Le Canada face à l’État islamique: comprendre l’opération IMPACT (PHOTOS)

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Le Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ) a organisé jeudi 30 avril en partenariat avec 45eNord.ca  une conférence intitulée «Le Canada face à l’État islamique et Boko Haram». 

Depuis octobre 2014, les forces armées canadiennes sont engagées en Irak, une présence militaire qui incarne la participation canadienne dans la lutte conte le groupe terroriste État islamique. Le 24 mars dernier, le gouvernement a annoncé la prolongation pour un an de l’opération IMPACT et son extension territoriale avec des frappes canadiennes jusqu’en Syrie.

Regroupant 12 experts universitaires provenant de partout au Canada, cette conférence a été l’occasion de revenir sur la nature de la menace de l’État islamique, la posture canadienne face à celle-ci ainsi que ses répercussions domestiques.

Opération IMPACT, quels intérêts politiques canadiens ?

Comprendre l’engagement canadien en Irak implique de faire ressortir et d’identifier quels sont les intérêts canadiens à l’origine de la décision d’intervention. Dans une perspective réaliste des relations internationales, Thomas Juneau, professeur à l’université d’Ottawa s’est attelé à mettre en évidences ces motivations canadiennes.

En premier lieu, les enjeux de sécurité intérieure ont constitué un déclencheur essentiel de l’envoie de troupes en Irak. Comme les attentats survenus un octobre dernier à Ottawa l’on tristement démontré, l’idéologie portée par le groupe État islamique est susceptible d’atteindre le Canada sur son propre territoire.

Endoctrinement, radicalisation et phénomènes de «loups solitaires» en partance ou de retour du Moyen Orient posent un défi à la sécurité nationale canadienne. Face à une telle menace terroriste, les décisions de politique étrangère et la préservation de la sécurité intérieure sont donc intimement liées.

L’intervention militaire canadienne en théâtre irakien doit aussi et surtout être analysée sous l’angle des alliances géopolitiques: «Il est essentiel pour le Canada d’être perçu comme un bon allié, principalement auprès de États Unis et aussi à, un moindre degré auprès des autres alliés de l’OTAN» a expliqué Thomas Juneau.

Éviter l’isolement diplomatique et raffermir les liens avec son voisin américains ont donc indiscutablement dû peser dans la balance lors dans la prise de décision de Stephen Harper.

Il convient également d’ajouter à ces deux premières motivations certains intérêts canadiens régionaux périphériques: l’entente avec son seul allié au Moyen -Orient c’est-à-dire la Turquie, membre de l’OTAN, et, dans une moindre mesure, la sécurisation de ses partenariats avec Israël ou encore la Jordanie.

Le Canada ne présentant pas de réels intérêts commerciaux que ce soit en Irak ou en Syrie, la composante économique et commerciale est négligeable dans le déclenchement de l’opération.

Une stratégie militaire à l’issue politique

Rappelons tous d’abord, qu’il s’agit d’une stratégie d’initiative américaine à laquelle le Canada a pris part, mais où il ne dispose que d’une autonome restreinte dans l’utilisation qu’il fait des forces armées canadiennes.

En matière tactique, le rôle des forces de la coalition tel que définie officieusement par Washington est de contenir la progression du groupe djihadiste par le moyen de frappes aériennes.

Il s’agit également de mettre ne oeuvre une stratégie d’étouffement financier de l’organisation terroriste. Moins souvent évoquée, cette dimension financière n’en est pas moins efficace.

Néanmoins, la tenue de frappes aériennes, aussi régulière et destructive qu’elles soient, ne peut à elle seule vaincre militairement les forces djihadistes. Un consensus global ayant émergé au sein des pays de la coalition de ne pas envoyer des troupes au sol, il revient aux partenaires locaux irakiens et kurdes de faire effectivement reculer au sol les lignes ennemies.

Ces orientations stratégiques font suite à une réflexion bienvenue de la part de l’État-major et des décideurs politiques américains: l’État Islamique est moins l’origine du problème qu’un symptôme de celui-ci. L’avènement de l’État islamique à l’été 2014 a largement été alimenté par les frustrations des populations sunnites d’Irak et de Syrie.

Marginalisées par le gouvernement de Bagdad et prises pour cible par le régime Syrien de Bachar Al Assad, les populations sunnites aliénées ont accumulé une rancœur considérable au cours des dernières années qui n’est pas innocente dans le développement du groupe terroriste État Islamique.

Faire ce constat nous amène à ce que devrait être l’étape finale de l’intervention militaire en Irak: une solution politique. Comme l’a affirmé le professeur Thomas Juneau: «Sans solution politique, même si l’État islamique est vaincu dans les années à venir, il va tout simplement y a avoir l’émergence d’une nouvelle expression de cette frustration sunnite dans la région.»

Interrogés sur l’efficacité de cette stratégie, les intervenants l’on avant tout présentée comme un moindre mal dont l’issue politique reste justement très problématique. Par ailleurs, les expériences antérieures des interventions occidentales en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003 ont montré que la coalition n’est pas non plus à l’abri d’un empêtrement dans un conflit qui gagne en complexité.

Sans mandat de l’ONU: quelle légitimité pour cette intervention militaire ?

Indéniablement, l’opération IMPACT constitue une rupture dans l’histoire diplomatique et militaire canadienne. Agissant sans mandat de l’ONU ni multilatéralisme affirmé, le gouvernement canadien de Stephen Harper a clairement pris ses distances avec le traditionnel internationalisme libéral canadien tel que pratiqué par l’ancien premier ministre Jean Chrétien.

A ce titre, Stephanie Von Hlatky, professeure à l’Université Queen’s, a présenté cette intervention militaire comme «une exception à la règle».

Malgré l’absence d’un mandat formulé par le Conseil de Sécurité, la présence de la coalition en Irak n’est toutefois pas dénuée de toute légitimité.

Cette intervention militaire fait suite à une demande d’aide expressément formulée par le gouvernement irakien à l’intention de Washington. Un critère de légitimation consacré par le droit international.

Ajoutons à cela l’obligation morale de réagir face aux massacres de populations civiles au nom de la responsabilité de protéger ; un concept qui est d’ailleurs de paternité canadienne.

L’absence de l’OTAN

Rappelons que si un très grand nombre des pays de la coalition œuvrant actuellement en Irak et en Syrie appartiennent par ailleurs à l’OTAN, l’organisation transatlantique en elle-même n’est pas le cadre militaire de cette opération.

Une absence imputable à deux paramètres. D’une part le refus exprimé par le gouvernement Irakien de se faire aider par ce qui est avant tout perçu comme une alliance militaire occidentale. D’autre part, le fait que l’essentiel des préoccupations de l’OTAN sont déjà tournées vers la question ukrainienne qui est au sommet de l’agenda des priorités de l’organisation militaire transatlantique.

Le format d’une coalition menée par les États-Unis a donc remplacé celui de l’alliance transatlantique. La question se pose alors de savoir dans quelle mesure cela rend l’intervention in Irak plus ou moins efficace par rapports aux objectifs fixés.

Si certains des intervenants ont regretté l’absence de l’apport qualitatif du multilatéralisme, de la dynamique et des facilités de coopération qui propose l’OTAN, d’autres ont fait valoir la plus grande flexibilité que présente une coalition et les bénéfices inhérent à un leadership assuré par une puissance unique.

Quelle que soit le cadre militaire d’une intervention, les mêmes problèmes de ciblage et de «partage du fardeau» entre les pays membres demeurent identiques a expliqué Steve Saiderman, professeur à l’université de Carleton.

FAC: les implications de l’extension de la mission en Syrie

L’extension du mandat canadien de l’opération IMPACT prévoyant la tenue de frappes aériennes sur le sol syrien ne modifie pas la contribution canadienne en termes d’effectifs déployés.

Que ce soit concernant le personnel militaire canadien, les avions ou l’équipement militaire présent sur le théâtre, la participation canadienne reste identique,  a rappelé Rémy Landry, ancien militaire et professeur à l’université de Sherbrooke.

Le coût estimé de cette extension territoriale de la zone d’intervention des Forces armées canadiennes est évalué à 1.12 millions $ par jour a compté du mois d’avril.

L’un des principaux problèmes auxquels les militaires doivent faire face réside dans les difficultés de ciblage des frappes et dans l’impossibilité de recueillir des informations post-frappes, n’ayant personne déployé sur le terrain. Cette difficulté permet d’expliquer la parcimonie observable dans le rythme des bombardements canadiens.

La coalition assure déjà une surveillance aérienne continue de l’espace aérien syrien concerné par les frappes de façon à pouvoir valider la nature des cibles et évaluer les dommages collatéraux. La coalition a toutefois l’obligation d’informer le conseil de sécurité des nations Unis de chaque intrusion faite dans l’espace aérien syrien.

Face cachée des frappes aériennes, l’Observatoire syrien des droits de l’homme a révélé que pas moins de 1600 civils syriens avaient été tués à la suite de ces bombardements.

Notons que jusqu’à présent,  l’aviation canadienne a effectué 832 sorties aériennes en Irak.