop à maintes reprises minimisé ce ressentiment grandissant à Moscou au profit de politiques de court termes dont la population ukrainienne fait actuellement les frais.

Quels intérêts Canadiens en Ukraine?

Le Canada entretient une amitié de longue date avec l’Ukraine. Historiquement, il avait été le deuxième pays à reconnaître l’Ukraine après son accession à l’indépendance en 1991.

L’ancien ambassadeur Daniel Caron rappelle également qu’on compte plus de 1,2 million de Canadiens d’origine ukrainienne qui sont autant d’électeurs potentiels que tente de séduire la politique étrangère de Stephen Harper.

Les retombées politiques attendues sur la scène domestique canadienne par le gouvernement en place ne peuvent donc être mises de côté si l’on cherche à comprendre la défiance manifestée par Stephen Harper vis-à-vis de son homologue russe.

Un tournant majeur dans les relations russo-canadiennes

Alors que même durant la Guerre froide les deux pays entretenaient une collaboration, et que en 2012 encore, Stephen Harper s’était lui-même rendu en Russie dans le but d’amorcer une coopération multi-sectorielle (sciences, technologie, coopération minières…), le conflit ukrainien a profondément antagonisé le Canada avec son voisin Arctique.

Lors du G20 de novembre dernier, le Premier ministre Harper avait déclaré au Président russe «J’imagine que je vais vous serrer la main, mais je n’ai qu’une seule chose à vous dire: vous devez sortir d’Ukraine». Une déclaration à la tonalité provoquante inédite qui incarne le raidissement sans précédent des tensions entre le Canada et la Russie.

Pourtant, l’ancien ambassadeur canadien en Ukraine se veut très clair: s’il était nécessaire d’adopter un ton ferme pour condamner les ingérences russes en Ukraine et la dégénérescence militaire du conflit, le Canada ne peut pas se permettre de rompre le dialogue avec Moscou comme le gouvernement Harper s’efforce actuellement de le faire.

«Nous devrons rebâtir une relation constructive, quand ce sera possible, nous devrons à nouveau collaborer» ajoute l’ancien ambassadeur.

Sur de nombreux dossiers, une coopération russo-canadienne est plus que souhaitable que ce soit en matière commerciale, de sécurité, ou encore et surtout de coopération dans la zone arctique.

Minsk II, une solution diplomatique viable?

Les accords de Minsk II signés le 11 février dernier qui s’articulaient essentiellement autour du cessez le feu et d’une réforme constitutionnelle sont déjà très critiqués voire déjà proclamé obsolètes par certains commentateurs.

Néanmoins, l’ancien diplomate à Kiev nuance ce pessimisme. Selon lui, les accords Minsk II sont encore dans une période de tâtonnement et il n’est pas pertinent de leur faire un procès à si court terme, pour cette raison «les mois à venir seront cruciaux et difficiles».

Interrogé sur l’éventualité d’une livraison d’armes canadiennes aux forces ukrainiennes, l’ancien diplomate a expliqué qu’il ne devrait pas être du ressort du Canada de fournir des armes à un pays qui relève d’avantage du champ de l’action de l’Union européenne.

De même, il nous à fait part de sa crainte qu’une telle action prenne la forme «d’une décision bilatérale du Canada pour satisfaire certains intérêts de politique domestique».