Décès du Sergent Doiron en Irak: l’enquête confirme un «accident tragique»

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Le brigadier-général Michael Rouleau, commandant du COMFOSCAN, donne les conclusions des enquêtes sur le décès en Irak du sergent Andrew Doiron, le 12 mai 2015. (Benoît Maraval /45eNord.ca)
Le brigadier-général Michael Rouleau, commandant du COMFOSCAN, donne les conclusions des enquêtes sur le décès en Irak du sergent Andrew Doiron, le 12 mai 2015. (Benoît Maraval /45eNord.ca)

A l’occasion de la publication de l’enquête sur le décès du Sergent Doiron en Irak le 6 mars dernier, le Brigadier-général Rouleau, commandant des Forces d’opérations spéciales du Canada, est revenu sur les circonstances de ce qui est désormais qualifié d’« erreur tragique d’identification » de la part des combattants kurdes.

Retraçant sur une carte les différents points de passage de la patrouille canadienne, le Brigadier-général Rouleau a mis en exergue à plusieurs reprises les qualités exceptionnelles du Sergent Doiron à chaque étape de la mission, son attention aux détails et le caractère irréprochable du plan qu’il avait mis sur pied, écartant de fait toute erreur ou responsabilité du détachement canadien dans cet incident.

Rappel des faits

Le 6 mars, la mission du Sergent Doiron et de son équipe, dont le but était d’assister les peshmergas dans leur utilisation d’équipements optiques, se décomposait en deux séquences distinctes. Une manœuvre de jour et un second déplacement de nuit.

Selon le rapport d’enquête, les opérations de jour se sont déroulées sans événement notable, « l’équipe [réalisant] des tâches courantes avec les peshmergas, notamment [destinées] à fournir des conseils aux peshmergas au sujet des mesures nocturnes aux positions de défense ». Les éléments du rapport, ajoutés aux précisions du Brigadier-général Rouleau, indiquent que le Sergent Doiron a informé le commandement peshmerga local du deuxième volet de la mission, à savoir le retour de la patrouille canadienne le soir même.

Cela étant, un élément perturbateur et inconnu des Canadiens au moment de la mission de jour résidait dans la rotation de l’équipe de peshmergas prévue entre les deux passages de la patrouille canadienne. L’équipe peshmerga de jour allait être relevée à son poste par une autre, une information que ne détenaient pas les Forces spéciales canadiennes. De leur côté, les peshmergas qui avaient pris position pour la nuit n’avaient, semble-t-il, pas été informés par l’équipe de jour de la venue des Canadiens en soirée. Les deux équipes avançaient donc l’une vers l’autre dans deux réalités totalement différentes.

« En fait, aucun des peshmergas n’avait communiqué collectivement ni transmis le message que la patrouille canadienne arriverait, et son approche n’était pas attendue. Aucun des peshmergas concernés par l’incident n’était présent lors de la mission de jour » précise le rapport.

L’enquête démontre également que durant le deuxième volet de la mission, le Sergent Doiron, avant d’atteindre le point d’arrivée déjà visité plus tôt dans la journée, a demandé à un point de passage en amont que l’équipe présente au point d’arrivée soit avertie de l’arrivée des Canadiens sur place. Si le rapport d’enquête précise bien qu’un appel a été émis, « le contenu de la conversation et l’interlocuteur demeurent inconnus ».

« Le premier tireur kurde a clairement vu le Sergent Doiron et son détachement mais nous avons établi que, soumis à une forte pression, il regardait des Canadiens mais il a vu ce qu’il croyait être une infiltration de l’EI et une attaque de sa position » a détaillé le Brigadier-général Rouleau. Les 3 autres membres de la patrouille canadienne ont également été blessés lors de l’incident.

Le commandant des Forces spéciales a aussi confirmé que les soldats canadiens n’avaient jamais répliqué aux tirs des peshmergas, privilégiant le repli et l’assistance au Sergent Doiron, le premier à avoir été touché.

« Il y a bien sûr une tendance naturelle à chercher un coupable dans ce type de situations mais il s’agissant d’un accident » a-t-il finalement conclu, « nous ne pouvons jamais écarter totalement la possibilité de tels événements mais nous pouvons certainement en tirer les leçons. »

Plusieurs facteurs à l’origine du drame

Dans ses conclusions, l’officier enquêteur identifie donc l’erreur d’identification comme la cause principale de l’incident de tir ami, à laquelle s’ajoutent plusieurs facteurs clés dont la présence d’une nouvelle équipe de peshmergas le soir qui n’attendaient pas la patrouille canadienne.

Par ailleurs, des éléments de contexte viennent préciser l’état d’esprit dans lequel se trouvaient les soldats peshmergas impliqués dans le drame. Ceux-ci avaient subi une attaque par l’EI la veille, à cette même position, qui avait fait plusieurs victimes des deux côtés (kurdes et djihadistes). En outre, la plupart des forces de sécurité kurdes impliquées dans cette attaque n’avaient pas dormi. Le niveau d’extrême tension des peshmergas à ce moment précis – alors qu’ils se préparaient à une nouvelle attaque potentielle des djihadistes – aurait donc été un facteur aggravant, précipitant le drame.

Il est également important de noter que le rapport écarte d’emblée l’hypothèse selon laquelle la langue arabe aurait été un facteur ayant contribué à cet incident, dans la mesure où celle-ci n’a été parlée qu’après les tirs.

Une adaptation des protocoles

Dans une déclaration publiée après le briefing technique, le ministre de la défense nationale Jason Kenney a indiqué que les Forces armées canadiennes (FAC) avaient d’ores et déjà « mis en œuvre des protocoles supplémentaires pour atténuer les risques aux membres des FAC ».

Pour des raisons de sécurité, le Brigadier-général n’était pas en mesure de détaillé l’ensemble de ces protocoles. Il a simplement reconnu que, depuis l’incident, les FAC invoquaient certaines restrictions, parmi lesquelles la présence obligatoire au sein du détachement canadien d’un soldat kurde intégré aux missions de nuit comparables à celle du 6 mars.

« Responsable mais pas coupable »

Une enquête parallèle a été conduite par le Service national d’enquête des forces canadiennes (SNEFC), un service de la Police Militaire canadienne. Celle-ci conclut également à un accident. Le  Lieutenant-Colonel Francis Bolduc, Commandant du SNEFC a également précisé que le décès étant lié à des opérations militaires et en l’absence de compétence juridictionnelle de la police militaire canadienne sur les forces de sécurité irakiennes ou kurdes, aucune accusation ne sera portée.

Zones d’ombre et interrogations

Malgré une volonté claire et bienvenue de transparence de la part des FAC, quelques imprécisions apparentes dans le rapport et les déclarations du Brigadier-général Rouleau mériteraient d’être éclaircies :

  • D’une part, le rapport indique que l’arabe ne peut être un facteur puisque comme l’a souligné le commandant des Forces spéciales, « elle n’a jamais été utilisée par les opérateurs canadiens avant l’engagement ». Le rapport d’enquête mentionne cependant clairement que certains membres de la patrouille canadienne se sont exprimés en kurde, y compris lors de la mission de nuit et avant l’engagement. Or le rapport précise aussi que certains mots se disent de la même manière en kurde et en arabe. C’est notamment le cas du mot « Canadien ». Plus tôt en mars, des sources évoquaient un « mot de passe en arabe » que les Canadiens auraient utilisé à chaque point de contrôle jusqu’à leur destination. Le Brigadier-général s’est limité à évoquer des « signaux de reconnaissance visuels (un signe de la main) et auditifs ». Il ne serait sans doute pas superflu de clarifier ce point linguistique.
  • D’autre part, l’appel qui aurait dû prévenir la nouvelle équipe de nuit de l’arrivée du détachement canadien. Le rapport est volontairement muet sur la réponse donnée par le commandant peshmerga lorsque l’enquêteur lui a demandé si un appel avait été reçu pour avertir de l’approche d’une patrouille amie. Il s’agit là d’un élément essentiel et son occultation volontaire ne peut que susciter des doutes sur la nature et le contenu de l’appel émis par le peshmerga au point de contrôle en amont, à la demande du Sergent Doiron.

Enfin, l’enquête a révélé que les peshmergas ne disposaient pas de lunettes de vision nocturne ; un équipement qui fait pourtant partie des livraisons de matériel militaire aux forces irakiennes. Il serait sans doute utile de renforcer ce type d’approvisionnement aux kurdes, surtout si les Forces spéciales canadiennes continuent à opérer dans le cadre de missions nocturnes.

Ancien analyste à l’OTAN et aux ministères français de la Défense et des Affaires étrangères, Benoît Maraval s’est spécialisé dans les affaires civilo-militaires, la maîtrise des armements et les relations avec les pays membres de la CEI. Benoît s’intéresse également aux stratégies et aux outils de communication institutionnelle.

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