Radicalisation et terrorisme, comprendre la menace au Canada

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Stéphane Leman-Langlois (Université Laval), Stéphane Berthomet (École nationale d’administration publique), Sami Aoun (Université de Sherbrooke), Janine Krieber (Collège militaire royal Saint-Jean) et Benjamin Ducol (Université de Montréal). (Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Stéphane Leman-Langlois (Université Laval), Stéphane Berthomet (École nationale d’administration publique), Sami Aoun (Université de Sherbrooke), Janine Krieber (Collège militaire royal Saint-Jean) et Benjamin Ducol (Université de Montréal). (Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Le 21 mai s’est déroulé la conférence sur la radicalisation et la violence extrémiste au Québec dans les locaux de l’université Concordia à Montréal. Rassemblant cinq professeurs et membres de l’Observatoire sur la radicalisation, cette conférence a été l’occasion de mieux cerner les phénomènes de radicalisation auquel sont confrontées les sociétés occidentales.

Avec les attentats survenus en octobre dernier à Ottawa perpétrés par un Canadien se revendiquant  de l’organisation de l’État islamique et, tout récemment, dimanche dernier l’interpellation d’une dizaine de jeune montréalais radicalisé à l’aéroport Trudeau, le thème de la radicalisation est au cœur de l’actualité.

Radicalisations, de quoi parle t-on ?

Pas facile d’essayer d’apporter une rigueur scientifique et étymologique à la définition de radicalisation; un terme si souvent galvaudé et qui est loin de renvoyer à une réalité unique. Les universitaires présents ont toutefois mis en avant plusieurs traits qui caractérisent le processus de radicalisation.

En premier lieu, il convient de rappeler que la radicalisation en soit ne mène pas nécessairement à des actes de violences politiques terroristes. Heureusement, la plupart des d’individus adhérents à des idéologies radicales ne représentent aucune menace sécuritaire.

Néanmoins, dans le cas du fléau de l’endoctrinement djihadiste, il semble que cette frontière s’effrite rapidement dans la mesure où l’emploi de la violence est présenté comme la seule alternative par la doctrine du terrorisme islamique.

Comprendre la radicalisation c’est avant tout appréhender un processus aux dimensions politiques, psychologiques, sociales et biographiques chez l’individu séduit par l’argumentaire djihadiste. Ce dernier fait souvent appel à un ressort émotionnel envers sa cible.

Le recours aux fantasmes, symboles et récits qui entourent la mythologie djihadiste mobilisée par les recruteurs terroristes vise à exploiter une «plaie narcissique ouverte» chez les jeunes aspirants à expliqué Sami Aoun de l’université de Sherbrooke. Donnant ainsi l’impression à ces jeunes désorientés de prendre part à quelque chose de plus grand qu’eux.

Souvent en situation de perte de repère et en manque de reconnaissance, ces «loups solitaires» qui font régulièrement la une de l’actualité se créent ainsi progressivement une identité fantasmée par le biais de cette radicalisation à expliquer Benjamin Ducol, chercheur à l’université de Montréal.

Solitaires mais solidaires, les Canadiens etOccidentaux convaincus par la rhétorique djihadiste en viennent à considérer qu’ils ont pour mission de venir à la rescousse des autres musulmans dont la piété est jugée défectueuse. Dès lors, les aspirants djihadistes ne se définissent pas eux-mêmes comme des terroristes mais se perçoivent volontiers en combattants légitimes.

Peu à peu, l’individu coupé de ses cercles sociaux initiaux se retrouve à graviter exclusivement au sein de pairs endoctrinés. Marginalisé au sein de la société, ces individus sont alors parfaitement enclins à se persuader mutuellement du bien-fondé de leurs engagements réciproques.

L’ambition des groupes terroristes derrière ces entreprises de radicalisation des jeunes Occidentaux n’est pas tant de les persuader de venir grossir leurs rangs au Moyen-Orient ou ailleurs mais bien plutôt de s’offrir une chambre de résonance à l’étranger.

Il s’agit pour eux de convaincre à l’intérieur de frontières étrangères, s’assurer que leur cause trouve des échos à travers le monde afin crédibiliser la menace qu’ils représentent.

Le terrorisme au Canada : une menace à relativiser

Le professeur Stéphane Leman-Langlois  à l’Université Laval à tenu à rappeler que, au Canada, la menace terroriste demeure «infinitésimale» et que toute surévaluation de cette menace n’a pas de fondement factuel et rationnel.

D’abord, il est crucial de comprendre la portée éminemment politique du terrorisme, dont la radicalisation est devenue la clé d’explications très prisées par les média et la sphère politique en ces temps-ci.

Dans sa nature, l’acte terroriste est avant tout  un acte de violence commis pour atteindre des fins politique et qui aspire à utiliser la peur comme arme politique.

Historiquement, les formes de terrorisme survenu sur le sol canadien ont rarement revêtu une connotation religieuse et ont pour l’essentiel pris la forme d’un terrorisme «local» c’est-à-dire aux griefs et cibles propres aux régions et états canadiens.

Les événements d’octobre dernier nous ont montré que, si ce type de terrorisme pouvait aussi puiser ses justifications dans des contextes extérieurs au Canada, il n’en reste pas moins marginal.

Faute de compréhension de ces phénomènes, les réponses apportées par les décideurs politiques ont rarement abouti à une solution durable.  À ce titre, interrogés sur la portée de  la récente loi C-51, les conférenciers sont restés très dubitatifs quant à l’efficacité à terme et la pertinence de ces nouvelles mesures anti-radicalisation.

Un terrorisme au visage changeant

Autres point de consensus parmi les académiques présents à la conférence, le terrorisme a connu des évolutions significatives lors des dernières décennies aussi bien dans ses modalités d’organisation que dans ses stratégies d’opération.

Si l’on se remémore des organisations terroriste comme l’IRA en Irlande, l’ETA dans le pays basque ou encore le Front de libération québécois, ces groupes pouvaient s’appuyer sur une structure organisationnelle, un organigramme voire une véritable chaîne de commandement.  Le terrorisme auquel les pays occidentaux font désormais face n’a plus ce degré de structuration.

Une autre évolution réside dans le niveau de conscience politique des aspirants terroristes. Bon nombre des jeunes individus radicalisés à la culture djihadiste n’ont qu’une connaissance religieuse et géopolitique sommaire voire inexistante. Or cette ignorance de la problématique qu’ils prétendent défendre à souvent pour conséquence de rendre plus aisé le passage de la radicalisation à l’acte terroriste violent en lui-même.

La cause terroriste a également vu apparaître un nouveau moyen de diffusion de son idéologie à une échelle sans précédent, à savoir l’internet. Certainement pas une cause ni un moteur du terrorisme international, internet et les réseaux sociaux en constituent néanmoins un vecteur dématérialisé et amplifié à une échelle globale.

Un contrôle de l’accès à l’information étant désormais utopique, les individus en voie de radicalisation peuvent aisément se renseigner, lire et voir un abondant contenu  en ligne qui va venir conforter leurs croyances.

Etudiant en relations internationales à Sciences po Toulouse en France, Bastien se passionne pour les questions de défense et de sécurité à l’internationale. Sa curiosité prononcée pour l’actualité militaire et l’attrait du journalisme l’on incité à rejoindre l’équipe de 45eNord en tant que stagiaire.

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