L’état sur les suicides des militaires et des anciens combattants

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Hommage aux «soldats du suicide» à Ottawa (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Hommage aux «soldats du suicide» à Ottawa (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Récemment, Antoon Leenars, un ténor canadien en matière de prévention et d’intervention du suicide et ancien directeur de l’Association canadienne de prévention du suicide a lancé une flèche qui a fait tout bois et qui a touché une corde sensible de l’organisation militaire canadienne en affirmant que le taux de suicide chez les militaires et chez les vétérans avait atteint des proportions épidémiques.

Selon ce dernier, les chiffres présentés par les Forces armées canadiennes ne représentent pas la réalité face aux comportements suicidaires et il serait plus que temps qu’une étude crédible et sérieuse soit mise en place pour mieux saisir les portées et pour mieux intervenir. Le psychologue Leenars ne croit pas les autorités militaires qui avancent que le taux de suicide est inférieur à ceux qu’on observe dans la population générale. Il est d’avis que le taux de suicide des militaires canadiens se rapproche de celui des militaires américains.

De prime abord, il est nécessaire de mettre en perspective quelques notions très importantes en rapport aux comportements suicidaires qui s’appliquent autant à la population canadienne en général qu’à la population militaire.

Au Canada en 2011, 3728 suicides ont été rapportés. Comme ce sont principalement les taux par 100 000 habitants qui sont considérés pour le phénomène du suicide, en 2011 le taux était de 10,8 par 100 000 habitants pour le Canada dans son entier. Les scientifiques s’entendent pour dire que les suicides non rapportés (accident de voiture, empoisonnement, surdose ou tous autres décès qui pourraient laisser croire à une mort involontaire, une malchance, etc.) seraient de 5% à 25% plus élevés que les suicides rapportés. Si nous faisons quelques calculs rapides, il y aurait entre 3914 (5% du nombre de suicides rapportés) et 4660 (25% du nombre de suicides rapportés) de suicides non rapportés au Canada.

Par la suite, les scientifiques estiment qu’il y aurait de 40 à 100 fois plus de comportements suicidaires non létaux (tentatives de suicide) que de suicide.

Enfin, le nombre de personnes qui aurait eu des idées suicidaires au courant d’une année est inconnu. Il n’existe aucune façon, scientifiquement parlant, de recueillir de telles données. Toutefois, nous pouvons facilement extrapoler que le nombre est beaucoup plus nombreux que les suicides rapportés et que les comportements suicidaires non létaux.

Au bout du compte, les comportements suicidaires touchent pratiquement tout le monde dans notre société, directement ou indirectement. Il s’agit d’un problème social qui persiste depuis des siècles et dont l’envergure fait en sorte que nous devons l’étudier avec soin et attention dans l’optique de trouver des solutions novatrices pour limiter son expansion.

Ceci étant dit, par association, si nous considérons que les militaires des Forces armées canadiennes sont des hommes (majoritairement) et des femmes qui viennent des quatre coins du Canada et de différents horizons, il est possible d’avancer que les Forces armées canadiennes sont une représentation plus ou moins juste de la société canadienne. En fait, les FAC en seraient une microsociété. En contrepartie, cette analyse n’a rien de scientifique, car il faudrait sans contredit pousser l’analyse de la population militaire pour édifier un portrait juste et exact en fonction de la représentation de chaque province canadienne.

Malgré cela, les membres des FAC au même titre que tous les Canadiens et les Canadiennes, n’échappent pas au fait bien réel que le suicide est un problème social d’envergure. La formation et l’équipement militaires ne protègent en rien contre ce problème qui tire son origine dans le bio-psycho-social de l’individu.

Mon premier commentaire sera très bref. Il n’y a pas ou pas assez d’informations recueillies sur les comportements suicidaires des anciens combattants. Si vous contactez le ministère des Anciens combattants et vous demandez les chiffres sur le nombre de suicides de vétérans au courant des années 2000 à 2011, vous risquez fortement de ne pas obtenir une réponse. Pourquoi? Je ne sais pas pourquoi.

Certes, la compilation de ce type de données serait complexe et demanderait l’élaboration d’une procédure particulière. Pourtant, la compilation des comportements suicidaires pourrait être grandement utile pour le ministre des Anciens combattants dans l’élaboration et la révision de leur programme et surtout, en considérant le fait qu’il y a plus de 700 000 vétérans au Canada. De mon point de vue, la situation doit être remédiée et un système de compilation des données doit voir le jour dans les meilleurs délais afin de connaître l’état de la situation et d’adapter les programmes et services en conséquence.

Mon second commentaire sera plus long. Les propos de Monsieur Leenars sont basés sur des observations, sur son expérience clinique et sur des hypothèses. On ne sait pas (avec certitude) si le taux de suicide des militaires canadiens est plus élevé que celui de la population en général et s’il se rapproche davantage de celui des Américains. Malgré tout, son commentaire doit être pris au sérieux, car ce qu’il avance n’est pas faux jusqu’à preuve du contraire et les besoins d’une étude scientifique sont bien réels.

Il y a eu 121 suicides de militaires canadiens entre 2002 et 2012, selon les données disponibles sur le site Internet les FAC. Au courant de la même période (2002 à 2011), au Québec seulement, il y a 11 880 suicides rapportés et au Canada, le nombre est de 37 168 suicides rapportés. Devant ces nombres imposants, les chiffres fournis par les FAC peuvent paraître, en effet, peu élevés.

Sur une note professionnelle et personnelle, entre 2006 et 2010, je connaissais six militaires qui se sont enlevés la vie donc près de 5% des suicidés. Au courant de la même période, je ne connaissais pas un seul des 11 880 Québécois et Québécoises et des 37 168 Canadiens et Canadiennes qui ont passé à l’acte. Certainement pas scientifique comme information, mais assez particulier quand même comme constatation! Il y a donc lieu de nous poser des questions et d’exiger des réponses.

Pour avoir l’heure juste (et une bonne fois pour toutes) sur l’état des comportements suicidaires au sein des FAC, le nouveau chef d’état-major de la Défense devrait ordonner une étude externe exécutée sous la direction d’une équipe chevronnée de chercheurs universitaires dans le domaine du suicide.

Je mets l’accent sur le fait que les chercheurs devront être externes au ministère de la Défense nationale et au ministère des Anciens combattants pour éliminer tous soupçons de non-transparence. Cette équipe indépendante de chercheurs devra avoir accès à tous les militaires (réguliers et réservistes), à tous les anciens combattants et à tous les documents administratifs comme les rapports des commissions d’enquête, les dossiers personnels, les dossiers médicaux et psychosociaux, les rapports post-suicide des spécialistes du Groupe de services de santé et tous les autres documents utiles. La professeure Monique Séguin de l’UQO et le professeur Brian Mirshara de l’UQÀM pourraient être d’excellents candidats à cette tâche en fonction de leur expertise dans le domaine.

L’étude scientifique permettrait de dresser un bilan complet de la situation, de déterminer avec précisions les tendances, les facteurs contributifs, les facteurs aggravants, les facteurs de protection, l’impact des missions opérationnelles, un plan de prévention et d’intervention, etc. Plusieurs méthodes scientifiques pourraient être utilisées pour mener à bien ce projet.

Si le portrait est épidémique comme l’avance Monsieur Leenars, les résultats de l’étude impliqueront entre autres l’édification d’une campagne de sensibilisation, d’une politique en matière de prévention du suicide, une procédure d’intervention de première ligne et de seconde ligne et j’en passe. Il ne fait aucun doute qu’une somme colossale de travail et de ressources sera demandée pour mettre en place une structure intégrée (qui s’étendra jusque dans les communautés et en concordance avec les plans de prévention provinciaux) qui pourra répondre à toutes les recommandations qu’une étude scientifique de la sorte pourrait faire ressortir. Pour sauver des vies, d’hommes et de femmes qui s’investissent à la défense de notre pays, je crois que cela est nécessaire et la moindre chose.

Entre temps, je désire terminer ce billet par un commentaire porteur de sens. La perte d’un seul frère ou sœur d’arme est une perte de trop. Lorsque les choses vont moins bien, gardez espoir, soyez courageux, parlez-en à un camarade, à un membre de la famille, à un professionnel, ne restez surtout pas tout seul avec les problèmes.

Nous savons tous que le suicide n’est pas une solution. Les problèmes de la vie, la détresse et la souffrance sont temporaires, ils finiront par se résorber, par passer, le suicide, lui, est final. Une fois l’acte commis, il n’y a pas de retour en arrière possible. Nous pouvons tous jouer un rôle significatif. Il ne faut parfois qu’un simple geste pour aider une personne en détresse comme le spécifiait un individu désespéré: «Je vais marcher sur le pont et si une seule personne me sourit, je ne sauterai pas».

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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