Au menu du restaurant-bar le «Karatel» à Kiev, des «grillades de séparatistes»

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Le menu "Vive la Junte" du bar "Karatel" (Le Bourreau) dans la capitale ukrainienne propose des "grillades de séparatistes" (Vesti)
Le menu « Vive la Junte » du bar « Karatel » (Le Bourreau) dans la capitale ukrainienne propose des « grillades de séparatistes » (Vesti)

Un menu « Vive la Junte », des caricatures de Vladimir Poutine en Hitler ou encore un plat de « grillades aux séparatistes »: au bar « Karatel » (traduisez le « Bourreau ») à Kiev, tout est fait pour tourner en dérision la « propagande » russe et les mots de la guerre en Ukraine.

Quitte à dépasser les limites du politiquement correct.

Le menu regorge de noms suggestifs comme un « Berkout-Grill », en référence à la police anti-émeute ukrainienne, accusée d’avoir lancé l’assaut contre le mouvement de contestation pro-européen du Maïdan sur la place centrale de Kiev, réprimée dans le sang en février 2014, ou bien une « grillade aux 300 de Strelkov », en référence à un ex-dirigeant séparatiste de l’Est prorusse.

Un coin pour les « esclaves », où sont accrochées des menottes, a aussi été aménagé, en référence à un reportage de la télévision publique russe affirmant que Kiev promettait « deux esclaves » à chaque soldat combattant contre les séparatistes de l’Est du pays.

« Tous ces trucs drôles dans le restaurant sont des références aux articles truqués utilisés par la politique de désinformation de la Russie », explique Igor Pyliavets, le gérant du bar-restaurant qui a ouvert début mai.

Les médias russes ont longuement qualifié les forces ukrainiennes de « bourreaux ». « On en a rigolé et c’est pour ça qu’on a décidé d’appeler le bar ainsi », ajoute-t-il.

Le jeune homme de 29 ans, ancien directeur d’une boîte de nuit, a eu l’idée il y a six mois quand il est « rentré du front ». Blessé par un obus à la tête lors de la bataille la plus meurtrière du conflit, celle d’Ilovaïsk fin août 2014, il raconte avoir été très affecté psychologiquement à son retour et s’être senti dépourvu.

« Je suis parti en +zapoï+ (crise d’alcoolisme, durant laquelle la personne ne peut plus contrôler sa consommation d’alcool, ndlr). C’était très dur d’oublier tout ce que j’ai vu », dit-il. D’où son envie de créer un « lieu où les personnes qui sont allées à la guerre se sentent bien », ne serait-ce que grâce à son humour noir.

« On est tout le temps plein », confirme en effet le chef cuisinier du Karatel, le Français André Pettre, qui explique ce succès par la curiosité des gens.

Ce chef de 60 ans travaillait déjà auparavant sur place, lorsque les lieux hébergeaient le « Claude Monet », un restaurant de cuisine française.

L’ambiance assez guindée se fait encore sentir avec des murs couleur crème et des tables joliment dressées. Les assiettes portent même encore le nom de l’ancien restaurant. Le tout, mélangé aux drapeaux à l’effigie de combattants du bataillon Azov ou du groupe ultranationaliste Pravy Sektor, et aux serveurs portant des tee-shirts militaires, crée une atmosphère assez étrange.

M. Pettre compare la thématique au style du journal satirique français Charlie Hebdo, rejetant toute volonté de se moquer. « On joue un peu avec les nouvelles », concède-t-il simplement.

Venue tester les lieux par curiosité, Oksana Senienko, 29 ans, s’avoue d’ailleurs déçue, expliquant qu’elle s’attendait à trouver bien plus de références ironiques.

Non loin, un soldat, refusant de donner son nom et qui a été amputé d’une jambe après des combats, admet avoir été attiré par une tout autre chose: la réduction de 15% offerte aux combattants.

Depuis l’annexion en mars 2014 de la Crimée par la Russie, suivie du conflit dans l’est rebelle, nombre de bars en Ukraine ont inséré dans leur menus ou sur leurs murs des références au conflit, qui a fait plus de 6.200 morts en treize mois.

Mais selon Igor Pyliavets, le Karatel est le premier bar-restaurant à Kiev à avoir entièrement adopté cette thématique. « Certains ont critiqué car ils pensaient que ce n’était pas le meilleur moment, en temps de guerre », dit-il.

« Au contraire, c’est bien le moment. Nous n’agressons personne et nous n’attisons pas la haine. Nous rions seulement », souligne-t-il.

Pour le politologue Volodymyr Fessenko, directeur du centre Penta à Kiev, il s’agit cependant bien « d’une offense ».

« Appeler un bar Karatel alors que la guerre est réelle, c’est du cynisme et du mépris envers ceux qui se battent. Ils n’ont pas de limites éthiques », déplore-t-il auprès de l’AFP.

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