CANSEC 2015 (Jour 2): le mal de mer ?

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FREMM Aquitaine, 25 novembre 2011, au large de Groix
FREMM Aquitaine, 25 novembre 2011, au large de Groix

Grande vedette de cette édition 2015, le Navire de Combat Canadien (NCC, CSC en anglais) était largement présent dans les têtes et les discours pendant ces deux jours de salon où, plus globalement, la Stratégie d’approvisionnement en matière de construction navale (SNACN) constituait le thème principal. CANSEC 2015 contraste en cela avec l’édition 2014 qui avait été marquée par les programmes relatifs à l’armée de l’air, avec une présence forte des compétiteurs potentiels pour remplacer les CF-18 (F35 de Lockheed Martin, Rafale de Dassault, Eurofighter Typhoon, Super Hornet de Boeing).

Si les équipements et capacités terrestres étaient bien représentés, notamment par l’imposant VBL III (LAV III) de General Dynamics Land Systems ou le MSVS SMP d’Oshkosh, les annonces les plus visibles – pendant ou en marge du salon – ont principalement concerné le domaine maritime et de nombreux industriels étaient là afin de présenter des technologies à vocation maritime.

Une semaine avant le salon, OSI Maritime Systems, une société canadienne spécialisée dans les systèmes de navigation intégrés, a ainsi signé un contrat avec Lockheed Martin dans le cadre de la construction du Navire de Patrouille Extracôtier de l’Arctique (AOPS) dont la première livraison devrait intervenir fin 2016.

Au-delà de l’ « AOPS », c’est la mise en œuvre progressive de la SNACN qui constituait un énorme potentiel de développement économique pour les PME canadiennes. « De nombreuses compagnies internationales réfléchissent à la manière dont elles pourront s’acquitter de leurs obligations en matière de transfert de propriété intellectuelle et de retombées industrielles, et cela crée des opportunités d’affaires pour nous » s’est satisfait Jim Davison, Vice-Président pour le Développement des Affaires chez OSI.

D’autres ont préféré attendre l’ouverture du salon afin d’officialiser un nouveau partenariat. C’était notamment le cas de Thales qui a conclu avec Sanmina Corporation, société spécialisée dans la fabrication et l’intégration de systèmes basée à Kanata (Ont.), un protocole d’entente portant sur le développement, l’ingénierie et la production de composants et de sous-systèmes pour le matériel de radars de Thales. Ce nouvel accord a été présenté comme un élément clé de la candidature des systèmes de radars de Thales dans le cadre du programme du Navire de combat canadien (NCC).

Dans un autre domaine capacitaire mais néanmoins lié au programme NCC, la présence sur le salon du missilier européen MBDA n’est pas passée inaperçue. Elle ne devait rien au hasard non plus puisque le début du mois de mai a été synonyme de coup double pour MBDA : d’une part le tir avec succès du Missile de croisière naval (MdCN) – une première en Europe – et d’autre part le tir réussi de son premier missile de type Mer-Mer 40 Exocet Block 3. Les deux tirs ont été réalisés depuis la frégate FREMM Aquitaine de DCNS. Lui aussi présent sur le salon avec en tête le programme NCC, le groupe industriel français n’est pas nouveau au Canada où il est désormais représenté par sa filiale canadienne DCNS Technologies Inc., premier pas vers « la création d’un Centre d’intégration de systèmes navals » d’après le groupe.

Pourtant, malgré l’intérêt marqué des industriels manifesté à CANSEC et le besoin capacitaire évident pour la Marine Royale Canadienne, les discussions avec le gouvernement fédéral s’éternisent sur le programme NCC, les réunions d’information « pour la forme » se succèdent et le processus devant mener à la publication d’un appel d’offre (RFP) s’enlise.

Ce décalage entre réalité opérationnelle et posture politique attentiste n’est pas nouveau et malheureusement, les prises de parole politiques pendant le salon, en particulier lors de ce deuxième jour, ont confirmé cette tendance.

Un appel du pied au investisseurs étrangers… mais pas à n’importe quel prix

Invité à intervenir en ouverture de cette deuxième journée, le ministre de l’Industrie, James Moore, a surtout insisté sur les changements apportés à la Politique des retombées industrielles et technologiques qui, selon le ministre, « aideront à attirer des investissements anticipés des entrepreneurs principaux dans des sociétés canadiennes, particulièrement des petites et moyennes entreprises, tout en réduisant les formalités administratives ».

Afin de stimuler les investissements dans les PME canadiennes et de renforcer leur participation dans les chaînes d’approvisionnement, le ministre a annoncé la modification du cadre d’investissement de la Politique des Retombées Industrielles et Technologiques (RIT). Le gouvernement entendait notamment accroître le plafond des investissements dans les PME qui se qualifient pour des multiplicateurs de 5 à 25 % de la valeur du contrat en vertu du cadre d’investissement et permettre aux soumissionnaires de soumettre des transactions en vertu du cadre d’investissement lors du processus d’appel d’offres dans le cadre de leurs propositions de valeur.

Par ailleurs, les dispositions relatives à la mise en réserve (banking) dans le cadre de la Politique des RIT vont être modifiées afin de permettre une mise en réserve jusqu’à 10 ans avant l’approvisionnement. Les entreprises pourront ainsi démarrer des activités commerciales au Canada et mettre ces investissements en réserve sur une plus longue période avant l’entrée en vigueur de l’obligation contractuelle. Désormais, les activités mises en réserve ne seront plus dépréciées et « ces investissements mis en réserve pourront être crédités plus tard dans le cadre des RIT, soit une fois que les entreprises ont obtenu un contrat de défense » précise le ministère. Compte tenu de la longueur des récents programmes d’approvisionnement, la mesure est sans doute bienvenue.

« 10 ans dans l’obscurité »

De son côté, la ministre des Travaux Publics et Services Gouvernementaux, Diane Finley, s’est montrée plus rigide, réitérant les principaux éléments de son intervention lors de l’édition précédente. Elle a néanmoins ciblé son propos sur la stratégie d’approvisionnement en matière de construction navale – « le plus important programme de défense au monde » – et, en particulier, sur le programme NCC.

  • Gérer les attentes :

Selon la ministre, la Stratégie d’approvisionnement en matière de défense n’a jamais été élaborée dans le but de créer des nouvelles capacités là où le marché domestique n’est pas assez développé. L’objectif reste inchangé : soutenir des capacités domestiques durables. C’est bien dans le temps long que s’inscrit la démarche du gouvernement. D’aucuns estimeront que le temps paraît déjà bien assez long sur certains programmes.

S’exprimant également sur les investissements directs, la ministre a rappelé que, naissante ou déjà bien établie, il existait bel et bien une expertise canadienne dans certains domaines clés pour le gouvernement : sonar, acoustique, systèmes de capteurs anti sous-marins, systèmes de navigation et de communication, systèmes de commandement et de contrôle, systèmes de combat, systèmes de formation, soutien logistique intégré, système de gestion du cycle de vie.

Autre rappel en direction des investisseurs : la propriété intellectuelle. Selon la ministre, elle constituait un facteur crucial pour favoriser des opportunités durables et à forte valeur ajoutée dans le domaine de la haute technologie, non seulement dans le cycle d’acquisition mais aussi dans le secteur du soutien en service. Toute activité industrielle réalisée au Canada qui n’inclurait pas un transfert de propriété intellectuelle – via une acquisition, le transfert d’une maison-mère à une filiale, une joint-venture ou un partage des redevances  (« royalties ») –  ne pourrait pas être considérée comme durable selon Diane Finley.

Les développements d’opportunités au niveau régional restent aussi une priorité dans la cadre de la stratégie d’approvisionnement et les Agences de développement régionales (APECA, DEC, FedDev Ontario, Diversification de l’économie de l’Ouest, etc.) jetteront un regard critique sur les projets de sociétés canadiennes qui souhaitent « s’aventurer » dans des applications défense.

A l’approche des élections fédérales, le ton du discours était relativement plus politique. Ménageant la chèvre et le chou, Mme Finley a reconnu que les processus d’approvisionnement de défense n’étaient pas « du gâteau » tout en invoquant la nécessité de garantir un processus efficace et transparent dans le respect des contribuables compte tenu des sommes en jeu (26 milliards de dollars pour la stratégie d’approvisionnement naval). A l’instar de précédents discours, elle a à nouveau rappelé que le gouvernement fédéral avait augmenté le budget de la défense de 38% depuis 2006 après une décennie de coupes budgétaires sous le gouvernement libéral, « 10 ans d’obscurité » a-t-elle lancé.

En fin de compte, malgré quelques avancées concrètes notamment sur le C-17 Globemaster III (livraison du 5ème appareil) et les CH-148 Cyclone (livraison prévue en juin), ce paradoxe permanent entre discours volontariste et léthargie administrative persiste. Le navire canadien tangue sur la mer des tempêtes, ses passagers ballottés et résignés ne pouvant que constater les tergiversations d’un capitaine sourd à leurs besoins, ignorant délibérément les contraintes que lui impose son environnement. Sur les programmes majeurs de la SNACN, s’il n’est pas certain que les industriels – comme les contribuables – y voit réellement plus clair, il ne fait cependant aucun doute que les atermoiements politiques continus imposent une pression croissante sur les membres des Forces armées canadiennes et leur équipement alors même que le Canada reste engagé sur des théâtres d’opérations extérieures délicats et exigeants.

Au-delà de la dichotomie traditionnelle entre réalités opérationnelles et industrielle d’une part et contexte politique d’autre part qui s’exprime à CANSEC, l’édition 2015 du salon aura aussi été marquée par la volonté forte de CADSI – sous l’impulsion de sa nouvelle présidente – de moderniser le salon et d’améliorer l’expérience des délégués inscrits. A cet égard, la forte présence de hauts-responsables étrangers constitue un indéniable succès.

Ancien analyste à l’OTAN et aux ministères français de la Défense et des Affaires étrangères, Benoît Maraval s’est spécialisé dans les affaires civilo-militaires, la maîtrise des armements et les relations avec les pays membres de la CEI. Benoît s’intéresse également aux stratégies et aux outils de communication institutionnelle.

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